CHAPITRE VU
Lorsque Mgr OtÎTier se disposait à entreprendre sa première visite pastorale, une partie du diocèse était alors agitée par ta question des Charités dont IMnsou- ■lission et les révoltes dcHinèrent, pendant cinq ou six mois, dans quelques communes, le spectacle d'une espèce de jacquerie.
On désigne sous le nom dé Ckaritég, dans le diocèse d'Evreux, des associations ou confréries reUgieuses dont le bût principal est de rendre aux morts les honneurs de la sépulture chrétienne. Elles ont une origine héroïque. En 1348, la pette notre partit de Florence, et étendit ses affreux ravagea daùs toute TEurope. Les trois quarts de la population périrent ; il y eut des villages entièrement dépeuplés ; des forêts comme à Beaumont-le-Roger et dans le Roumois, des bois d*une assez grande étendue, comme à l^uye et à ffiiers-rEvèque, remplacèrent des campagnes jadis llorissaiites; il n*y avait plus de bras pour les cultiver. Le soc de la charme rencontre assez souvent, au nOieii des plaines, des vest^^ de villages détruits dont on était loin de soupçonner l'existence. Les po-
pulatioos épouvanlées abandonnaient leurs demeures, se réfugiaient dans les forêts, sur les montagnes et cherchaient, contre le redoutable fléau, un abri dans le creux des rochers et jusque dans les cavernes. Les morts restaient sans sépulture, et l'infection des cadavres s'ajoutait aux horreurs de la peste. À la voix de la religion, ji TuppAl d«s prètrwi â^i hommes généreux, dans notre pays, dévouèrent leurs viesà Tensevelissement et à la sépulture des pestiférés, se réunirent en associations, et s'engagèrent par serment à remplir envers tous, pauvres et riches, ce saint devoir de la piété chrétienne : le dévouement de Tobie avait aes émules. C'est sous les inspirations de la charité qpe se formaient ces associations de chrétiens héroïques; elles en prirent aussi le nom, et l'ont conservé jusqu'à noi^ jours» L^ évèques les 6a<x)uragèrent, les protégèrent et leur donnèrent d'admirables règlements : les souverains pontifes ouvrirent en leur faveur le trésor des indulgences de l'Eglise. La ferveur de ces illustres chrétiens ne se borna pas à la sépulture des morts : ils y joignirent lesœuvres de la bleu? fftisance, les secours et les distributions de pam aux indigents^ aux veuves et aux orphelins. Ils s'engagàrentji soutenir ceux d'entre eux qui tombaient dans le besoin.
Les saintes Écritures nous disent que Taumèiie couvre la n^ltitudj» des péchés* U n'e^t point iion plus de supplication plua puissante auprès de D|eu que la prière jointe è l'aumûne. En rendant les derniers devoirs aux irépaasé^i 4a plupart des Charités firent en même temps une amoAne k leur iatemjen^ La belle Cberité de SaoquenviUe a ceoservé ce saint usage
Pour se mainlenir dans la ferveur de Tesprit religieux qui les avait fondées, les Charités établireat certains exercices de piété qui leur étaient propres , fondèrent des messes patronales , des saluts, des processions, honorèrent le Saint-Sacrement d'un culte spécial, rendirent obligatoire Tassistance à la messe les jours de dimanche et de fête. Bientôt elles eurent leurs chapelains, leurs messes particulières dans des chapelles qu'elles érigèrent, leurs réunions dans un édifice qui leur appartint en propre et qu'elles appelèrent leur chambre.
