‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 98 sur 275 · M. DONNADIEU ATTAQUE M. PASQUIER · texte numérisé non relu

M. DONNADIEU ATTAQUE M. PASQUIER

« alors sous la protection des lois et de la justice. Qu'est « devenue cette accusation? On a vu qu'il n'y avait pas « même de prévention contre cet officier général. Il a été « prouvé aux yeux de toute l'Europe que cette conspiration « avait été machinée par la police. Ce même officier géné- « rai était à peine sorti de prison, déjà la police lui tendait K un nouveau piège : elle faisait prendre l'empreinte de la « serrure de son appartement , pour y introduire des ff papiers qui devaient de nouveau compromettre son « honneur. «

Ici des voix nombreuses interrompirent le général : « Des preuves t des preuves t » Il s'ensuivit un assez grand tumulte, au milieu duquel il descendit de la tribune en adressant aux ministres ces paroles : « Répondez, répondez. » Je me disposais à répondre, mais mes collègues et tous les députés qui m'entouraient m'en empêchèrent, me faisant remarquer que cette grossière attaque révoltait toute l'Assemblée. Je me soumis pour le moment à leur avis, bien résolu cependant à saisir la première occasion de repousser d'aussi impudentes calomnies.

Si on veut bien se rappeler les détails que j'ai donnés sur la conspiration du bord de l'eau, on comprendra ce qu'il y avait' d'audace dans l'attitude du général Donnadieu. A quelques jours de là, quant il reparut à la tribune dans la discussion du budget du ministère de la guerre , je pris la parole après lui, répondant aux questions spéciales qu'il avait abordées, et j'ajoutai : « J'ai été heureux de « pouvoir répondre à l'orateur parce que cette fois ses allé- «t gâtions étaient claires, qu'elles n'étaient pas de celles ff que ma dignité m'obligeait à dédaigner. Cependant il « m'est impossible d'oublier une interpellation faite à un « des ministres du Roi dans une des dernières séances. En « répondant à cette interpellation, je ne m'adresse point à a celui qui a osé se la permettre. Je parle à toute la a Chambre, qui a dû être étonnée d'entendre citer une note.

« envoyée par un ministre à un journal pour informer a l'Europe entière d'une imputation dirigée contre certain « général. (C'était le général Canuel.) Je n'en ai été pas a moins étonné que vous. Messieurs, curieux de savoir ce a que l'orateur entendait par ces mots : une note. J'ai dû « faire quelques recherches, j'ai trouvé dans le Journal des « Débats un article inséré à l'époque qui a été indiquée. Que a cet article ait été inspiré par un ministre, c'est possible, tt car il est fort modéré. Sans en accepter le moins du « monde la rédaction, cependant, comme j'étais ministre « alors, je ne repousse en aucune manière ma part de resa ponsabilité. Je me borne à engager les membres qui en « trouveraient le loisir à le lire dans le Journal des Débats du a 24 juillet 1818. »

Cette lecture, en effet, montrait mieux qu'une inutile discussion la fausseté des allégations de M. Donnadieu. L'incident tournait donc à sa confusion. Mais je ne pouvais oublier les encouragements qu'il avait reçus d'une partie de la droite pendant son inqualifiable agression.

Je devais, quelques jours plus tard, mériter encore son blâme; il s'agissait de l'existence des régies pour le service des vivres de la guerre et de la préférence qui leur devait être accordée sur les entreprises. A ce propos, les orateurs de la droite avaient attaqué les hommes qui avaient été depuis quelques années placés à la tête de la régie des vivres de la guerre, qui tous avaient sous beaucoup de rapports des titres incontestables à l'estime publique. Un de ces hommes surtout avait été pris à partie avec une grande violence. On prétendit qu'il avait joui longtemps d'une brillante et lucrative sinécure. C'était M. Maret, frère du duc de Bassano, directeur général des vivres pendant les quatre années qui avaient précédé la Restauration. J'étais alors préfet de police et comme tel chargé de l'approvisionnement de Paris. J'avais eu avec lui les relations les plus suivies pendant la cruelle disette

