‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 8 sur 275 · IMPRUDENCE DE M. DE CABAMAN · texte numérisé non relu

IMPRUDENCE DE M. DE CABAMAN

combien il importait à tous les membres de l'alliance qu'il y fût fait une réponse catégorique; mais comme on ne pouvait compter sur le bon effet de cette manœuvre qu'autant qu'elle agréerait à la Russie, M. de La Ferronnays avait des instructions particulières sur les démarches qu'il aurait à faire auprès de l'empereur Alexandre, sur ce qu'il devait dire, siu* la nécessité de faire naître l'idée de la médiation dans l'esprit du czar, de la lui suggérer adroitement; la produire trop ouvertement, comme si on prétendait la lui imposer, c'était compromettre le succès.

M. de La Ferronnays, attendu ses excellents rapports avec ce prince et avec M. de Capo d'Istria, se trouvait dans la meilleure position pour tenter cette œuvre délicate. Aussi lui était-elle spécialement confiée à l'exclusion de son collègue. On avait toute raison, de redouter l'empire qu'exerçait M. de Metternich sur M. de Caraman; nous ne tardâmes pas à savoir qu'il lui avait dès le premier moment, contre tous les usages reçus, mettant de côté les conseils de la prudence la plus ordinaire, communiqué ses pouvoirs dans toute leur étendue. C'était, disait-il, une marque de confiance qui ne pouvait manquer d'être payée d'une entière réciprocité et qui, en établissant les discussions sur le pied de la meilleure intelligence, en faciliterait beaucoup la marche.

Comment, dira-t-on avec raison, le ministre des affaires étrangères, dont la responsabilité était plus spécialement engagée, a-t-il pu commettre l'imprudence de confier à un homme fort honorable sans doute, mais dont la discrétion était douteuse, des intérêts aussi graves? Il a payé cette faute un peu cher, et cependant il lui était à peu près impossible de ne pas la commettre. La situation si délicate dans laquelle se trouvait la France, pliant sous le fardeau des charges qui lui avaient été imposées à la suite de ses revers, suspecte et surveillée par de prétendus alliés qui redoutaient le réveil des idées révolutionnaires, toujours

prêts à intervenir, ne nous permettait de faire quoi que ce fût qui pût froisser une des quatre puissances alliées. Or, le cabinet de Vienne aurait tenu pour une offense le rappel de M. de Caraman. M. de Metternich n'aurait pas manqué de répandre partout que le gouvernement français n'avait retiré sa confiance à cet ambassadeur que parce que ses principes antirévolutionnaires étaient trop en opposition avec les siens, parce qu'il était surtout un ami sincère de la paix et de la bonne intelligence entre les grandes puissances. Ces plaintes auraient retenti jusqu'à Saint-Pétersbourg, même à Paris, aux Tuileries. Le successeur qu'on lui aurait choisi eût eu à Vienne une situation intenable; on l'aurait abreuvé de dégoûts; loin d'atténuer les embarras, on les eût sensiblement accrus (1). Mais pourquoi n'avonsnous pas laissé M. de Caraman à Vienne? Pourquoi l'avoir envoyé à Troppau? Parce qu'il était impossible de n'y pas avoir M. de La Ferronnays dont on ne pouvait se passer auprès de l'empereur Alexandre. Or, envoyer l'un des ambassadeurs sans l'autre, c'eût été tout à fait désobligeant pour l'Autriche, principale intéressée dans l'affaire et dont on aurait paru tenir trop peu de compte si on avait négligé d'avoir auprès d'elle l'organe qu'on savait lui être le plus agréable. Il n'y avait qu'un moyen de parer à cet inconvénient, c'était d'avoir pour plénipotentiaire unique le duc de Richelieu. Les circonstances n'ont pas permis d'adopter cette solution.

M. de Metternich a su très habilement tirer parti de tous les avantages qui lui ont été offerts par le concours secret

(1) Il faut que cette vérité ait été bien évidente, car de tous les ministres des affaires étrangères qui se sont succédé depuis 1818 jusqu'au moment où ceci est écrit en 1824, il n'en est aucun qui n'ait pensé de même sur M. de Caraman. Ce n'est cependant qu'au commencement de cette dernière année qu'on a osé le rappeler, et cette résolution encore, on n'a pas eu la force de la soutenir, car il a été envoyé quatre mois après à son poste, par crainte du mécontentement exprimé par M. de Metternich.

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