Pour les étrangers^, une Charité qui officie oQre à l«urs yeux étonnés un curieux spectacle : c'est le moyen-àge qui rentre en scène avec ses us et coutumes» ses costumes extrêmement pittoresques. Chaque frère, vêtu d'une robe noire, la tète couverte d'une toque galonnée d'or ou d'argent, une chausse OU' chaperon rehaussé de broderies étincelantes sur l'épaule, tient à la main une torche bariolée de diyecses couleurs, ou de cire jaune façonnée de bizarres desains, de figurines représentant la Sainte-Vierge et le patron. Les détails de oe costume ne sont pas partout les mêmes : tantôt les frères portent un rabat comme les gens de justice, tantôt ils ont le corps entouré d'une fraise à la Henri IV, Ici, la toque ressem*^ ble à celle des avocats; là, à la Bonneville, par exemple» c'est un véritable mortier de président; plus loin, l'usage séculaire a voulu que ce fut un bonnet carré avec sa houpe, ou une barrette comme celle du clergé ; ailleurs, c'est le simple petit bonnet de soie Mire. Telle Charité porte des- chaperons noirs ou rouges comme la magistrature, telle autre les a bleus et scintillants d'étoiles, de paillettes, de broderies d'or
et d*argeDi chargées d'inscriptioDs en lettres d*argent, comme celles-ci : Dieu soit loué. Dieu soH bém. Gloire à Dieu, Paix aux vivants. Repos aux morts; il y en a de toutes les formes, qui yarient selon les localités, ce qui s'explique par la rareté et les difficultés des communications d'autrefois. Il suffit de faire quelques lieues, de traverser une rivière pour rencontrer des costumes différents. On dirait que ce n'est plus le même peuple. En tète du convoi ou des processions, s'avance un personnage qui est toujours magnifiquement vêtu, comme un hérault d'armes» d'un tabar ou tunique d'une grande richesse; il est aux Charités ce que les tambours-majors sont à la garde naUonale de Paris. Il porte un nom différent» selon le nom qui est donné aux sonnettes qu'il agile à la main. Ainsi, il s'appelle crieur, quand il est chargi d'annoncer, dans les carrefours, l'heure des inhumations; patenostrier, quand il invite les passants à réciter un Pater noster et un Ave à l'intention du défunt ; cliqueteur, cloqueteur, iinteneUier^ eampaneiUer^ selon que les sonnettes qu'il agite s'appellent eliqueê^ teSi cloqueites, iinienellês ou campeMMlles.
Les Charités remplissent leurs fonctions avec un zèle et un dévouement vraiment admirables. A toute heure, elles sont prêtes ; les distances, les dialean, les neiges et les boues ne les efliraient pas. Au miliea de la moisson, les ouvriers quittent leurs travaux pour se rendre à l'appel. Il y a des Charités qui desservent plusieurs communes, et le chiffî*e des convois s'élèvent, dans certaines campagnes, jusqu'à quatre* vingt et cent. Les membres qui les composent viveni pour la plupart de leur travail ; ee sont donc trois mois
de rtnnée qui sont généreusement sacrifiés à une œuvre de miséricorde.
Si les Charités ont beaucoup perdu de leur ferreur primitive, elles rappellent du moins la foi de nos pères, et renferment, dans leur institution, tous les éléments du bien et de la rénoyation de la piété chrétienne. Ne doit-on pas dire aussi que si les hommes qui les composent aujourd*hui ne les maintiennent pas toujours à la hauteur de leur mission, la faute n'en est pas à eux, mais aux classes élevées qui» croyant forfaire k leur dignité en s*associant à une œuvre noble et chrétienne, pensent avoir fait assez, aux yeux du monde, en payant pour les suppléer un artisan ou un homme du peuple? Nous ne sommes plus au temps où, sans fausse honte, un homme du monde, un riche s'offrait & endosser la robe noire et Tantique chaperon des aïeux : les Charités restent donc livrées à des hommes que peu de convenances retiennent, et qui, sans le vouloir, sans le savoir même, laissent tomber peu à peu la considération que leur association mérite. Ce discrédit qui n'est pas encore venu, mais qui pourrait venir bientôt, qui commence à venir, est-il bien réellement leur faute?
L'institution des Charités est donc fort utile et respectable en elle-même; mais aux meilleures choses du monde se joignent souvent de grands abus, et la plupart des évêques d'Evreux ont eu à démêler avec elles des difficultés interminables. Leur complète subordination à l'autorité a été plusieurs fois tentée, mais jamais conquise. Cette gloire était réservée à Mgr Olivier.
