M. DE RICHELIEU ET LES ROYALISTES
plus leur contenance devenait froide, réservée, surtout celle de M. de Corbière. Ils étaient évidemment embarrassés et méditaient quelque nouveau projet. Ëtait-il né de leurs propres réflexions? ou, ce qui est plus probable, leur étaitril suggéré par ce qu'ils appelaient les nôtres? Ils avaient été plusieurs fois, dans le cours de la session, exposés à des sarcasmes qu'ils ne devaient pas braver longtemps. Tout le monde le savait, le sentait; le duc de Richelieu en était particulièrement préoccupé et leur avait donné plusieurs fois à entendre qu'il désirait mettre fin à une situation gênante pour tous. Mais ni eux, ni surtout leur parti, n'avaient confiance dans ses bonnes intentions. Ce qu'on voulait par-dessus tout, c'était qu'ils pussent disposer d'un grand nombre de places en faveur de leurs amis. On était persuadé que M. de Richelieu ne ferait jamais les concessions nécessaires pour satisfaire leur parti.
Une occasion se présenta de savoir ce qu'on pouvait attendre de lui. L'École de droit avait été provisoirement fermée à Grenoble, après les troubles qui avaient coïncidé avec l'insurrection piémontaise. La ville de Grenoble demandait qu'on mit fin à cette mesure qui lui causait un grand préjudice. On avait, disaitrclle, arrêté les turbulents, ils étaient traduits devant les tribunaux, et il n'était pas juste qu'une ville fût punie pour la faute d'un petit nombre d'individus. M. Siméon était très favorable à cette réclamation, encore plus M. Mounier, né à Grenoble. M. de Corbière s'éleva contre cette mesure avec une véhémence imprévue. Il fallait selon lui un exemple et une longue pénitence; c'était d'ailleurs la seule manière de rassurer les royalistes, alarmés des concessions du gouvernement vis-à-vis des révolutionnaires. Je fus surpris delà tournure que prenait le débat et proposai de remettre la discussion jusqu'après les jugements qui ne pourraient tarder à intervenir; fort peu de jours après, à l'une des réunions du
vendredi, M. de Corbière prit inopinément la parole et laissa ses collègues muets d'étonnement, lorsqu'ils lui entendirent demander sans aucune préparation, s'il ne serait pas temps enfin de changer huit ou dix préfets. « Vous avez apparemment, lui dis-je, des griefs contre ces « huit ou dix préfets, ne serait*il pas à propos de les faire « connaître au conseil? » « Moi, dit-il, je n'en connais pas <( un; quant à des griefs, je n'en ai aucun contre personne. « Mais ce que je sais, c'est que nous avons parmi les nôtres « des gens qui souffrent depuis longtemps, qui ont éprouvé a des injustices auxquelles il est dû des réparations, qu'en- « fin il faut bien faire quelque chose pour les royalistes. »
Cette franche déclaration souleva l'indignation du duc de Richelieu, qui lui signifia nettement que jamais on n'obtiendrait de lui de déplacer un homme dont on n'avait pas à se plaindre, pour le seul plaisir de donner sa place h un autre. « Le ministère, ajouta-t-il, a beaucoup à se louer « des préfets depuis dix-huit mois; ils l'ont servi avec un « grand dévouement dans des circonstances difficiles, il « leur doit protection ; pour ma part , je ne consentirai « jamais à en sacrifier aucun, à moins qu'il n'ait failli. S'il « en est un qui soit dans ce cas et qu'on juge convenable « de remplacer, je donnerai volontiers sa place à un roya- « liste qui souffre, dites-vous, mais je ne sacrifierai jamais « personne injustement. »
M. de Corbière se tut; le reste de la soirée se passa dans une contrainte et un embarras également pénibles pour tous. Le résultat de cette tentative fut sans aucun doute reporté dans les conciliabules où elle avait été préparée. On en tira la conclusion que ce qui n'avait pu s'obtenir pour les préfectures serait encore plus difficile à arracher pour les directions générales et pour les places du conseil. Le désappointement fut complet et eut pour conséquence que le vendredi suivant MM. de Villèle et Corbière annoncèrent l'intention de partir, à la fin d-e la session, pour