‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 96 sur 275 · DISCUSSION DU BUDGET DE · texte numérisé non relu

DISCUSSION DU BUDGET DE

échapper. La force régulière armée, la discipline des armées permanentes cherchent d'abord à s'y soustraire. Qu'arrivet-il? L'esprit de réforme pénètre dans les armées, de là les révolutions militaires que nous avons vues récemment éclater. Les cris : « A l'ordre ! à l'ordre ! » se firent entendre dans la plus grande partie de la salle.

Je pensai qu'il y avait intérêt à répliquer immédiatement, et malgré une extinction de voix qui m'avait forcé à descendre de la tribune au commencement de la séance, je fis effort et parvins à me faire entendre. La suite de la discussion prit une allure plus mesurée et plus courtoise; j'eus à répondre au général Foy , mais je n'avais plus à me plaindre des violences de langage qui avaient signalé ses discours précédents. Si mon attitude à la tribune me procura quelque faveur du côté de la droite, je ne devais pas tarder à la perdre sur une autre question.

La commission de l'instruction publique avait proposé de retrancher cinquante mille francs destinés à soutenir l'instruction primaire, attendu, disait le rapport, que. ces fonds étaient employés pour la plus grande partie à favoriser un système d'enseignement peu en harmonie avec nos institutions. Ce qu'on voulait, c'était détruire les établissements d'enseignement mutuel. Pour comprendre le prix que mettait à leur anéantissement la portion la plus vive du parti royaliste et la plus exaltée en religion, il faut savoir que deux idées fixes la dirigeaient : Tune, qu'il fallait peu d'instruction au peuple, que le plus souvent il était plus nuisible qu'utile à un homme du peuple de savoir lire et écrire, qu'il devenait alors plus difficile à gouverner; l'autre, que le peu d'instruction qu'on devait donner aux dernières classes de la société ne devait jamais leur arriver que par l'intermédiaire des ecclésiastiques, que c'était la seule manière de s'assurer qu'elle serait uniquement monarchique et religieuse.

Il faut ajouter à ces causes d'éloignement pour la nou-

velle méthode, qu'elle avait été recommandée pour la première fois dans les Cent-jours, par le ministre de Tintérieur, M. Carnot, et que depuis, c'était M. Decazes qui avait mis le plus de zèle à la propager. Il n'en fallait pas davantage pour que la discussion devînt très vive.

M. Laine y entra le premier; en démontrant la nécessité de donner une instruction primaire au peuple, il exposa que partout oîi le pauvre savait lire et écrire, il y avait plus de moralité et moins de crimes. Si on consultait les statistiques des tribunaux, on constatait que sur cent malfaiteurs, il n'y en avait pas dix sachant lire et écrire; que la Suisse, la Hollande et l'Ecosse, oii l'instruction était plus répandue que partout ailleurs, étaient aussi les pays de l'Europe où il y avait le plus d'amour du travail et le plus de sentiments religieux. M. Laine ne s'apercevait pas que ces exemples, tous tirés de pays protestants, étaient par cela seul peu concluants pour les personnes qu'il avait à convaincre. Il alla mieux à son but en faisant remarquer que l'enseignement mutuel n'était qu'un perfectionnement, un complément de la méthode des Frères de la Doctrine chrétienne, que par son moyen on apprenait peu mais bien, qu'il était enfin aussi favorable à l'enseignement de la morale et de la religion que la méthode des Frères, laquelle avait eu pendant longtemps ses détracteurs. « D'ailleurs, « ajouta-tril, il ne s'agit pas d'encourager une méthode au a détriment des écoles chrétiennes ou des mattres particu- « liers, il ne s'agit que d'entretenir entre les différentes « méthodes une heureuse émulation. »

M. Terrier de Santans, député du département de la Côte-d'Or, lui succéda à la tribune et prononça un long plaidoyer en faveur des Frères des écoles chrétiennes. A l'entendre, il semblait que ces Frères eussent été de la part du gouvernement l'objet des persécutions les plus injustes, que tout leur était refusé, tandis que tout était accordé à leurs adversaires. Il me fut facile de lui répondre

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