LE CZAR ET L'INSURRECTION MOLDAVE
s'apercevait pas qu'il ne dépendait plus de lui de rarréter dans la voie où lui-même l'avait trop encouragé à entrer à Troppau. M. de Metternich était trop habile pour ne pas insister sur ce qu'il y avait de contradictoire dans sa conduite. Sa situation se compliquait d'ailleurs par les conséquences d'un événement fort grave dont on l'accusait d'être le complice (i). Cet événement était l'insurrection grecque de la Moldavie. A toute autre époque» il est à croire que le souverain de la Russie n'aurait pas vu cette tentative d'un mauvais œil et qu'elle se serait facilement accordée avec ses vues politiques, mais elle se produisait en même temps que l'insurrection piémontaise. Ne se rattachait-elle pas à un plan général de désorganisation européenne ? N'était-ce pas une diversion convenue pour augmenter les embarras du souverain luttant contre la révolution ? N'était-ce pas d'ailleurs une intolérable inconvenance que cette prétention des insurgés de se couvrir, sans que rien les y autorisât, de l'approbation d'un aussi sage souverain, aussi respecté que l'était l'empereur de Russie? Voilà sous quel point de vue M. de Metternich ne cessait de présenter les faits qui venaient de se passer sur les bords du Danube. On ne devait pas tolérer qu'une question touchant à l'existence de l'Empire ottoman, qui par conséquent intéressait particulièrement la Russie et l'Autriche, fût soulevée quand ces deux puissances étaient occupées dans une autre partie de l'Europe. Il n'y avait donc rien de plus pressé que de paralyser ce mouvement.
Pour cela l'empereur Alexandre n'avait qu'à infliger un éclatant désaveu au général Ypsilanti ; par l'acte le plus solennel, Ypsilanti fut dépouillé de tous ses grades en Russie. Ainsi, tranquille de ce côté, autant qu'il lui était
(1) Les soupçons étaient naturels, il n'y a pas à s'étonner de ces paroles prononcées un ou deux ans plus tard : c Capo d'Istria ne m'a pas tout dit à Layhach sur les affaires de Grèce. >
possible de l'être, le ministre autrichien (l), bien assuré qu'il s'était, par cet emploi de son influence, acquis de nouveaux droits à la reconnaissance du cabinet britannique, ne douta pas qu'il fût facile d'empêcher en Italie toute tentative de gouvernement libéral et constitutionnel. L'influence qu'il exerçait sur le roi de Piémont le rassurait de ce côté. Il ne le laissa d'ailleurs revenir dans ses États qu'au mois d'octobre. Restait à combattre l'influence de la France. C'est à ce moment que M. de Binder, ministre d'Autriche à Turin , redoubla d'eiforts pour rendre suspect l'ambassadeur français, M. de La Tour du Pin. A l'entendre, si celui-ci n'avait pas précisément suivi les errements de son prédécesseur M. le duc de Dalberg, s'il n'avait pas autant que ce dernier provoqué la révolution, du moins l'avait-il servie de tous ses moyens, et sur ce point les accusations dlaient jusqu'à dire qu'il avait formellement promis aux révolutionnaires l'appui de la France, dans le cas où ils prendraient la Charte française à la place de la constitution espagnole. M. de La Tour du Pin n'avait rien promis de semblable et s'était borné à répondre à ceux qui lui parlaient de ces deux constitutions, que l'une était absurde et l'autre fort raisonnable : que dans tous les cas, sur une question si grave, il fallait attendre les ordres du roi, que l'initiative appartenait à lui seul. Nonobstant l'évidente bonne foi de cette réponse, l'acharnement du parti autrichien était si grand contre lui que le gouvernement français eut besoin pour le maintenir à son poste de signifier qu'il n'entendait pas sacrifier, sur des accusations aussi hasardées, les hommes qui avaient l'honneur de représenter le Roi dans les pays étrangers.
Pour M. de Dalberg, la position était plus délicate; on pouvait craindre qu'il se trouvât compromis par quelques
(d) M. de Metternich, dans le moment où il obtenait ce désayeu, eut l'imprudence de confier à M. de La Ferronnays qu'il ne croyait guère à sa sincérité, et que l'Europe entière n y croyait pas dayantage.