AMENDEMENT FORBIN I>£S ISSARTS
mission présenta en son nom à Touveriure de la séance du lundi. Dans celle-là , toutes les classes étaient admises à l'indemnité : ainsi plus de principes d'exclusion; mais les dotations n'étaient que viagères, le principe de l'hérédité que nous avions défendu était repoussé. Ma position personnelle ainsi que ceUe de tous mes collègues, moins MM. de Villèle et de Corbière, devenait donc très difficile. Il fallait ou consentir à reculer dans une lutte devenue presque une question d'honneur, ou courir le risque d'une modification dont les conséquences étaient impossibles à calculer.
En tenant ferme pour le projet de loi, en profitant des impressions produites par les exigences et les violences de la droite, il était aisé de former une majorité qui aurait adopté la loi; mais cette majorité aurait compté dans ses rangs tous les membres de l'opposition, jusqu'à l'extrême gauche. Or, on ne forme pas une majorité pour un jour; il faut, avant de prendre un tel parti, savoir combien de temps on pourra marcher avec elle. Il était évident que ses antécédents et les principes du ministère ne lui permettaient pas de faire une pareille manœuvre et de contracter, même momentanément, de semblables alliances. Il fallait bien entrer en composition et se résigner à accepter l'amendement présenté par la commission. Les membres de la gauche, qui sentaient mieux que personne tout ce qui vient d'être exposé et qui s'étaient flattés d'avoir enfin trouvé l'occasion de séparer le ministère de sa majorité, étaient furieux de leur mécompte. M. Casimir Perier se fit l'interprète de leur colère. Mes collègues me laissèrent la corvée de répondre que nous pensions toujours que le principe de l'hérédité était préférable, qu'il n'y avait dans le système contraire rien d'inadmissible, qu'on pouvait l'accepter sans abandonner l'idée fondamentale de la loi, qui était le respect des droits acquis.
La loi fut enfin adoptée avec une faible majorité. A dater
de cette époque, les hommes influents furent bien convaincus qu'il y avait des prétentions, des exigences auxquelles le ministère tel qu'il était composé ne se prêterait jamais. J'étais de tous celui dont la résistance avait le plus mécontenté les purs, ainsi qu'on les appelait. Sous la modération de la forme, on avait senti que j'avais des convictions arrêtées, et que je ne sacrifierais jamais aux intérêts de quelques-uns ce que je considérais être l'intérêt de mon pays et de la monarchie. C'est donc sur moi qu'allaient porter tous les efforts des amis dévoués du pavillon Marsan. Il faUait autant que possible arriver à me séparer du duc de Richelieu, dont la loyauté ne se laissait pas aisément violenter ; dans tous les cas, il fallait ne me laisser aucun répit, et user mes forces et mon crédit dans la (Ihambre par d'incessantes attaques. Ce plan a été suivi avec autant de persévérance que d'habileté.
La discussion du budget commença dans la Chambre (les députés le !•' juin, et remplit le mois tout entier. Nous la parcourrons fort rapidement, laissant de côté les questions financières et ne nous attachant qu'aux questions politiques. Pendant les premiers jours, la discussion suivit son cours paisiblement; il était réservé à M. de La Fayette de ramener le tumulte et le scandale. Il se plaignait de l'énormité de la dette, de l'exagération de la liste civile en France, qu'il compara à la liste civile en Angleterre, du nombre des pensions à la charge de l'État. Il jugea à propos d'ajouter que ce qu'il y avait de plus blâmable, c'étaient les prétentions d'une foule de gens qui avaient longtemps vécu à la solde de l'étranger, qui faisaient profession d'un dévouement aveugle à la dynastie, après avoir porté la livrée impériale. A propos de la procédure criminelle, il prétendit qu'on avait dépassé l'arbitraire des lettres de cachet. A propos du budget des affaires étrangères, il affirma que la politique de la France avait combattu les plus légitimes aspirations des peuples. Enfin il n'est chose
DISCUSSION DU BUDGET DE 1821. 2t9
qu'il ne critiquât, et il finit sa longue revue par ces paroles : a Français, nous sommes revenus à l'ancien régime si cher ff aux émigrés de Coblentz et de la coalition de Pilnitz; son « esprit n'a point cessé d'animer ce gouvernement plus ou « moins occulte de la cour, devant lequel les ministres ne « sont rien. » L'impression du discours ayant été demandée, elle fut refusée par les trois quarts au moins de l'Assemblée, malgré les efforts de M. Constant.
