‹ Histoire de Monseigneur Olivier, évêque d'ÉvreuxChapitre 35 sur 47 · CHAPITRE yiO · texte numérisé non relu

CHAPITRE yiO

WUMmu pmmtmtpmM^m.

C'est au milieu de la plus violente opposition, et des clameurs que soulevait Tagitatioii des Charités, que Mgr Olivier s'était mis eu marche pour visiter les paroisses rurales de son diocèse. Il allait au devant des populations irritées, il se mêlait dans les rangs du peuple, il descendait dans les églises de chaque village , passait en revue ces Charités si terribles, ces paysans si courroucés, et partout, à Texception de deux ou trois paroisses, sa visite pastorale ressemblait à une marche triomphale. Rien ne prouve plus que ce fait Tincroyable ascendant qu'il exerçait sur le peuple; c'est la phase la plus étonnante de sa vie, c'est le plus beau triomphe de son éloquence populaire, c'est le témoignage le plus irrécusable de sa force morale. Si le fait ne s'était pas accompli à la face du soleil, on ne l'aurait pas cru possible avec la froideur naturelle à nos populations^ et dans l'état d'irritation des esprits.

En vain, dans leur folle envie de mal faire, les méchants avaient fait appel aux mauvaises passions du peuple : le peuple a ses bons instincts qui ne le trompent pas. n vit Mgr Olivier; il l'entendit dans Téglise du village, et avec son bon sens, avec cet impérissa-

bie sentiment de justice et de droiture qui est au fond de son cœur, il jugea digne de ses ovations celui qu*on essayait de lui faire haïr. Les clameurs impuissantes d*nne hostilité aveugle ne servirent qu'à précipiter au devant lui avec amour, avec ravissement, les populations entières^ qui, au sein des cités, au milieu des campagnes, et jusqu'au fond des bois^ lui faisaient un brillant et sympathique accueil dans ses tournées pastorales. Quelques mots tombés de sa bouche suffisaient pour dissiper toutes les préventions de la malveillance, et, comme le peuple sent merveilleusement te beau et le vrai, ses yeux se remplissaient de^ larmes aux accents de cette voix déjà, si puissante sur son cœur.

Mgr Olivier, avait écrit dans son mandement de prise de possession :

€ Pauvres habitants des campagnes, autrefois at- « tachés avec tant de ferveur aux saintes pratiques de € la foi de vos pères et maintenant qu'ont jetés dans « les ténèbres tant de livres corrupteurs et d'eflùroya- « Mes maximes , nous brûlons du désir d*aller vous « rompre le pain de la parole divine^ de vous faire if rentrer aux solennités de la maison de votre Père, ff de vous détourner de la profanation du jour qui apff partiadtàDieu, en vous fakuinf saisir le véritable « esprit du christianisme^ esprit de mansuétude, de « consolation, de charité et de joie. »

Ce n'étaient pofait là de vahies paroles. Pas une seule église de village, si pauvre qu'elle fût, ne fut privée de la consolation de voir et d'entendre son premier pasteur ; il Ta visitée jusqu'à trois et quatre fois dans le cours de son épiscopat. A Tentendre parler aux paysans, on eût dit qu'il avait toujours vécu au milieu d'eux , tant il connaissait leurs besoins, leurs secrètes

— 5M — pensées, leurs préjogés, \wx langage, tant il savait se mettre à leur portée. Ceux qui n'ont entendu M. Olivier que dans les chaires des villes, en présence d'un auditoire choisi, ne connaissent pas encore, et n'ont jamais connu toutes les ressources de son talent oratoire. MM. Jouen Qt Guibert, ses lidèles vicaires-généraux, les compagnons assidus de ses fatiguçs, ont entendu de sa bouche t dans les églises rurales , des discours quUls mettent au-dessus de tout ce qu'il a dit de plu» ravissant dans la chaire épiscopale d'Evreux. C'était Tesprlt de Tapôtre, du missionnaire, Tinspiration de Brydaine qui soufflait en lui.

