‹ Histoire de Monseigneur Olivier, évêque d'ÉvreuxChapitre 30 sur 47 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

lie Sémiitalre*

De retour à Evrcux, Mgr Olivier appela immédiatement la moitié des prêtres de son diocèse auprès de lui pour se retremper dans la ferveur et se pénétrer de son esprit de zèle dans deux retraites pastorales successives, dont Tune allait commencer le dimanche 19 septembre, et la seconde le 3 octobre.

Le dimanche de l'ouverture de la première retraite, une foule inaccoutumée remplissait la cathédrale. Cette fois, ce n'était plus la curiosité, la nouveauté qui l'attirait au pied de sa chaire, c'était une sainte et pieuse ardeur de recueillir la bénédiction de sa parole. Le soir. Monseigneur s'enfermait dans le séminaire avec ses prêtres. Nous connaissions déjà le grand orateur; mais nous ne soupçonnions pas encore toutes les ressources de sou prodigieux talent, tous les trésors de piété et de dévotion tendre que renfermait son cœur. Le père Goudelin, jésuite, donnait les prédications ordinaires de la retraite ; mais, tous les matins, le prélat faisait luimême la prière du matin et du soir et la méditation. En récitant les formules ordinaires, il les abandonnait quelquefois pour y substituer les plus ardentes et les

plus brûlantes sapplications à Dieu; il le faisait surle-champ, naturellement et sans changer le ton de sa voix. Ses méditations nous montraient combien les maximes de la piété lui étaient familières. Non, H. Olivier n*était pas connu. On se faisait un Olivier de fantaisie; on s'arrêtait aux dehors et aux apparences. Ce qu'il était valait infiniment mieux que ce qu'il paraissait être, malgré Téclat de ses qualités extérieures. S'il était l'homme de la parole, il était aussi l'homme de la prière. A l'entendre, quand il ouvrait son àme dans le calme de la méditation, il était évident que ses communications avec Dieu lui étaient habituelles. On ne médite pas comme il méditait, sans avoir médité beaucoup, prié beaucoup, médité et prié toujours. La plupart des prêtres en l'écoutant se surprenaient à verser des larmes. Avant le dtner, il faisait lui-même l'examen de conscience à haute voix, en y joignant les remarques de son expérience. A deux heures, il faisait une conférence sur les principes et les règles qui doivent présider à l'exercice du ministère pastoral. Dans ces communications intimes de l'après-midi, il parlait avec toute la liberté d'un évéque, et, sans considérer, s'il ne blessait point quelques susceptibilités, s'il ne heurtait point quelques préjugés) il tonnait contre la paresse, contre la somnolence, contre l'incurie, contre l'avarice, contre la mercantilité, contre un certain genre de piété nouvelle, sentimentale, égoïste, aveugle, méticuleuse, intelérante, entêtée, minutieuse, qui se noie dans les pratiques arbitraires, sans se soucier d'acquérir et de posséder les vertus avec lesquelles seules on édifie vérHablement, la patience, la douceur, l'amour du travail, l'indulgenc», l'hmnilité, la charité active;

contre l'orgueil, contre la routine» contre la substitution, en matière d'absolution, de règles particulières aux grandes règles de la théologie, contre le désordre et le bruit dans les églises et les irrévérences devant le Sainte-Sacrement, contre le prêtre qui se fait idole dans son temple et rapporte tout à lui, qui regarde comme une injure personnelle les louanges données à un confrère, et n*a de repos que lorsqu'il est parvenu à détruire la mémoire de son prédécesseur. « Quelle honte dans l'Eglise qu'un tel sentiment, « s'écriait*-!!! De combien d'itmes n'entr^tne-<t-il pas « la ruine! De combien de scandales, de médisances, « de détracUons, de calomnies n'est^il pas la source c empoisonnée! Un prêtre jaloux est un fléau dans M l'église 1 » Dans les rapports avec l'autorité, il voulait que les prêtres se distinguassent par dessus tout par leur soumission aux lois et pour leur respect pour les magistrats. Il insistait surtout sur ce point que, dans les mauvaises paroisses, il ne fallait jamais désespérer du salut des âmes. Ces travers, cet défauts, ces vices mêmes, il n'en supposait aucun dans ses vénérables auditeurs; il ne leur reoonnaissait que des lumières, des vertus sincères et des qualités; il les signalait, de loin, comme des éoueils, comme ées obstacles dont l'ennemi des hommes barre le chemin du ciel. Il ne parlait à son clergé que dans les termes de la plus affeotueuse charité; il le remerciait avec chaleur de l'édiflcation que lui donnait le speotacle de sa foi, de sa régularité, et de son amour pour la discipline. « Que je voudrais, disait^il, que le diocèse entier, « pour apprendre à vous respecter enoore davMiagf , c fût témoin de l'édiflcation que vous dsmes à votre « évêque dans ces jours do ferveur t Voos êtes près de

