LE PRINCE DE CARIGNAN A TURIN
ayant Fair d'entrer dans leurs vues ; il semble que cette duplicité n'est pas de son âge.
Au point où en étaient les choses, quelle conduite M. d'Auzers allait-il conseiller? S'il avait tant redouté les conséquences de la révolution, alors qu'on pouvait encore espérer la diriger, il ne devait pas hésiter à la combattre maintenant que ses plus grandes craintes s'étaient réalisées, que l'action des carbonari avait été décisive et que l'absurde constitution des Gortès avait été proclamée. Comment croire qu'une pareille législation pût réussir dans des pays qui, comme la Sardaigne et Gènes, étaient depuis des siècles dirigés par une puissante aristocratie ! La situation du prince régent était bien difficile. Le départ du roi en augmentait les périls. Le peuple lui était attaché et il n'aimait pas le régent.
M. d'Auzers ne vit pour le prince d'autre parti à prendre que d'établir qu'il n'était qu'un délégué, bien résolu sans doute à se sacrifier pour le bien du pays, mais décidé aussi à ne laisser méconnaître aucun des droits du souverain légitime. C'est de lui qu'on devait attendre les instructions et les ordres; il est vrai qu'en acceptant la constitution, en cédant aux révolutionnaires, le régent avait agi en complète contradiction avec cette règle. Pouvait-on croire que le roi approuverait sa conduite? Quand le refus de sanction du roi serait parvenu à Turin, il faudrait tromper la surveillance dont le régent était l'objet, et, entouré de quelques amis sûrs, gagner la frontière et si cela était nécessaire aller rejoindre le roi. On était sûr ainsi de désorganiser le gouvernement révolutionnaire, de ramener à soi l'armée, dont la plus grande partie ne se faisait pas h l'idée d'être séparée de la couronne. La famille royale serait ainsi redevable au régent de la fin de la crise.
Ce plan a été suivi de point en point (1). La nouvelle de
(1) Je suis certain de l'exactitude de ces détails, j'ai entre les mains le récit de M. d'Auzers lui-même.
la victoire des Autrichiens à Rieti n'était pas de nature à ranimer les courages. On apprit en même temps que le duc de Genevois avait accepté le pouvoir que lui avait abandonné son frère. Le premier usage que Charles-Félix fit de son autorité fut de déclarer solennellement qu'il ne reconnaissait aucun des actes accomplis depuis le départ de son frère, qu'il considérait comme rebelles tous ceux qui resteraient unis aux séditieux, qui reconnaîtraient une constitution nouvelle et se permettraient tout changement contraire à la plénitude de l'autorité royale. Le blâme frappait évidemment le prince de Carignan, comme tous les auteurs de la révolution.
Pour assurer l'exécution de ses ordres, Charles-Félix avait nommé général en chef de l'armée destinée à soumettre les rebelles le comte de La Tour, gouverneur de Novare. On tâchait à Turin de faire bonne contenance, le régent jouait assez bien le rôle que les circonstances lui imposaient. Il parut considérer que le roi était mal informé de l'état du royaume, et, d'accord avec la junte, lui envoya le cardinal Morozzo. L'inutilité de cette démarche était facile à prévoir, mais c'était un moyen de différer la rupture et de gagner quelques jours, qui furent employés à organiser la défense ou à achever les préparatifs de l'évasion. Pendant que l'incertitude et la crainte allaient croissant dans la capitale, M. de Binder, ministre d'Autriche, n'avait pas quitté son poste. Il était actif, déterminé, ne négligeait rien pour susciter des ennemis et des difficultés au nouvel ordre de choses, et faisait habilement valoir tout ce qui pouvait lui nuire. C'était par ses soins que se répandaient toutes les nouvelles alarmantes. Il se ménageait même si peu(l) à cet égard que les hommes de la
(i) En cela M. de Binder ne faisait que ce que sa position lui commandait; mais ce que nous sommes obligé de noter dès à présent, ce qui était moins honorable parce qu'il avait manqué de sincérité, c'était le soin qu'il prenait de calomnier la France, surtout son ambassadeur,