Dans les quatre premières années de ses visites pastorales» qui achevèrent le tour du diocèse dans toutes les paroisses, il se fit précéder par des prêtres zélés, qui, sous le nom de prêtres auxiliaires, évangélisaient les peuples avec un grand zèle ) puis Vévèque venait les yisiler, achevait par Fautorité et Faction de sa parole ce que les prêtres auxiliaires avaient commencé, et laur distribuait de sa main le palp des anges et la gr&ce de la confirmation.

Lta nudité des églises affligeait les regard^ : les pasteursi animés par ses exhortations, les décorèrent avec goût, avec riche^e et magnificeuca. Par leurs soins, par leur zèle, par leurs persévérants efforts, réglise du village se métamorphosait et devenait digne de la msgesté du Dieu trois fois saint. Un nombre considérable de ces églises, depuis des siècles, n'a-^ valent jamais reçu la yisite d'un évêque ; elles se montrèrent comme jalouses de paraître aux yeux du prélat qui les visitait dans toute la fraîcheur de leur jeunesse. Les vieilles murailles secouaient leur poussière et leur moisissure séculaires pçur se revêtir d'une

éclatante fraîcheur; les hideuses statues descendaient de leur^ niches pour faire place à de saintes images de saints plus convenables, les autels se paraient et se couvraient de dorures. Maçons, menuisiers, peintres et décorateurs ne suffisaient plus aux travaux qui leur étaient commandés de toutes parts par les fabriques ; les riches ornements sortaient chaque jour des beaux magasins de M&I. Cauët et Le Meltayer ; à aucune époque leur vente ne fut plus active. Les Charités elles-mêmes subissaient le mouvement imprimé ; elles ne voulaient se présenter devant le prélat réformateur que dans toute leur splendeur de chaperons galonnés de neuf, de croix fraîchement argentées, de bannières de damas, de velours chargés d*or et d^argent. Comme si elles avaient voulu lui dire : Vous ne nous connaissiez pas, nous voilà I Telles que nous sommes, est-ce que nous ne sommes pas belles? Les Frères étaient rayonnants sous leurs riches et pittoresques costumes, assurés que leur vue n^était pas à dédaigner, et que sous leurs brillants chaperons ils étaient vrahnent des personnages. L^évèque souriait à une si nfjjLYe confiance, s'arréti^t au milieu de leurs rangç, les considérant avec attention , et promenant ses regards sur leurs croix , sur leurs bannières, objets d'un légitime prgueil. U trouvait le tout magnifique, leur tenue admirable : ils en étaient bien persuadés d'avance, mais ils étaient ravis, enthousiasmés de le lui entendre proclamer tout haut.

L'évëque arrivait presque toujours exactement à l'heure mdiquée et précise. Les cloches avaient répandu dans l'air leurs plUs joyeux carillons. Tout le village était sur pied et paré comme dans les plus beaux jours de fèie. Souvent un arc de triomphe, orné

de fleurs et de verdure, était dressé par des maiDS rustiques à l'entrée du hameau, les rues soigneusement balayées, quelque fois jonchées de fleurs et dépavées. Les jeunes filles, vêtues de blanc, escortaient leurs bannières et leurs bâtons fleuris ; les maires et les adjoints en écharpe précédaient leur conseil municipal ; la garde nationale, presque toujours au complet, était sous les armes, avec des fusils de toutes les dimensions et de tous les calibres; ceux des miliciens campagnards qui n*en étaient pas pourvus, y suppléaient avec des bâtons blancs, festonnés, au moyen desquels ils s'imaginaient tenir l'arme aux braS. Souvent une cavalcade de jeunes gens se lançait au galop au devant du prélat, et revenait en escortant sa calé • che et faisant devant elle, derrière elle, tout autour, peu leur importait, des évolutions qui n'étaient pas régulières comme celles du Champs-de-Mars, mais qui témoignaient au moins de la bonne volonté des cavaliers improvisés. C'étaient de bons et superbes chevaux qu'ils montaient, veuillez bien m'en croire, car nos fils de fermiers n'en élèvent pas d'autres.

Aussitôt que le prélat paraissait, des détonations d'artillerie se faisaient souvent entendre. Lui grave, recueilU, mitre en tète, crosse à la main, s'avançait vers le dais, porté par les Frères de Charité ou par les notables du pays, s'agenouillait sur le prie-Dieu préparé, baisait la croix avec un profond respect, saluait avec grâce le clergé, les magistrats, les assistants» puis les yeux ordinairement fermés, écoutait la haraa* gue du maire, à laquelle il répondait avec un à propos» une présence d'esprit admirables, avec des parol<^ toujours flatteuses pour celui qui l'atait prononcé.