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1 deux cents, et Tétranger qui Tlsiteralt le séminaire ff pendant nos exercices croirait qu'il est vérital>}e- « ment déserti »

De temps en temps un trait vif, une anecdote inattendue égayait la grave assemblée. D'autres fois il entrait dans les plus pelits détails de la vie, surprenait par la finesse de ses aperçus, et ne craignait pas d'adresser à ses prêtres le langage de la plus douce et de la plus intime familiarité.

Danton avait enfanté des victoires avec son mot fameux : de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace 1 Mgr Olivier voulait aussi enfanter des victoires, des prodiges dans les combals du Seigneur en résumant toutes ses exhortations dans un seul mot : du zèle, encore du zèle, toujours du zèle II!

La veille de la clôture de l'une des deux retraites, après le chant du Salve regina, le soir, Mgr Olivier anticipa ses adieux aux prêtres qui allaient le quitter, et leur adressa une vive allocution qu'il commença eu français et qu'il lermina en se servant de la langue de ITiglise. Il parla le latin avec une facilité et une élégance qui prouvaient qu'il eût été en état de répliquer sur le champ aux harangues de Cicéron.

Pendant les récréations, il se mêlait à ses prêtres; il les recevait en particulier dans les temps libres, et il s'était identifié avec eux avec une telle promptH tade» il avait tellement voulu les connaître tous pour les aimer tous, qu'avant la fin des retraites il aurait pu nommer chacun des prêtres par son propre nom* Ces jours de retraite s'écoulèrent trop fite au gré des eurés qui les fréquentèrent* et dans les deux remerciements qui lui furent adressés, ils ne parlèrent que

de leur joie, de leur bonheur et du regret qu'ils araient à se séparer de lui.

La clôture de la première retraite se ût à la cathédrale avec une grande solennité, et la seconde dans la chapelle du séminaire le 9 octobre.

Le cratère quis*est ouvert en 184f8avait failli, on s'en souvient, éclater en 1840. Il grondait encore en 1841. Tout était bon pour remuer le pays et soulever les passions; Mgr Olivier ne se méprenait pas à ces symptômes d'une révolution menaçante. L'agitation, à propos de la question de l'enseignement, commençait à s'étendre; elle était d'autant plus dangereuse qu'elle affectait de s'attaquer aux consciences, d'autant plus redoutable qu'en passant par la bouche vénérée des évèques du royaume elle acquérait une importance extrême. En nouant des coalitions sous prétexte de bien, les agitateurs voyaient parfaitement un but qu'ils finiraient par atteindre ; sous le nom de liberté, ils marchaient aux envahissements, à la conquête du pouvoir, si toutefois un pouvoir subsisterait encore quand ils se seraient élevés sur des ruines. C'est à ces préoccupations de la politique du temps que se rapportent deux lettres de Monseigneur écrites pendant la première retraite pastorale. Elles manifestent sa véritable pensée sur les questions agitées, qui n'était pas une pensée d'indifférence, mais de prudence, de modération, de convenance et de paix. La seconde lettre est aussi un témoignage du contentement qu'il éprouvait à Evreux.

« A Monseigneur TarcheTèque de Rouen,

« J'étais en visite quand la lettre de votre Altesse « Eminenlissime m'est parvenue. Je m'empresse à « mon retour, et pendant notre retraite qui me laisse « ce matin un petit moment de liberté, d'y répondre « avec franchise.

« 1^ Je pense que dans le moment actuel nos ré- « clamations viendraient malencontreusement com- •f plîquer les difficultés qu'éprouve le gouvernement.

tf 2o La publicité à laquelle sont exposées maintece nant ces sortes de réclamations rend nécessairement « les évoques plus circonspects.

« 30 Je préférerais que l'un des évoques de la pro- « vince en parlât avec le ministre compétent : écrire, « et surtout collectivement, me parait chose inutile, « et surtout funeste.

t 4<> Il me semble, quant au fond de la question, « que pour réclamer honorablement la faculté qui « nous occupe, il faudrait que nos séminaires ne se « composassent que des enfants qui ont montré quel- « que signe de vocation ecclésiastique.

