BAPTÊME DU DUC DE BORDEAUX
Toutes les personnes qui entouraient ce prince laissèrent donc éclater leur satisfaction. On ne se cachait pas pour dire que ce ministère avait fait une chose odieuse en suscitant contre un homme si pur, si bien intentionné, une accusation aussi mal fondée. Ces sentiments des serviteurs nous disaient assez ceux du prince, peu de mois ne devaient pas se passer sans que toutes les illusions fussent dissipées, si toutefois nous en avions gardé.
Le i*' mai eut lieu le baptême du duc de Bordeaux; partout en France ce fut une explosion de joie. En province comme à Paris, au milieu d'une sécurité complète, le peuple s'associa aux fêtes officielles. Rien ne manqua à la pompe de la cérémonie dans Téglise de Notre-Dame. Outre le cortège de la maison royale, outre le corps diplomatique, la Chambre des pairs, la Chambre des députés, Téglise renfermait encore les députations des bonnes villes et les étrangers qui affluaient dans la capitale. Lorsque les formalités religieuses furent accomplies, l'acte de baptême, signé par le Roi, les princes et princesses de la famille royale, reçut aussi les signatures des présidents des deux Chambres, des ministres, du plus ancien des maréchaux de France, du plus ancien des ministres d'État, des conseillers d'État, des premiers présidents de la Cour de cassation et de la cour des comptes, du conseil royal d'instruction publique et de la cour royale de Paris, du préfet du département de la Seine, des maires et des présidents des députations du royaume. C'était une très heureuse idée que celle d'associer à un acte religieux aussi solennel tant de personnes qui devaient rapporter dans les provinces l'impression qu'elles avaient ressentie.
Les fêtes furent ce qu'elles sont toujours en France, quand la population s'y mêle avec enthousiasme ; le gouvernement saisit cette occasion pour faire de grandes promotions dans l'armée, dans la Légion d'honneur. Le Roi voulut aussi profiter de cette fête pour accorder une écla-
tante marque de satisfaction à deux hommes qui lui avaient donné de grandes preuves d'attachement : il éleva à la dignité de duc M. de Blacas et M. Tabbé de Montesquiou. Pour le dernier, il voulut rendre ce titre transmis* sible, comme sa pairie, à son neveu du même nom, officier d'une grande distinction et pour l'éloge duquel il suffit de dire que dans tout le cours de la terrible retraite de Russie, il n'avait pas quitté un moment le maréchal Ney. Une faveur si bien placée devait être agréable à l'armée. Enfin M. de Chateaubriand, qui avait quitté Berlin poui* assister au baptême, fut nommé de nouveau, par ordonnance spéciale, ministre d'État, par conséquent membre du conseil privé. Il parut alors fort reconnaissant de cette faveur et en exprima de fort bonne grâce sa gratitude au duc de Richelieu et à moi (1).
Les fêtes du baptême étaient à peine terminées qu'on apprit la mort de Napoléon. Le 5 mai 1821, il s'était éteint à Sainte-Hélène ; peu de jours avant, une comète s'était montrée à l'horizon, il s'était laissé entraîner dehors par ses principaux serviteurs pour la mieux observer. A peine
(1) M. de Chateaubriand plaçait d'autant mieux sa reconnaissance en cette occasion, qu'il n'en devait aucune à MM. de Villèle et de Corbière ; ils étaient en général assez mal disposés pour lui, le considérant comme un homme plus gênant qu'utile dans leur parti, le regardant comme impropre aux affaires, redoutant cependant son influence sur les royalistes, même les prétentions qu'il pourrait élever en concurrence avec les leurs. Lorsqu'il s'était agi de lui permettre de revenir en congé, ces messieurs avaient été opposés à sa demande; à la vérité, ils savaient que le refus ne leur serait paa imputé, que tous les inconvénients retomberaient sur moi, ce dont ils se seraient aisément consolés. Lorsqu'ils virent que M. de Richelieu et moi avions accordé ce congé, M. de Villèle eut la précaution de voir en particulier le président du conseil pour le prier instamment de demeurer avec M. de Chateaubriand dans la plus grande réserve, et de me faire la même recommandation. « Si vous laissez prendre pied à cet homme, « vous ne savez pas, disait-il, jusqu'où il peut aller; il est capable de t prétendre à entrer dans le ministère. » Le duc de Richelieu fut très frappé de cet avertissement, et en effet, lorsque arriva M. de Chateaubriand, on eut avec lui des réticences peut-être trop affectées pour être habiles.
rentré dans son appartement, il s'était écrié en jetant violemment son chapeau par terre : « Les imbéciles, ils ne (c voient pas que c'est Tannonce de ma mort. » Sans doute, il pensait alors à la comète qui était apparue dans les derniers jours de la vie de César.