Des désordres intolérables, malgré les règlemenls de ses prédécesseurs, furent signalés à Mgr Olivier dès son arrivée dans le diocèse. On nous a affirmé qu'un échevin, eu état d*îvresse, avait présenté la croix à adorer à Louis-Philippe jusqu'à trois fols de suite dans un voyage qu'U fit au château de Bîzy, pendant la vacance du siège, et que le roi , de retour à Paris, avait dit à M. Olivier, évêque nommé d'Evreux, que sans doute une de ses premières œuvres serait la réforme des Charités,
Cette question s'agita dans les premières réunions du conseil épiscopal , et ceux qui connaissaient l'esprit du pays, virent là, du premier ooup d'oeil, un échec pour sa popularité, et la source d'une grande agitation. Le Journal de VEure, qui avait évidemment une oreille ouverte dans le conseil, dès le 12 octobre 1841, commençait l'attaque et donnait d'avance le signal des révoltes par les lignes suivantes :
« Un décret du nouvel évêque d'Evreux vient, dit- « on, d'interdire aux sociétés, dites de Charité, insti- (( tuées dans le diocèse pour le service des inhuma - « tiens, la pratique de certaines cérémonies religieuse ses qu'elles exercent depuis bientôt cent ans, et à <c l'égard desquelles les prélats, qui ont occupé le « siège d'Evreux, n'avaient jusqu'alors trouvé rien à <( redire. Si le fait est exact, la mesure ferait nattre de « grands mécontentements, et Tévêché recevrait à « coup sûr de grandes réclamations. »
La première étincelle partit de Bourneville, dont M. Tabbé Brochu était alors curé. La Charité était en-
— Ml —
trée en lutte atec son pasteur, qoi eut la louable fer* meté de lui tenir téie, et qui ne craignit pas de pro"» voquer son Interdiction peur 'la soumettre à Tordre. Monseigneur le soutint contre les pétitionnaires qui demandaient son changement» et cela Talut à Tun et à l'autre une nouTolle attaque du Journaliste (N« du 9 novembre 1841) : « Il est au moins étrange que « M. l'ivéque fasse tant de difficultés pour admettre « les demandes et les plaintes de conseillers munici- « paux, l'élite d'une commune, tandis qu'il est si K prompt à faire d*autres changements que personne « ne réclame. »
Dans le numéro du jeudi 20 janvier 1842, i! racontait une visite des gendarmes cherchant, à Bourncville, s'il ne se préparait pas un charivari. « M. le des- « servant, disait-il, s'est fait des ennemis, notam- (c ment en destituant tour à tour la confrérie de la « Charité et celle du Sacré-Cœur : c'est lui sans doute « que menaçait le charivari. » Enfin, après le départ de M. l'abbé Brochu, que Mgr Olivier délivrait de cet tracasseries en le nommant doyen de Gaillon, le 1^ mars 1843» toujours sous la rubrique de Boumeville, il écrivait *. « Ce qu'il importe de signaler, c'est l'op- « position systématique de MM. les desservants con- « tre les Charités... Nous sommes loin de réclamer « l'inviolabilité des charités. » Il y avait donc quelque chose à faire!...
A l'occasion de ce qui s'était passé à Boumeville , l'attention du prélat s'était en effet arrêtée sur les Charités. Il écouta tous les rapports. Il lui fut ditqu'après les inhumations , des repas scandaleux étaient donnés aux Frères de Charité, et qu'ils rentraient chez eux dans un état complet d'ivresse; que la croix des
procMikms MaH souTeni profanée par eux; qn'elle était portée dans les mains d'hommes irres; qu'il ii*élaîi pas rare de renconirer sur le dieoûn celui qui portait la croix, iTre-mort d'un c6té, et de l'autre l'i* mage auguste du Sauteur jetée dans la boue; que dans les f%tes patronales, les Frères de Charité, en costume religieux, faisaient adorer la croix sur les places publiques, dans les carrefours, et jusqu'au milien des danses; que l'office était troublé par l'adora* tion de la croix que les Frères faisaient faire dans l'église en se promenant au milieu de l'assemblée des idèles; que s'il y avait des églises où cette cérémonie se faisait ayec décence, il y en avait d'autres où elle était un véritable scandale, que cette croix était portée par des hommes qui riaient et causaient, et adressaient des quolibets aux personnes qui s'agenouillaient pour l'adorer; que sur une grande route, des Frères avaient voulu faire baiser la croix aux chevaux d'une calèche arrêtée, en disant à ces animaux indociles et peu révérentieux, que phu héte$ qu'eux l'avaient bieu baisée.