Quand la procession se mettait en mouvement, le

prélat veillait ioi-mème à la gravité, à la décence» à Tordre de la marche, envoyait l'un de ses archidiacres régulariser ralignement des rangs, répondait à la vénération de la foule par ses bénédictions, sortait souvent de dessous le dais pour donner une marque de respect aux octogénaires appuyés sur leur bâton de vieillesse et qui ne pouvaient plus marcher, ou pour bénir les petits enfants dans les bras et sur le sein de leurs mères.

Soit en marche» soit à Féglise, mais le plus souvent au retour, pas un seul petit enfant n'échappait à ses regards ; pas un malade ou un infirme, qui s*était tait transporter à la porte de son logis, ne se dérobait non plus à son attention paternelle. Une porte ouverte aux habitations lui faisait deviner la présence d*un malade ; il fendait alors la foule, entrait dans la chaumière, et le consolait par quelques bonnes paroles.

Arrivé à la porte de Téglise, il recevait Teau bénite et Tencens, puis il écoutait le discours du pasteur» auquel il faisait sur le champ une réponse analogue aux paroles qu*U avait entendues et ordinairement très heureuse. Après avoir adcnré quelques instants U Sanit-Sacrement, a montait en cbaire« adressait à la foule une première allocution, toujours pleine de iudlUes, d'à propos, et qui sairissait fortement l'attention. Puis, après avob annoncé Tordre de la cérémonie, il redescendait dans le dieeur pour procéder à l'examen des confirmants. Chaque entant, chaque jeune homme, chaque jeune fille jusqu'à Tàge- de vingt ans, étai^t par lui interrogés sur les él^oftents de la foi, smr les principaux traits de la vie du Sauveur, sur les premiers principes de la morale, sur les vérités et sur les actes nécessaires au chrétien pour k

lalui* Cet examen était détailléj rigooreusty redouté ei redoutable; oar ceux qui ae répondaient pas d'une manière suffigante, étaient exclus de la cérémonie. U disait ne pas connaître de plus grand fléau que Tigno^ ranooi et lui faisait la guerre. U était boUt indulgent dans ces examens ; il ne faisait que des questions simr pies, daires par dessus tout» et à la portée des en* fanUi. Quand ils répondaient bien, il était heureux, il comblait le pasteur d'éloges et d^encouragements. Mais malheur au pauvre curé, quand Tignorancede ses enfants était pour le prélat un fait ay^é ; il lui adres^ aatt en public do très vi£s reproches. Mais ce dernier eas était heureusement fort rare*

L'examen terminé, U indiquait lea chants qui de* vaknt èUre exécutés^ et coomLenoait la messe. Ordi* nairemenl les pasteurs présentaient ce 'jour-là leurs enfants pour la première communion. L'éyèque pro* BôBçail une allocution » ayant et après la preoûère eemmuoion^ dtns les termes de la piété h plus fer* vante*

A la fin de la messe, il montait en chaire» et c'eai •lorsque Téfèque était apdire et missioonaiie) a'eat alors qu'il prononçait oes belles hasangues doni nous parlions tout à Vheure* Les paysans étaient cogime suspendus à ses lèrres et dans un rayissement qu'ils n*ayaient peuti-Mre jamais éprouyé* Combien defoia je ks ai TUS pleurer à ces discours, méme^uand U ne leur disait pas des choses tottohantea. Ils pleuraient uniquement parce qu'ils le comprenaient. Il termînaîft par des félieitatâons aux autorités, et des remercie* méats à tous peur l'acotteU qui lui ayait été bOt*

Après le sermon, U donnait le sacrement de la ows^ flrmatioo, puis, après ayoir éoouté le réquisitom d«

promotéitr, faisait la vMIe de Tigliae datta tottg lei détails, réformait les statties des saints qui n'étaient pas convenables, faisait examiner les comptes des bbriques et VéW des ornements par ses vicaires gêné* raux. Il se rendait ensuite processionnellement au cimetière, bénissait les tombes, encensait la croix, et priait pour les morts» Il était ensuite reconduit au presbytère, dont il allait faire la visite dans le même ordre qu*à Tarrivée, remerciait de nouveau les autorités, les gardes nationales, le clergé, les Frères de Charité, et donnait audience à toutes les personnes qui avaient à lui parier. Souvent il allait ensuite visi* ter les pauvres malades, les consolait, et leur donnait le sacrement de confirmation. Quand Téglise était pauvre et sans ressource, il lui faisait ordinairement une riche offlrande.