C'est moi qui pris soin de répondre à cette longue diatribe. La discussion se prolongea encore deux jours. M. de Girardin attaqua dans la discussion des articles la dépense du conseil des ministres, attendu que sa composition était contraire à la Charte et au texte de l'ordonnance royale de 1815. Il s'éleva contre la création d'un président du conseil, irresponsable selon lui, et prétendit qu'elle avait été faite uniquement pour le duc de Richelieu, non pas dans des vues d'intérêt public, mais pour des motifs bien connus. Il voulait ainsi donner à entendre que la présidence du duc de Richelieu était une condescendance pour la Russie. Cette absurde insinuation était de celles qu'on se plaisait à répéter, parce qu'on savait que M. de Richelieu avait la faiblesse de ne pas assez la mépriser. M. de Girardin s'éleva moins vivement contre la situation des ministres sans portefeuille (MM. de Villèle et de Corbière). M. de Serre, malgré l'état précaire de sa santé, avait voulu venir défendre le budget du ministère de la justice. A une vive attaque de M. Etienne contre la magistrature inamovible, il répondit : « Je ne ferai pas de grands efforts pour défendre les mac( gistrats ; des orateurs qui professent des principes anar- « chiques, qui cherchent sans cesse à les mettre à exécu- « tion, sont logiques et conséquents avec eux-mêmes quand a ils attaquent ceux qui sont chargés de défendre l'ordre et « les lois. » Tout le côté gauche se leva en criant à la calomnie. On demanda le rappel à l'ordre du garde des sceaux, qui déclara ne répondre aux injures que par le
mépris. Il fut fort bien défendu par M. de Corbière. Je n'entreprendrai pas de représenter cette scène tumultueuse, ressemblant à tant d'autres déjà décrites, et dans laquelle les explications données de part et d'autre étaient constamment des injures nouvelles. La lassitude seule de l'Assemblée y mit fin.
Après le budget de la justice, on discuta le budget du ministère des affaires étrangères. M. Bignon commença l'attaque; en sa qualité d'ancien ministre plénipotentiaire à Cassel et à Varsovie, il avait une compétence indéniable dans ces matières. Il se fit fort de prouver que la gestion financière de ce département était abusive et vicieuse; que la direction donnée, la politique suivie au dehors n'étaient conformes ni à l'intérêt de l'État ni à l'intérêt bien entendu de la maison régnante. Selon lui, tous les postes avantageux, toutes les faveurs sont distribués aux hommes qui ont compté quelques mois de service avant la Révolution et depuis 1815, tandis que les services rendus dans l'intervalle de- ces deux époques sont méconnus , éconduits et privés soit de la pension qui est due à l'agent qui ne peut plus servir, soit du traitement d'inactivité dû à l'agent qui peut servir encore. Pour les agents préférés, les marquisats tiennent lieu de tout mérite. C'est à la faiblesse et à l'incapacité de ces agents qu'il est simple d'attribuer tous les mécomptes de la France et l'abandon constant de ses véritables intérêts au dehors. C'était ainsi qu'on avait eu à Rome le Concordat de 1817, qu'on avait perdu dans l'Orient, auprès de l'Empire ottoman, tous les avantages qui appartenaient de temps immémorial au commerce français; c'était encore ainsi qu'à Troppau et à Laybach la France avait eu la douleur de voir son nom inscrit dans le manifeste de guerre, dont le résultat avait été d'amener l'Autriche sur ses frontières. Le véritable intérêt de la France était l'indépendance des Ëtats italiens. Les gouvernements avaient beau combattre les révolutions, ils ne pouvaient y