Il lui fut dit que dans les cérémonies appelées, selon les localités, iiége$, redevameeif awifU-rues, ostembléeê, écketinages, les Frères s'installiûent sous lea tentes ou dans les cabarets, posaient la croix sur la table et menaient joyeuse vie ; que cesdésordres étaient tellement avérés, que 6otre comme un Frire de Cha^ rite était un proverbe compris dans tout le département, à tel point que les fermières disent à leurs veaux, quand ils refusent le laitage : Pour te fairt bùire^ il faudra donc que je te faeee efUrer à la Charité.
Il lui fut dit que lorsque deux Charités servaient ensemble, il était de règle et de tradition que l'une de-
tait faire festoyer Tautre jusqu'à ce que, ne pouTanI plus tenir à table, on se roulât dessous; que Tonayait plusieurs fois clianté en chœur des De ProfundU sur les ivres-morts, tandis que d'autres apportaient de la paille en faisant le simulacre de Youloir les brûler.
Il lui fut dit que, de temps immémorial, la plupart des Charités étaient en un état permanent d'Insurrection contre Tautorité des curés, et que de celle insubordination naissaient des querelles, des divisions et des troubles dans un grand nombre de paroisses du diocèse; que 1& était la grande plaie de la religion et la croix des pasteurs.
Que ne lui fut-il pas dit?
II y avait sans doute de Texagéralion dans ces accusations portées contre les Charités : de quelques abus particuliers on faisait un désordr^ général. Un bon nombre de Charités ignoraient ces excès, et les auraient eus en horreur. Les Charités qui environnent Eyreux, plus rapprochées de la surveillance de Tautorité, avaient conservé une discipline sévère et une tenue irréprochable.
Ce qui frappa surtout Mgr Olivier, ce furent les abus de Fadoration de la croix. Dans ce fait seul de Tadoration de la croix faite par un laïc, dans Téglise même, et jusque pendant la célébration des offices, il vit une grave usurpation des fonctions sacerdotales. Il se demanda d*où pouvait Tenir ime pareille dérogation à toutes les règles, et, chose singulière 1 il ne put en trouver aucune trace dans les bulles et dans les règlements des Charités. Ce privilège n'existe en effet nulle part : Tusage seul Ta introduit.
A ces récits, le zèle si pur de Mgr Olitier 8*en« fiamma. Tolérer plus longtempii ces abus ou garder
le silenoe, lui aurait paru une prévarication de son ministère. Il n'était pas homme à s'arrêter devant les difficultés ; les obstacles mêmes redoublaient son énergie, surtout quand la gloire de Dieu, le respect des choses sacrées et la dignllé du culte y étaient intéressés 1
On lui observa que ses prédécesseurs avaient tenté la réforme des Charités, et qu'ils n'avalent pu réussir. Serait-il plus heureux? On ajouta que le peuple normand, comme autrefois le peuple juif, était dur de tête et récalcitrant au joug; qu'il était aveuglément attaché aux usages et coutumes de ses pères ; qu'y changer quelque chose était tout perdre à ses yeux ; que les Charités en Normandie étaient Tarche sainte d'Israël , à laquelle il ne fallait point loucher ; que toute mesure prise à rencontre desdiles Charités ne pourrait être mise à exécution sans susciter aux curés du diocèse mille chagrins et mille tribulations.
