‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 76 sur 275 · L'ARMÉE AUTRICHIENNE MARCHE SUR TURIN · texte numérisé non relu

L'ARMÉE AUTRICHIENNE MARCHE SUR TURIN

le dénouement approchait;;^ M. de Bubna n'avait pas perdu un moment pour assembler une armée de vingt à vingtcinq mille hommes. N'ayant plus d'inquiétude pour les provinces vénitiennes et milanaises, à cet égard la victoire de Rieti lui avait donné une grande sécurité, il avait porté toute son armée sur les bords du Tessin; de là, il lui était facile de donner la main au comte de La Tour. Toutefois, il eût voulu n'avoir pas besoin de secours étrangers et s'était iBatté un moment de rétablir avec les seules forces dont il disposait l'autorité du roi dans Turin. Ce point gagné, il était sûr que le reste ne tarderait pas à suivre. Il était donc au moment de marcher sur la capitale, lorsqu'il apprit que l'armée insurgée quittait Alexandrie et se portait sur Novare, sans doute avec l'espérance de séduire et d'entraîner dans sa cause une partie des troupes placées sous son commandement. Cette entreprise était téméraire. Cependant elle força M. de La Tour à changer ses plans; ne voulant rien donner au hasard, il se résolut à appeler les Autrichiens à son secours. Ceux-ci effectuèrent aussitôt

M. de Binder n'avait jamais eu que la menace à la bouche, M. de Mocenigo, a\i contraire, ne parlait que d'accommodement, de pacification, s'ef forçant surtout de faire sentir combien il serait insensé, dans l'état désespéré où étaient les choses, de continuer une lutte qui allait nécessairement amener une armée autrichienne sur le territoire piémontais. Il fallait se hâter de tout terminer ayant que ce malheur arrivât; en effet, il était parvenu & si bien persuader la junte de gouvernement séant â Turin que celle-ci, d'accord avec lui, envoya à Alexandrie son président, l'abbé Marentini, avec mission de faire agréer aux chefs qui j étaient réunis les propositions du ministre russe. Voici en quoi elles consistaient : < On se soumettrait aux ordres c et aux déclarations du roi Charles-Félix. A ce prix, les Autrichiens « ne mettraient pas le pied sur le sol piémontais. Il y aurait amnistie • pleine et entière pour tous ceux qui auraient pris part â la révolu- < tion. > M. de Mocenigo donnait de plus l'espérance de la concession d'un statut royal qui garantirait les principaux intérêts de la société. Les.insensés auxquels de pareilles offres étaient adressées n'hésitèrent pas â les rejeter. Ce fut alors que M. de Santa-Rosa, ministre de la guerre, eut l'audace de publier un ordre du jour dans lequel, affectant de regarder le prince régent comme trompé et Charles-Félix comme captif de l'Autriche, il appelait tous les Piémontais aux armes et leur promettait le seeoun des Lombards et Vappui de la France.

sur divers points le passage du Jessin, et lorsque l'armée d'Alexandrie se présenta aux portes de Novare, elle fut assaillie par des forces tellement supérieures qu'elle tomba dans une déroute complète, qui acheva de ruiner les dernières espérances du parti.

Ces événements s'étaient passés dans les journées du 8 et du 9 avril. Le 10, le général de La Tour fît son entrée dans Turin, les troupes insurgées s'étaient retirées. Los troupes autrichiennes n'entrèrent pas dans la ville; elles occupèrent bientôt après, au nom du roi de Sardaigne, la ville et la citadelle d'Alexandrie et plusieurs autres places fortes sur les frontières du Milanais et du duché de Parme. Ainsi, les hommes qui ne pensaient à rien moins qu'à expulser les étrangers de toute l'Italie furent ceux qui amenèrent les Autrichiens dans leur patrie et les établirent dans les places les plus fortes. On peut au reste dire de cette malheureuse entreprise qu'elle avait été marquée, dès son début, du sceau de la fatalité. En effet, comment n'être pas frappé de cette circonstance que lorsqu'elle vint à éclater, déjà depuis trois jours la défaite des Napolitains était, sans qu'on le sût, commencée à Rieti et qu'elle était consommée le jour où la constitution espagnole fut proclamée à Turin I Bientôt il ne resta aux auteurs de cette révolution d'autre parti à prendre, pour échapper aux poursuites de leur gouvernement légitime et à la juste vengeance des lois, que celui de fuir cette patrie où ils s'étaient crus destinés à jouer un si grand rôle, d'abandonner leur famille, leur fortune, et d'aller demander à des terres étrangères un asile qui le plus souvent ne leur a été que très difficilement accordé !

Le roi Charles-Félix montait décidément sur le trône, son frère ayant renouvelé à Nice, le 19 avril, dans toute la plénitude de sa liberté et malgré les instances qui lui furent faites, l'abdication qu'il avait prononcée à Turin le 12 mars. Qui pourra dire ce qu'un mois de folle témérité

Page 1