«( Telle est mon opinion, Monseigneur, je la sou- «r mets au jugement de votre Altesse Eminentissime, « et je la prie d'agréer, etc.

« f Nicolas, évêque d'Evreux.

« Evreux, le 25 septembre 1841. }(

« A Monsieur le Garde des sceaux,

« Me permettrez-vous de vous distraire un moment, < et de conjurer Votre Excellence d'agréer mes féli- • cttftiions siiicère» pour les deux circulaires que je m viens de lire et qui attestent avec tant d'ivideoce

« et la fermeté de Totre caractère, et la loyauté de « votre déTOueroent à la FraDce et au roi.

<x II est encore temps de sauver votre pays; il a « encore des instincts nobles et généreux, et sUl voit « un pouvoir fort et prudent, il fera échouer les proa jets des assassins et dissipera les rêves sanguinaires « de tous les partis.

« Vous savez, Monsieur le ministre, quelle est la « sincérité de celui qui vous écrit. Il vous doit déjà « bien des jours de bonheur. Le bien se continue; On « goûte ma parole que je porte partout selon votre € conseil. Notre ville même semble s'émouvoir : di- « manche on était étonné du nombreux auditoire qui <K s'était presque improvisé.

<K Mes visites ont continué à être un grand sujet de « consolation. Vernon m'a donné le spectacle de Tén glise des anciens temps plus encore que les villes a quç j'avais parcourues. »

lU.

Le grand séminaire était entré en retraite, et pendant que les élèves écoutaient avec recueillement les prédications du père Luiset, jésuite, ils reçurent avec joie deux fois la visite de leur évèque. Au sujet de la piété, il dit aux directeurs une parole d*un sens profond : « Faites-moi d*abord de vos séminaristes des « hommes de probité, d'honneur, de loyauté, de sin- «( cérité et de franchise, inspirez leur l'amour des ver- « tus chrétiennes et du travail, et je m# charge en- « suite d*en faire de bons prêtres. »

Il dit dans une aotre clrooMUnee t « Il ne tant des « pféires iMtniila et éolaifési »e« prêtres ignoranis

« dêTieDDent fanatiques, et le fanattsme n'est propre < qu'à perdre ce qui reste de reli^on en France. »

Monseigneur regardait la surveillance de son séminaire comme Tune des charges les plus importantes de son épiscopat. Il rendit publics à Tévèché les examens des ordinants, les interrogeait lui-même ou les faisait intenoger en sa présence* Il refusait rigoureusement ceux dont les réponses n'étaient pas suffisantes. Cet examen durait ordinairement deux jours.

Il fonda Texeroice des $af/batines qu'il présidait luimême ou faisait présider par ses vicaires-généraux. Mais le plus souvent il les présida lui-même. Cet exercice consistait à interroger les élèves sur toutes les matières enseignées pendant la semaine. On faisait à rélève des objections auxquelles il était tenu de répondre. Monseigneur qui se rappelait son temps ^ de séminaire aimait beaucoup cet exercice. Les élèves ne tremblaient pas trop devant lui parce qu'il savait les mettre parfaitement à leur aise, et il posait les questions d'une manière si claire, qu'ils aimaient mieux être interrogés par lui que par tout autre; car lorsqu'un interrogateur ne sait pas parfaitement lui-même ce qu'il vous demande, il devient fort difficile de lui répondre. Lorsqu'un élève répondait avec facilité, qu'il s'animait contre les objections qui lui étaient proposées et que le feu des arguments se croisait, le prélat était enchanté, et l'encourageait du regard, *e la voit et du vaste.

MoDMlgnaur fit plus encore pour son iémlnaire. U se fit lui-même professeur, et ouvrit on cours de droit canon. Il faisait ce cours une fols par semaine, M il le ooaUnua jusqu'à l'arrivée des Laiaflstes. Plusiaurs prètfes de la fille, quelques curés dee pai^ishes

enviroDuantes, les professeurs du petit sémindre , assistaient à ce cours. Dans ses leçons, il suivait le traité de Fieury et le commentait d'une manière fort intéressante. Seulement la leçon scientifique tournait quelquefois à la glose, et Monseigneur, sans trop s'en apercevoir, finissait la leçon par une homélie.