D'autres, au contraire, applaudirent et assurèrent même que, si Sa Grandeur pouvait réglementer et soumettre les Charités, ce serait rendre un immense service au diocèse; qu'il était digne de lui d*entreprendre cette réforme.
On répliqua que le prélat allait Infatlliblement perdre toute sa popularité et compromettre la visite éplscopalc qu'il allait bientôt entreprendre ; qu'il valait mieux attendre qu'elle fut faite, et puis lancer ensuite ses ordonnances.
Mgr Olivier répartit qu'un évêque, qui a de la fo|, ne se conduit point par ces sortes de conseils ; que la question dç popularité était nulle pour lui, qu'il ne voulait pas se faire une popularité aux dépeps de sa conscience , qu'en toute chose il consulterait le de-
voir; ((uMl répugnait d*allleurs à sa délicatesse daller recueillir les hommages des populations pour prendre ensuite des mesures qui leur seraient désagréables; qu'il était dans son caractère d'agir franchement, ouvertement , de manifester de suite ce qu'il avait dans le cœur.
« En temps de guerre, disait-il, quand les Espagnols entrent dans une ville, ils se montrent d'abord doux et pacifiques ; les populations des villes leur donnent aussitôt leur confiance ; mais la nuit de leur départ, ils mettent tout à feu et à sang, égorgent les femmes, les enfants , les vieillards. Les Français, au contraire, sont d'abord terribles : ils apportent l'épouvante avec eux. Mais une fois vainqueurs, leur colère est désarmée : quand ils quittent les villes prises d'assaut, les populations sortent en larmes après eux pour les retenir. Or, je suis Français et nullement Espagnol. B
Mgr Olivier flt-il bien, fft-ll mal de prendre sûr les Charités les mesures qu'il mit aussitôt à exécution? Ces mesures étaient-elles opportunes ? N'aurait-îl pas Infiniment mieux valu laisser en paix les Charités, dont la régularité était Irréprochable, et réprimer les abus partout où ils se montreraient? C'eut été à recommencer tous les jours, et Monseigneur voulait soumettre les Charités à l'uniformité d'un seul et unique règlement, et s'assurer avant tout de leur subordination : leur faire reconnaître une autorité, ne nous arrêtons pas aux détails, là était le point essentiel , le but élevé à poursuivre et à atteindre.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu^n se demanda si ces ordonnances lui furent conseillées par un ami ou tlti ennemi, si quelque sonrtioise prévoyance n'en
«▼ait poiBi calculé d'aTance toaiea les conaéqaeiioes. Quant au peuple, il fait l'histoire comme il sent. U dit, et on ne lui persuadera jamais le contraire : si oo n'avait pas trompé Mgr Olivier, qui nous aimait, que nous avons vu, entendu et compris, il ne nous aurait jamais fait de peine en touchant à nos Charités, en nous Atant L'adoration de la croix pour la donner aux curés. Quand il les a vues, il les a trouvées très belles et il en était dans l'admiration.
Quoiqu'il en soit, le 14 février 1842, parut une ordonnance épiscopale qui réglait provisoirement l'état des Charités.
« Je n'ai pu encore réunir, écrivait Hgr Olivier, « tous les renseignements qui me sont nécessaires pour € donner un règlement définitif qui concerne toutes « les associations ou confréries de Charité dans le dio- « cèse. Je m'en occupe sérieusement; mais je ne puis •c tolérer plus longtemps les abus qui me sont signa* « lés. Je sais que MM. les curés en gémissent, et je ne « doiipaê leur la%ê$0r l'odieux de la réforme dont je « veux aê$umerldreifH>n$abilUé. »
Son ordonnance faisait, à toute confrérie de Charité, défense absolue de sortir des limites de sa paroisse pQur aucune inlmmation, à moins d'absence de Charité dans une autre paroisse, et encore sur la demande formelle du curé des défunts et avec la permission du curé de la paroisse à laquelle appartient la confrérie; de chanter ou de réciter aucun office à la maison mortuaire, sous quelque prétexte que ce soit; de faire adorer la croix, soit dans les rues ou
— suies Gbeniiiis, soit dans Téglise , cette fonclion étant réservée aux prêtres seulement; d'enlever aux fabriques les revenus qui leur appartiennent , comme les prix des chappes, des lentures, à moins que le conseil de fabrique n'y ait donné son formel consentement, et de laisser passer les tarifs approuvés.
