‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 75 sur 275 · FUITE DU PRINCE DE CARIGNAN · texte numérisé non relu

FUITE DU PRINCE DE CARIGNAN

révolution l'accusaient hautement de semer de l'argent et de soudoyer les mécontents. Ils demandèrent son éloignement au régent, qui fut obligé de le promettre ; mais comme la mesure ne s'exécutait pas assez vite au gré des meneurs, ils organisèrent une démonstration tumultueuse dans la soirée du 19, à la porte de l'ambassade. M. de Binder se mit en route le lendemain.

C'était toujours à Alexandrie qu'existait le principal foyer de la révolution. On y était décidé à faire la guerre à l'Autriche et des députés avaient été envoyés pour entraîner le régent dans cette résolution. MM. de Santa-Rosa, Lisio et CoUegno arrivèrent à Turin le 21 au matin, le prince refusa de les voir, sous prétexte d'une indisposition. Toutefois, pour que ce refus ne fît pas naître de dangereux soupçons, il s'empressa, le ministre de la guerre ayant donné sa démission, de nommer pour le remplacer M. de Santa-Rosa. C'était l'homme le plus énergique, peut-être le plus habile du parti. Pendant qu'il s'installait et préparait le travail du lendemain matin avec le prince, celui-ci partait au milieu de la nuit pour Novare, après avoir secrè-

M. de La Tour du Pin. Il n'a pas tenu à lui, en effet, qu'on imputât à celui-ci les torts les plus graves. L'ambassadeur de France ne pouvait pas tenir le même langage que celui d'Autriche, mais on a été injuste quand on Ta accusé d'encourager les révolutionnaires. On peut même faire à cet égard une remarque décisive. La Savoie était la partie des États du roi de Sardaigne où l'influence française pouvait s'exercer le plus facilement, c'est précisément la seule où il ait été impossible à la révolution de prendre pied un seul jour. Grâce au bon esprit des habitants, à la sage conduite du gouvernement, les deux régiments piémontais en garnison à Chambéry, qui s'étaient déclarés pour l'insurrection, n'ont pu entraîner personne. Les milices du pays surtout demeurèrent dans une inébranlable fidélité, et lorsque le gouvernement révolutionnaire de Turin prit un peu plus tard la résolution de rappeler â lui les deux régiments dont il crut pouvoir se servir plus utilement ailleurs, ces milices demandèrent des armes au gouverneur afin de pouvoir maintenir et défendre au besoin la tranquillité du pays. Le gouverneur n'en avait pas, il en demanda à son tour au gouvernement français, qui donna sur-le-champ des ordres pour qu'il lui en fût fourni des arsenaux voisins. Ce n'était pas là sans doute un trait de mauvais voisinage envers l'autorité du roi légitime.

tement fait sortir de la ville la princesse sa femme. U était escorté par les gardes du corps, l'artillerie légère et deux régiments de cavalerie sur lesquels il avait conservé de Fempire et qui s'étaient toujours montrés moins favorables à la révolution que le reste des troupes. Arrivé à Novare, il se mit avec les soldats qui le suivaient sous les ordres du comte de La Tour. Il envoya le 23 à Turin une déclaration solennelle où renonçant aux fonctions de régent, il donnait ainsi et pour toujours, disait-il, l'exemple de la plus respectueuse obéissance à la volonté du souverain. Il partit pour Modène, mais il fut loin d'y recevoir l'accueil sur lequel il croyait pouvoir compter. Le roi Charles-Félix refusa de le voir et lui fit intimer l'ordre de se rendre en Toscane. Il trouva dans le grand-duc un beau-père plein de bonté, qui, malgré les torts que tous les partis lui imputaient, l'accueillit avec la plus grande bienveillance.

Son départ de Turin et sa déclaration de Novare avaient cependant porté un coup terrible à la révolution et fait juger aux chefs mêmes de l'insurrection que leur cause était perdue. Toutefois, ils se débattirent encore pendant quinze ou dix-huit jours, mais contre toute raison et sans aucune chance de succès. La résistance ne servit qu'à étendre et à aggraver les maux qu'ils avaient déjà causés. Ainsi les étudiants de Gènes et une partie du peuple de cette ville imaginèrent, le 23, de se soulever contre la déclaration et les ordres du roi Charles-Félix.

Peut-être le gouverneur s'était-il un peu hâté de vouloir mettre ces ordres à exécution ; voilà comment se trouvèrent compromises inutilement une quantité d'existences qui ont ensuite porté la peine de leur folle témérité (i). Cependant

(1) Parmi les faits qui se sont passés en ces jours désordonnés, il en est un qui mérite d'être noté, car il prouve qu'à cette époque il y avait quelque divergence entre la marche russe et la marche autriehienne. Lorsque M. de Binder fut obligé de quitter Turin, M. de Mocenigo, ministre de Russie, voulut prendre dans les affaires la place qu'il j avait occupée, mais en suivant une route fort différente. Ainsi

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