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de 1814. Je savais à n'en pouvoir douter qu'il était sorti de cette place en 1814 dans un état voisin de la pauvreté. J'avais été témoin de son incroyable activité. Je me crus obligé de le défendre et de lui rendre la justice qui lui était due : « J'ai été collaborateur de M. Maret dans des temps « bien difficiles; non seulement il doit m'étre permis, mais « c'est un devoir pour moi de dire que je n'ai jamais connu (( d'homme plus noble, plus désintéressé, plus laborieux. c( Je l'ai vu pendant deux ans, dormant à peine quatre ou « cinq heures par nuit, je l'ai vu sous le coup de Topéra- « tion chirurgicale la plus pénible, continuer son travail,» « ne consentant pas à prendre une heure de repos. Si c'est « là une sinécure, je souhaite que l'État n'en paye jamais « que de semblables. » Ce témoignage, si hautement commandé par l'équité, ne me fut pas pardonné par les intransigeants, qui n'admettaient pas qu'un ministre du Roi vînt prendre la défense d'un fonctionnaire de Bonaparte, du propre frère de l'homme le plus notoirement dévoué à l'Empereur.

La discussion des différents budgets ne présenta rien d'intéressant. Je dirai cependant, à propos du budget de la marine, que M. Portai a rendu dans le cours de son administration un service éminent et dont les conséquences auraient été des plus heureuses si on avait voulu ou su en profiter. Il a, le premier, parfaitement établi la proportion entre les services qu'on pouvait attendre de la marine et la dépense que ces services devaient entraîner. Il a démontré que faute d'allouer les ressources nécessaires et pour économiser une somme de sept ou huit millions, on marchait à une destruction progressive de tout le matériel et qu'au bout d'un certain nombre d'années, faute d'entretien, le nombre des vaisseaux serait tellement réduit qu'on ne pourrait plus le relever sans d'énormes sacrifices. Il porta à cet égard la conviction dans tous les esprits. A-t-on depuis suffisamment agi en raison de cet avertissement? Il

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est au moins permis d'en douter. M. Poilal a encore eu le mérite de remettre en évidence et en grand honneur un corps d' officiers extrêmement distingués, dont depuis la Restauration on avait affecté de méconnaître les talents et les services. Il avait presque constamment tenu en mer plus de bâtiments que la France n'y en avait jamais eu en temps de paix, c'est-à-dire dans les années qui avaient succédé à la paix de 1783. Partout aussi, les croisières qu'il avait ordonnées avaient parfaitement rempli leurs missions, dans le golfe de Naples, par exemple, et plus tard dans les mers de Grèce. De nombreuses explorations avaient lieu autour de l'Amérique méridionale. Non seulement il n'y avait pas eu un reproche à faire aux équipages, mais ils avaient dans tous les lieux de relâche conquis l'affection des habitants par la perfection de leur discipline et attiré leur admiration par la science et l'habileté de leurs manœuvres. Le commandant d'une de ces croisières, le contre-amiral Jurien, arrivé dans la baie de la Guayra au moment où la garnison espagnole assiégée par Bolivar allait peut-être périr, fit accepter sa médiation par les belligérants. Grâce à lui, la ville, à la suite d'une convention, avait pu être paisiblement évacuée, et les troupes espagnoles avaient trouvé un asile sur l'escadre française qui les avait transportées sur une terre encore soumise au roi d'Espagne. Après de pareils services rendus, il ne faut pas s'étonner que le ministre de la marine ait eu plus de succès qu'aucun autre dans la défense de son budget. La lucidité de ses vues, la simplicité de ses explications, la modestie de ses manières désarmaient les oppositions^

Après la discussion des différents budgets, on s'occupa de la loi sur les canaux, puis enfin de la loi sur la censure. A ce moment les situations dans le conseil des ministres s'étaient profondément modifiées. MM. de Villèle et de Corbière n'avaient plus vis-à-vis de leurs collègues la même attitude. Plus on approchait du terme de la session.

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