Les ordonnances épiscopales du 2i février et du 9 mars 1842 sont relatives à cette question des Charités, et prescrivent la manière dont sera faite Tadoration de la croix, qui n*est pas abolie, mais réservée exclusivement aux pasteurs.
Mgr révèque d'Evreux prononça la dissolution de toutes les Charités qui refusèrent de se soumettre, et le 8 avril 1842, afin de continuer h mettre la responsabilité des curés à couvert, il les prévint qu'à dater du 2 mai, tout curé qui aurait supporté, sous quelque prétexte que ce fût, une Charité insoumise, serait interdit ipio facto : qu'il serait inutile de lui présenter des demandes d'exemptions, parce que les rapports qui lui venaient de toutes les parties du diocèse lui prouvaient de plus en plus la nécessité de la réforme des abus qui lui avaient été signalés.
BlentAt toute nne partie du diocèse, surtout dans les arrondissements d'Evreux et de Bemay, fut en rumeur. L'homme ennemi prit un ton tout à fait édifiant pour rappeler aux populations euraises tout le respect qui était dû an chaperon vénéré des aïeux. Il souffla la révolte dans les colonnes du Journal de l'Eure. Chaque jour les plus atroces injures étaient imprimées contre la personne sacrée de Tévèque : la feuille incendiaire ne le désigna même plus que sous le titre i^ex-curé ie Saint-Boch. Ses règlements étaient aussi iQuttlet <iue ridicules, sa réforme brutale et tracas-
slère ; ses ordonnances n'étaient plus que des ukases, des élourderies ; la colombe pacifique des armoiries épiscopales qu'un pigeon voy»geur; son autorité qu'un despotisme, une aveugle tyrannie insupportable. Il était traité lui-même de pacha mitre. Le journal semblait atteint d'épiscophobie, et cette maladie était cbez lui à l'état de mal incurable. Ni les Invectives, ni les railleries, ni les suppositions calomnieuses, ni les récits mensongers, ni les lettres anonymes, nt la forme ignoble et bouffonne du style, rien n'était épargné pour attirer sur le prélat la haine de ses diocésains. A force d'injures et d'outrages, on finit par le rendre intéressant; et l'indignation que cette odieuse polémique excita dans les populations, servit admirablement Mgr Olivier à compléter la réforme.
Le Journal, cependant, prit un instant faveur, et vit accroître le nombre de ses abonnés. Plus la recette devenait abondante, plus le Journal était en verve de nouvelles Invectives; il battait de la grosse caisse, Il sonnait de tous ses clairons ; il enregistrait précieusement tous les actes d'insubordination, les louait outre mesure, prêchait la résistance î il se fkilsatt le crieur, le cHqueleur et le bedeau de toutes les Charités. Le scandale était dans la révolte : mais II rejetait ce scandale sur l'évêque. Les Frères révoltés enlevaient . les corps morts, souvent malgré les familles, et les déposaient au cimetière sans les faire entrer à Tégllse : c'était l'évêque qui était responsable du deûll et de la désolation des familles; le cercueil des morts servait de trépied aux furies de l'opposition.