L'après-midi, il recommençait exactement la même cérémonie, les mêmes prédications, dans une autre paroisse : il lui est arrivé de visiter quatre églises dans une seule journée, souvent trois, et régulièrement deux. Durant cinq mois de chaque année, tous les jours, c'étaient les mêmes fatigues, le même zèle, les mêmes travaux apostoliques. Pendant les treize annéea de son épiscopat, il a ainsi visité trois fois toutes les églises et chapelles de toutes les paroisses, sans en excepter aucune.

Mgr Olivier commença sa première visite dans le canton de Nonancourt. Ecoutons le récit d'un témoin oculaire {Courrier de VEure, n« du 16 avril 1848) t

« Nous mettons le 16 avril au nombre dés beaux

jours de notre viUe de NonsAcoori, Dès le matm, les clodies annonçaient la venue de notre évftque, et la rigueur du froid n'a pas empèdié la presque totalité des habitants de se porter à sa rencontre. D'une exactitude scrupuleuse, Mgr Olivier, revêtu de ses habits pontificaux, mettait pied à terre à dix heures, un peu ^1 avant de la ville, où le maire, le conseil municipal, le tribunal de paix l'ont complimenté. Il a été ensuite reçu près des premières maisons par le clergé, qui l'a conduit processionnellement à l'Eglise, qui porte le nom de Fille aînée de la cathédrale d'Evreiux. Après quelques instants passés au chœur, il est monté en chaire, et c'est avec cette élocution facile, avec cette dialeureuse onction, que tous ceux qui l'ont entendu connaissent, qu'il a donné son premier et gracieux salut à une assistance nombreuse qui encombrait réglise, et que sa parole a charmée autant qu'édifiée. A la suite de la messe pontificale et de la confirmation, qui a paru le satisfaire, il est remonté en chaire et a de nouveau, pendant de trop courts instants au gré de ses auditeurs, fait entendre cette parole qui saisit, attache, émeut, entraîne, et qui pourtant sem* ble si naturelle et si simple. Si nous osons compter notre opinion pour quelque chose, nous dirons que Mgr Olivier a eu ici un beau triomphe; il a surpassé la réputation d'éloquence qui l'y avait précédé, et il a justifié celle d'activité et d'mtérèt à tout ce qui est recommandable.... U a voulu voir l'hospice et les écoles, et parcourir presque toute la ville, donnant partout des preuves d'esprit et de bonté.

€ A trois heures, il a monté la rude céte de la Madeleine pour donner aussi la confirmation dans l'église de cette commune, à l'entrée de laquelle il a été corn*

pUmenié par le maire, accompagné du conaeil municipal et escorté par la garde nationale. On pense bien qae tonte la Tille de Nonancourt s'était donné rendezvous dans cette église toute pleine, quoique vaste. C'est là que les critiques, s*ii en fût venu, auraient été bien dépistés. Les mêmes circonstances appelaient les mêmes idées, les mêmes expressions. Vain espoir 1 L'orateur a été neuf comme à son début, et quoique le sermon comme les précédents a été d'une étendue raisonnable, il a paru bien court. Ce n'est qu'à grande peine que cette foule avide de le voir et del'entendre s'est retirée. »

La même afUuence pe pressa sur ses pas dana tout le canton, notamment à Illiers-l'Ëvêque. La jolie église de Courdemanche, ancien prieuré, est isolée dans les champs. Monseigneur, revenant de Louye, se présente pour la visiter et ne trouve personne. Sur le diamp, il ordonne de fermer l'église, et défend d'y célébrer l'office. Le prélat était trop prompt ; c'était une erreur. Les habitants s'étaient imaginé qu'il ne s'arrêterait pas dans leur église, et s'étaient portés dans réglise d'Illiers-l'Évêque, qu'ils avaient Thabi- Iode de fréquenter.