Avec Napoléon devaient s'évanouir bien des rêves, bien des ambitions et des espérances que rien n'avait découragées. Il avait conservé ses sentiments religieux, souvenir toujours vivant de ses jeunes années ; il a voulu que les prières des quarante heures fussent dites dans sa maison, auprès du lit où il a rendu le dernier soupir. Il s'indigna contre le général Bertrand, qui crut devoir s'opposer à l'exécution de ses ordres sur ce point, a Que prétend-il « donc? s'écria Napoléon, se flatte-t-il d'en savoir làa dessus plus que tant de grands personnages, de grands « esprits qui se sont soumis à ces croyances? Il se croit « habile ! que sait-il sur ce lien mystérieux qui existe entre « la créature et la Divinité? Qu'il vienne me l'expliquer « s'il le peut. »
A la (in du mois de mai, les travaux parlementaires reprirent leur cours. Ce fut d'abord, à la Chambre des députés, une longue discussion sur la réforme de l'article 351 du Code de procédure criminelle. La proposition en avait clé faite par M. de La Place, acceptée par le garde des sceaux, qui en avait fait l'objet d'un projet de loi en un seul et unique article. Cette loi avait déjà été discutée à la Chambre des pairs et combattue par le parti libéral et doctrinaire, ayant à sa tétc MM. de Broglie et de Barante. A la Chambre des députés, le débat fut plus vif encore. La loi attaquée par MM. Royer-CoUard et CassaignoUes, premier président delà cour de Nimes, devait être défendue par M. de Serre, mais il fut repris de son mal de poitrine, au moment de monter à la tribune. Je fus donc obligé de le remplacer et de soutenir le débat sans avoir eu le temps de m'y préparer. Mon discours improvisé eut
du succès, j'eus la bonne chance de faire adopter le projet à une forte majorité.
Jusque-là tout allait bien, mais les discussions suivantes ne tardèrent pas à révéler de la part de la droite des exigences qui devaient rendre la position du ministère très difficile. Deux projets de loi furent présentés, l'un par le ministre des finances, l'autre par le ministre de l'intérieur; celui du ministre des finances avait pour objet de régler l'emploi de quelques fonds restés dans la liquidation du domaine extraordinaire, et de faire l'application de ces fonds au profit de certains donataires français dépossédés de leurs dotations en pays étranger, et dont la plupart étaient dans un état voisin de la misère. Le projet du ministre de l'intérieur tendait à affecter le montant des pensions ecclésiastiques, annuellement éteintes et retranchées du crédit de la dette, à la dotation de douze nouveaux sièges épiscopaux, à l'amélioration du sort des vicaires, aux traitements des curés et aux réparations des églises. Ce dernier projet avait obtenu la priorité.
Avait-on eu tort ou raison en entamant des négociations ainsi qu'on l'avait fait en 1814 avec la cour de Rome, puis de se mettre dans le cas de conclure en 1817 un nouveau Concordat? Était-il possible alors de s'en tenir à celui de 1802? Pouvait-on en l'abandonnant faire mieux que ce qu'on avait fait en 1817? Était-il nécessaire de prendre pour base des stipulations de cette époque le Concordat de François P^? N'y avait-il pas un beaucoup meilleur parti à tirer de la bonne volonté du Pape et du cardinal Consalvi? Ce sont toutes choses entièrement inutiles à discuter au point où nous sommes arrivés. Ce qu'il importe d'établir, c'est que l'arrangement provisoire conclu en 1817 par MM. de Blacas et Portalis avec le Saint-Siège avait tiré l'Église et le gouvernement de France d'une situation extrêmement critique où les avaient placés, en rendant impossible rexécution du Concordat de 1817, l'obstination