Il sortit en même temps des presses du Journal de FEure un libelle intitulé : Défense et drùiU des Charités du département de FEure^par un cônêèiner muviiefpat^
— 5ld —
inAli de 40 pages, qui fit un peu de bruit à son apparition, mais qui est au-dessous de toute critique, et s*anéanl!t aussitôt dans le mépris. Cette production indigeste, d'un style ébouriffant, faisait aux chanoines le triste honneur de s*appuyer sur leur protestation. A propos des Charités, elle s'occupait des sémhiaires qui n'étaient pourtant pas en question. « Nous ne doutons « pas, disait-elle, qu'au premier Jour il ne dote son « grand et son petit séminaire de professeurs sulpi- « ciens. Gare aux professeurs actuels !..,>» Elle faisait ensuite des révélations sur ce qui s'était passé dans le conseil de Tévêque, et exprimait à la fln l'espoir, tant de fois déçu, qu'il passerait bientôt à un archevêché. On y lisait sur M. l'abbé Lefebvre, grand archidiacre d*Evreux, cette incroyable phrase : « Cet ecclésiastique, a au style académique, réclama contre la nomination a de notre évéque actuel, dit-on. » Elle appelait les quelques prêtres isolés qui faisaient de l'opposition à leur chef, les o?clésiastiques les plus haut placés dans r opinion publique par leurs talents et leurê vertus. Cette opinion publique n'était rien autre chose que l'opposition, qui se décernait à elle-même des couronnes de sainteté et des palmes de vertu. Leâ paysans lurent ce pamphlet avec avidité; ils y cherchèrent du bon sens, le bon grès sens commun si naturel à notre peuple, et n'en trouvèrent point; l'absurde, ils ne Taperçurent pas : ils y virent au moins des mots. Le pamphlet argumente contre la dissolution de toutes les Charités, comme si Mgr Olivier les avait toutes abolies, et il n'avait interdit que les rebelles. Il suppose quMl supprlipe les prières pour les morts, quMI ne permet même pas de prononcer un requiescat in pace, et là-dessus des déclamations à perte de vue, à courses
de pUime$^ -comme Tauteur Vavoae lui-même, et les ordonnances ne retranchaieni pas une seule prière du rituel. Il dénie à Tautorité ses droits les plus clairs et les moins incontestables.
Ce qu'il y a de vraiment curieux dans cette prétendue défense des Charités, c^est qu*elle donne raison presque en tout au réformateur qu'elle s'imagine réfuter; elle signale même contre les Cbarltés des abus où il n'y en avait pas. Ainsi, page 15, l'auteur blâme le chant du Miserere aii convoi de la famille après la sépulture. Mgr Olivier n'avait pas été jusque-là; il avait, au contraire, approuvé cet usage, et les Charités en étaient reconnaissantes. Il pousse même son admiration pour les réformes opérées par le prélat jusqu'à l'enthousiasme : les abus de l'adoration de la croix dans les carrefours et sur les chemins l'avaient aussi frappé. Il s'exclame, page 19 : « Là nous approuve vous cette partie de la défense, et voilà pourquoi « nous nous écrions '.Arrière les adorations de la croix « dans les rues et dans les chemins, et cela pour le « vil intérêt de quelques centimes I Arrière cet usage « qui profane la chose la plus sainte, la croix, berceau « de notre délivrance, la croix du haut de laquelle le « Fils du Charpentier livra au monde la liberté! C'é- « tait donc une louable pensée d'êter de l'avilissement « une si noble et si auguste chose III • Alors pourquoi tant d'outrages ?
Que fit cependant Mgr Olivier? Il était insensible aux attaques quotidiennes dirigées contre lui. U n'a jamais lu un seul des articles du Journal de VEure ni de VEeho de la Normandie : il ne les connaissait que par les rapports qui lui en étaient faits. D avait positivement déclaré, aux personnes qui rengageaient à
mettre fin aux diatribes dont il était l'objet, qu'il ne pensait pas que la dignité de sa position lui permit d*entamer une polémique qu'il n'avait ni le temps ni la Tolonté de soutenir, que d'ailleurs la religion ordonne le pardon des injures, et qu'il n'y avait réellement à plaindre que ceux qui font le mensonge et qui y ajoutent foi.