Les œuvres de zèle, de bonté, de charité se multipliaient sous ses pas, à mesure qu'il parcourait les deux cantons de Yerneuil.et de Breteuil. Après avoir visité, malgré la difficulté des chemins, de nombreuses églises, où des foules de peuple l'attendaient et se pressaient autour de lui comme des enCsnts auprès d'un bon père, après les avoir évangélisées, conso* lées, béni les petits enfants, il arrive dans la commune de Saint-Nicolas-d'Attez. Il admire en passant \e château de Mauny, modèle curieux de l'architec'»

ture au XV« siècle, siège autrefois d'une baronnle avec baute justice, et, à peu de distance de là, la pierre druidique de la Goure, autrefois arrosée par de sanglants sacrifices. Près de l*égllse, un éborme dépôt de laitier lui témoigne de l'existence d'anciennes forges qui furent abandonnées à l'époque où Golllatime- le -Conquérant détourna le cours de Tlton, Là, Monseigneur apprend que M. Besnard, maire de cette commune, vient de mourir en bon cbrétien, et que ce brave homme, pendant sa courte maladie, a exprimé souvent ses regrets de ne pouvoir se réunir à son conseil municipal pour offrir ses hommages à goti évéque. Profondément touché de ce récit, le prélat fait arrêter sa voiture devant la maison du maire, et va, avec toute sa suite, s'agenoiiiller aux pieds du lit sur lequel le corps du défunt reposait encore ; puis il récite avec les assistants les prières de l'église, visite la pauvre veuve et ses enfants, qui étalent loin de penser que leur évèque Mt si près d'eux; il les encourage, les console par des paroles pleines d'onction et de piété, et S'il ne peut comprimer entièrement leurs sanglots, du moins il les console, et sait par sa préseiiœ et sa bonté adoucir l'amertume de leurs larmes et de leurs trop justes regrets.

A BëmécoUrt, commune du même canton située sur le ruisseau du Lesme, il existait une contestation entre la fabrique de l'église et son trésorier : Il s'agissait d'une somme de vingt-huit à trente fk'ancs. Eh bleri I le prélat termina le différent et réconcilia les parties' adlverses en payant de sa bourse la somme qui était le sujet du litige. C'était là, sans doute, un sacrifice minime, mais s'il est répété cent fols, il deviendra pénible et à charge même pour un évéqae, ott

Go^le

plutôt^ surtout pour un éyAque. Combien de fbis n*at-il pas acheté de ses propres fonds des ornements pour les églises pauvres 1 Combien de fois n*a-t-il pas encouragé de sa bourse des embellissements et des reconstructions que les fabriques ne pouvaient entre** prendre faute de ressources : la reconstruction de la flèche du Noyer, par exemple I Monseigneur visita en passant les forges de la Gueroulde et de Couches, et partout ses pas furent marqués par des actes de cha« rite et de bienfaisance.

La question des Charités avait excité quelques troubles à Emanville, et Monseigneur 8*y présentait au milieu de Tirritation des esprits. On n'était pas sans hiquiétude sur la réception qui allait lui être fS&ite. Il parle aux habitants avec une adresse inflnie, ave? force, avec autorité. Malgré les excitations d'une presse qui poussait ouvertement à la révolte, il n'y a point de cris séditieux, point de pierres qui volent sur la calèche épiscopale. L'homme dont parlait Virgile est trouvé. « Ils l'ont vu, ils se taisent, ils sont tout € oreilles pour écouter; lui, gouverne les esprits par « sa parole, calme les cœurs émus, et ainsi tombe le « fracas de la tempête populaire. »

ConspexerCj Hlent, adrectUque aurihus adsiant; tste régit dictis animosj et peciora mulcet : Sic cunet%is pelagi eecidii fragot.

Monseigneur ne laisse à Emanville que des hommes ravis et enchantés.