En se faisant professeur, il prétendait ne pas déroger à sa dignité d'évêque. « Les anciens évèques, « disait-il, étaient tous des docteurs, et la maison des <c évèques était l'école ecclésiastique d'où sortaient « les prêtres. L'éducation et l'instruction des jeunes a clercs est la première et la plus importante des « fonctions épiscopales. » Aussi il nous appelait ses enfants, ses amis, les fils dé l'évèque, et nous demandait de Taimer et de le considérer comme un père. « Les élèves du sanctuaire, avec les pauvres, disait-il « encore, sont la famille de l'évèque. »

Jamais docteur peut-être ne fut mieux pénétré de l'esprit des temps primitifs de l'Eglise ; il se modelait sur les pontifes de l'âge apostolique. Il n'avait point de préjugés ; il ne pouvait souffrir que l'on mit l'esprit des hommes à la place de l'esprit de Dieu, et que l'on fit épouser à l'Eglise immaculée de Jésus-Christ les passions et les fureurs des hommes. « Ne cherchez « jamais, enseignait-il un jour, h justifier ce qui est m injustifiable; ayez horreur de faire l'apologie des • bûchers, de laSaint-Barthélemy, de la révocation de « l'Edit de Nantes. L'arme de l'Eglise est la douceur « et la persuasion ; son véritable esprit est étranger à € toutes les violenees. Elle n'opprime pas les cona science; elle cherche à les éclairer. Inflexible dans « ses dogmes^ parce que la vérité est toi^ours la vém rite, eUe est tolérante et charitable vii-à*vi8 des

« hommes. Aa gré des cabales, des conspirations et « de» partis, on ne peut pas ôter à TEvangile son « caractère divin de douceur. Jésus-Clirist disait : « Arrière! fuyez loin de moi! aux disciples qui lui c demandaient de faire tomber le feu du ciel sur une « Tille qui avait refusé de recevoir sa parole. Procéder « par la contrainte et la violence, c'est donc encourir • cet anathéme et aller directement contre le vérita* « ble esprit de Jésu&-Cbrist I ]>

H voulait aussi former ses séminaristes à Fexercice de la parole, si nécessaire dans le ministère sacerdotal. Outre les instructions écrites et soigneusement apprises par cœur, il donnait des sujets d'instructions familières qu'il fallait uniquement méditer, préparer sans le secours d'aucun auteur, et débiter devant lui, tant bien que mal, sans avoir écrit une seule ligne, sans autre ressource que le talent et les facultés naturelles. U désirait que ses prêtres, à son exemple, fussent toujours prêts à prendre la parole en chaire, et nous suppliait de ne pas faire ressembler la prédication évangélique à un concours pour le prix de mémoire. « De cette manière, dit-il, vous vous épargne- «t rez beaucoup de fatigue à vous-même et beaucoup m d'ennui à vos auditeurs. En leur parlant naturelle - K ment et de l'inspiration du cœur, vous êtes toujours « sûrs de plaire. Vous pouvez être fort éloquents dans « votre cabinet, la plume à la main, et devenir in* « supportables en chaire. Si vous voulez qu'une assem- « blée vous écoute, il faut lui parler, et non réciter c devant elle. »

Monseigneur répétait souvent que son vœu le plus ardent était que son séminaire devînt l'un des premiers séminaires de France par la force des études. Il

citait à rémulation dei élèret randenna éeola d* Charirea, qui fournii jadii à l'Eglise tant d'Uluatrea docteurs. C*est pour atteindre ce but qu'il iiwUtna deux annéea de philoiophie au lieu d'nue, et ordonna que le cours de tliéologie fût de trois années complètes ; car auparavant, Tordination des prêtres ayant lieu à la Trinité, le cours de théologie se réduisait de lait à deux années et demi.

En 1844, Mgr Olivier promulgua une des plus belles et des plus utiles institutions de son épiscopat, en prescrivant aux prêtres nouvellement ordonnés un eiames obligatoire pendant les cinq premières années de leur sacerdoce. Us doivent présenter, à cet examen, deux traités de théologie qui sont déûgnés chaque année, et un discours, prône ou sermon, composS par eux. Afin que sous aucun prétexte ils ne puissent faire dé^ faut à cet examen, tous les pouvoirs, même celui de dire la messe, leur sont retirés le lendemain du jour indiqué pour Texameo, lorsque, sans excuse légitime et approuvée par Tévêque, ils auront manqué de se «andre le jour prescrit au palais épiscopal. Cette institution n'a d*autre but que de maintenir dans le clergé l'habitude du travail et l'amour des fortes études : elle produit des effets admirables.

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