Recula-t-il? Mais, depuis quand l'autorité doit-elle céder devant l'insubordination T II persévéra avec fermeté, n méprisa profondément les atrocités que la presse opposante d'Evreux vomissait contre lui ; il gémit sur les désordres déplorables où s'emportaient des hommes égarés par les mauvaises passions, mais il ne se laissa pas intimider. Il prouva qu'il savait allier la force à la douceur, et continua de prendre sur lui Todieux des mesures qu'il devait maintenir, bien convaincu que la volonté persévérante unit toujours par triompher. Il se réjouissait même d'être seul en butte aux attaques d'une presse grossièrement hostile : « Je suis heureux, disait-il, qu'on s'attaque à la tète plutôt qu'aux membres. Je suis ainsi la sauvegarde de mes curés. »
M. Zédé, habile administrateur, homme aux vues droites, dont la fermeté égalait l'intelligence, soutint énergiquement l'autorité religieuse. Les Charités rebelles étaient dissoutes : il cassa les maires qui favorisaient leur révolte, et les tribunaux firent justice de quelques scènes de désordre, en appliquant aux coupables la vindicte des lois.
Que firent alors nos bons habitants des campagnes? Ils s'aperçurent bien vite que la question des Charités n'était qu'un prétexte pour exciter des désordres ; que pour la suppression d'abus manifestes, le changement
d'une cérémonie, celle de Tadoration de la croix que révêque n'interdisait pas, pourvu qu'elle f&t faite par la main d'un prêtre, il était absurde de consentir à rabollllon des Charités, dont eux-mêmes souffriraient les premiers. Le bon sens, la réflexion germent toujours dans le pays de Sapience. Les Charités voyant donc que Tautorité restait ferme, que la révolte n'aboutissait qu'à produire d'Inutiles scandales , leur opiniâtreté s'ébranla, et les voles de conciliation et de douceur firent le reste. L'agitation dura cinq ou six mois, mais vive, bruyante, féconde en scènes de vIo* lencc, on en parla pendant quelques mois , et tout fut dit. Les soumissions se firent tous les Jours, les dissolutions furent révoquées , et bientêt il ne resta plus que sept ou huit Charités en état d'Insurrection.
Au loin, les échos de la presse faisaient croire que tout était bouleversé dans le diocèse d'Evreux, tandis, au contraire, que tout était rentré dans le calme. Elle représentait Mgr Olivier au milieu des scènes de désordre ; il était au sein de ces campagnes agitées , et recevait des ovations. Dès le 3 Juillet 1842, le ministre des cultes écrivait au prélat que Virritation se caU mait de Jour en jour, et qu* elle ne se manifestait plus que dans quelques communes. « En effet, aJoutalt-il, € celte affaire des Charités, qui d'abord avait fait tant « de bruit, est , après tout, à peu près oubliée... La « mesure que vous avez prise pour remédier à des « abus Invétérés s'exécute, et blentêt vous ferez des « Charités ce que vous voudrez. C'est là un grand « succès. »
Des députatlons des confréries de Charité vinrent en foule à l'évêché. Le prélat leur faisait un accueil si franc, si cordial, Il leur parlait avec tant de raison.
son éloquence était si insinuante, que ces braves gens, qui étaient venus avec des préventions peu favorables, s*en retournaient oni^ntés, ravis, subjugués. Ils convenaient de leurs torts et promettaient , de retour chez eux, de détromper les esprits et de tout pacifier. Ils revenatont, bien pormadés que, loin de vouloir abolir les Charités, Mgr Olivier en était, au contraire, le protecteur; car n'est-ce pas sauver une institution, bonne en elle-^méme, que de la purger de ses abus ? Il leur annonçait qu'une commission de prêtres avait été créée par lui afin d'examiner leurs féelamalioM, de recueillir des renseignements, et de préparer des statuts dé^itifs qui pacifieraient tout. Rnfln, le 31 octobre \ii% parut le Règlement définitifiéi tonftérUi de Charité, qui restera l'un des plus beaux monuments de l'épiscopat de Mgr Olivier. Bientôt toutes les Charitéi fie soumirent à l'ordre t il ne resta plus que quelques regrets et des murmures relativement à l'adoration de la croit.