Il passe la matinée du dimanche 12 Juin à FaveroIles-la-Campagne. A trois heures, il visite Téglise de Portes, où, dans un parc voisin, se voient les débris d'une tour, entourée d'un double fossé, qui avait été démolie en 1200, suivant un traité entre Philippe-

Auguste et Jean-sans-Terre. Là, il trouve une foule nombreuse de fidèles qui l'attendaient, et, dans une allocution pleine d'onction et d'abondance, il touche les assistants jusqu'aux larmes : c'est une nouvelle preuve de l'inutilité des efforts tentés contre lui. Là se trouvaient un grand nombre de Frères de la Charité d'Ormes, l'une des plus beUes et des plus riches du diocèse. Il faut qu'il s'arrache aux bons habitants, qui voulaient le retenir, pour se rendre à Ferrières- Haut-Clocher.

La visite du canton de Pacy-sur-Eure offre le même caractère que celle des autres cantons : même enthousiasme, même concours des populations. A Martainville-du-Gormier, par exemple, la paroisse tout entière s'était levée comme un seul homme, maire, conseil municipal, garde nationale. Charité, pour recevoir le prélat sous un arc de triomphe. Le Journal de VEnre osa, à la face du soleil, parler des murmures de la population. Mais les habitants, dans une lettre collective signée de HM. Delauney, maire, Charles Thorel, adjoint, lui envoyèrent un énergique démenti. « L'arme de la calomnie est déloyale, disaient-ils; € elle blesse celui qui s'en sert I » A Pacy-sur-Eure. la ville entière le suit partout ou il porte ses pas : à l'hospice, aux écoles publiques, à la classe des filles. Il apprend qu'un vieillard, retenu au lit par ses infirmités, n'avait pu se joindre aux autres à l'hospice. Il ne fait conduire auprès de lui; il l'exhorte avec bonté à la patience et à la résignation, et l'engage à chercher sa force en Dieu.

Dans toutes ses tournées épiscopales, Monseigneur ne fut froidement et mal reçu, à cause de la question des Charités, rien que dans deux communes : il ne fût témoin de» scènes de désordre, que se permettaient quelques Charités réYoltées, rien que dans une seule paroisse, à Prey. La route d'Evreux à Saint- André-de-la-Marche passe au pied de la grosse tour carrée en pierre de cette église, dédiée en 1514.

Un sieur Grisé était décédé le S7 juin 1842 à six heures du matin; Mgr TéTèque d'Evreux devait se rendre le lendemain à huit heures dans Téglise de Prey. Grisé, pendant sa vie, avait dédaigné de servir dans la Charité de GuinchainviUe; mais celle-ci, qui était en révolte, trouvant là Toccasion de faire du trouble, de complicité avec la famille, décide qu'au lieu de faire rofBce à six heures du matin, avant Tarrivée du prélat, ou à dix heures, après son départ, eUe procédera à l'inhumation du défunt sous les yeux mêmes de l'évèque au moment de son arrivée, en se revêtant des costumes religieux interdits, en improvisant elle-même, et sans prêtre, des cérémonies et des chants religieux, qu'on lui rendra les mêmes honneurs qu'à un chef de la confrérie. La Charité voulait paraître belle, même dans son désordre, et l'un de ses membres déclara plus tard naïvement à l'audience qu'ils avaient endossé les ornements du grand ehef^ afin que Monseigneur vit qu'ils étaient bien biaux^ et d^une belle encolure. Un autre avait monsieur son fils, jeune homme plus savant que les livres, qui avocas-

sait aux audiences, et déTersait le surplus de sa Terre fébrile dans les colonnes du Journal de VEure. Il assurait aux autres que sa chère progéniture saurait bien les défendre. C'était lui qui avait agité, dans la feuille Incendiaire, les premiers brandons de la révolte d«s Charités ! il fallait bien se montrer te digne père d*un aussi digne fils.

M. Selme-Davenay, rédacteur en chef de ce Jour« nal, m'a raconté à moi-même qu*en arrivant h Evrenx, il se disposait à attaquer Mgr Olivier à Pendroit des Charités, el à lui demander comment un prélat clvl'>> lise, en plein dix-neuvième siècle, pouvait tolérer les scènes burlesques du moyen «âge, sous des costumes étranges, dont ces sociétés donnaient le spectacle. Il allait transformer en Turlupins, enTurcadets, en Gilles et en Pierrots, dignes de figurer à une descente de la Courtllle, pendant les folles du carnaval, ces mêmes Frères de Charité quMl allait trouver bientôt si admirables et si respectables. Ils ne méritaient ni cet excès d^onneur ni cet excès d'indignité. Qu'allez-vous fkire, lui dit Tavocat Imberbe? Vous perdez le Journal ; dans le département de l'Eure, tout le monde à peu près est Frère de Charité. Et que dira mou père, qui est Frère de Charité à Guinchalnville, sMl voit les Charités attaquées dans notre journal? Alors le Journal de VEurê, au lieu d'agiter les grelots charivariques, emboucha la trompette et sonna la gloire des Charités.

Aussitôt que Mgr Tévèque d'Evreux fut arrivé dans l'église de Prey, la Charité de Guhichalnvllie entonna dans le cimetière une parodie de l'office des morts. D'autres individus s'élancent dans la tour de l'église, retirent à eux les cordes des cloches, et sonnent à toute volée. Monseigneur fait taire les chantres dans

l'ii»Urieur de l'église, et prie M. le maire de Saiot- LuC| commune réuDie pour le culte à Prey, de faire rétablir Tordre. Ce magistrat, plein de bonne volonté, fait cesser un instant les cloches; mais les factieux les mettent de nouveau en branle« En vain H. le maire de Saint-Luc, le brigadier de la gendarmerie et d*autres personnes indignées interviennent» en vaia Honseigueur réclame le secours du maire de Prey, le tapage ooutinue, et le maire de Prey n^est pas à sop poste : sa dignité municipale a craint de se compro*» mettre en réprimant le désordre. Les factieu;^ se sept iiarrioadés dans la tour ; Teffir^yable tapage dur^ pta* dant une heure et demie* La Charité de Guinchaiovillf avait choisi le bord d'une fosse pour théâtre de sa lugubre mutinerie, la présence d*un cercueil pour insulter un prince de rÈglise, le chef du diocèse, qui visitait ses ouailles et apportait aux atfligés une parole de paix et de consolation.

Que fait cependant Mgr Olivier, tl tient tête à Vo^ rage et au vacarme; au pied des marches de Taulel, Il adresse à rassemblée une courte allocution, conti-» nue ses saintes cérémonies et sa visite de l'égiise. 11 part ensuite pour visiter une autre paroisse, et le bruit cesse.

Si Mgr Olivier éprouva quelque pehie à Prey, elle se dissipa promptement devant Tempressem^t de toutea les populations» qu'il traversa ensuite comme w triomphe, et au milieu d'ua enthousiasme qui était jMrmi nous sans exemple, Les Frères de Charité eux-' mtadw se aoumirent bieiitèt aux réglementa de Tautolilé épiicopalei e^ rcprireat bravement le chaperon véiiéfé des aieux, la torche ieuroimée, et, guidés par tenrt baaaièrei llottaotes, rayorniauhi de luxe et de

contenlementy ils allaient au-devaqt de Mgr OlWier pour lui faire cortège quand il venait visiter leurs paroisses. Ainsi, à Guinchainville, même après le jugement correctionnel qui réprima les désordres commis à Prey, Monseigneur fut accueilli avec tout le recueillement et tout le respect qu'on devait attendre d*une population ordinairement pieuse et dirigée depuis longtemps par un respectable et digne curé, M. Tabbé Bébue. S'Q était resté quelques traces de ressentiment, elles se seraient évanouies devant les paroles pleines de douceur et de modération que le prélat lui fit entendre. Quatre-vingts enfants lui donnèrent rédiflcation de lewr recueill^nent et nie leur bonne tenue reHgieuse.

La tâche de Thistorien ne peut suffire à suivre Monseigneur dans ses visites épiscopales. On peut lire dans le Courrier de l'Eure, n<» du 2 juillet 1842, du 13 mai 1843, du 11 juillet 1843,1a description des magnifiques réceptifs qui lui furent faites dans tes arrondisssements de Louviers et des Andelys. Il écrivait lui-même (6 juillet 1843), du château de Dangu, à M. Tabbé Dominique Olivier :

« Mon cher petit abbé,

« Je te remercie de tes alarmes sur les discours des « deux journaux. Ce n'est qu'une compensatiini, U <c faut l'accepter. Nos deux cantons ont été adniim-» (c blés. Gisors admirable ; six cents coanomlaiitSt « quatre cents confiméSi une processioa avec la plvs « belle musique, et o& toute la ville et tous les eâvi« « rons assistaient,tin enthousiasme et une piété dignes « des plus beauft Jours de rEgUse. A Mainnevifle, det

« arcs de triomphe eflàçant presque I4 porte SAit- € Denis et Tare du Carrousel, le soir des illuminations, ë( un feu d'artifice, toutes les rues tendaes, toutes les « fleurs des saisons cachant les payés, et partout « affluence et recueillement sincère, Yoilà l'exacte « Yérité. Nous aTons horriblement souffert. J'ai eu € trois nuits sans l'apparence de sommeil, la fièvre « pendant deux jours et trois nuits, et cependant je « ne suis pas mort I »

En 1844 et 1845, il acheva la visite de tout le diocèse, dans toutes les églises, par les arrondissements de Bemaj et de Pont-Âudemer. U se faisait précéder par des prêtres auxiliaires, qui donnaient des missions dans les paroisses qu'il devait visiter. Voici les noms de la plupart des prêtres zélés qui participèrent à cette œuvre toute évangélique : MM. Bidault, Brochu, Bouchard, Baudry, Dominique Olivier, André, David, Chrétien, Caradant, Grochard, Dingoville, Deneuve, Duhamel, Guincestre, Juvigny, Jouvenot, Jeannin, Hamouis, Lahr, Gervais, Lemeilleqr, Lemercier, Macé, Mattard, Maillard, Tesson, Sauvalle. Nous faisions aussi partie de cette troupe de prédicateurs, et c'est à cette circonstance que nous devons d'avoir été le tém<Mn oculaire de la plupart des faits relatifii aux visites pastorales.

Dans les paroisses de FoUeville et de Sahit^Aublnde-Scellon, à deux anciens du sanctuaire, deux vénérables confesseurs de la foi, qui lui disaient combien fls étaient heureux de le recevoir. Monseigneur répçndil, avec une touchante cordialité : « Et moi, je

Zi

Btrii'liettPecuL de vomt apporter le tike de chanoines de la cathédrale. »

Des travaux incessants, de pénibles fatigues, des pluies continuelles d'abord, des chaleurs excessives ensuite, rien ne put ralentir son ardeur, qui ne connaissait jamais de bornes quand il s'agissait des intérêts de la religion et du salut des âmes. Plus d'une lois on Pa tu à pied, un bàUm de bois à la main, coupé dans une haie, au milieu de chemins impraticables, avec les ecclésiastiques qui raccompagnaient, gravir des côtes ardues et difficiles, descendre des ravins escarpés, pour visiter les plus humbles hameaux, des hameaux inconnus, pour ainsi dire, au reste du diocèse, et porter la consolation de la religion à leurs pauvres habitants ; et quand le soir, après tant de fatigues, ses compagnons de voyage, inquiets pour une santé si précieuse et si chère à l'Eglise, lui disaient : « Monseigneur, vous compromettez votre existence I — C'est vrai, mes enfants, répondait-il ; mais avouezle, quelle bonne journée devant Dieut Voilà comme je comprends la vie d'un évèque. »

C'est ainii que le digne émule des premiers évèques d'Evreux, des Taurin, des Gaud, des Laudulphe, des deux Aquilin, des Esteme, des Gilbert, accomplissait son apostolat durant trois mois. Partout il distribuait à ses enfants le pain de la parole de Dieu. Partout il faisait retentir les chaires chrétiennes des oracles éternels. Tantôt plein de douceur et d'onction^ il montrait avec une éloquente simplicité, aux bons habitants de la campagne, ce qu'il y avait de bon et d'aimable dans la religion, comme il leur était facile de sanctifier leur labeur de tous les jours et de gagner le. ciel eu culti« vant leurs champs ; tantôt grave et sévère, lorsqqe .

l'exigeaient les besoins des âmes auxquelles H s'adves^ sait, 11 leur montrait leurs destinées immortelles et la lie pour laquelle Thomme avait été placé sur la terre, ou bien il leur faisait admirer la puissance de Dieu et sa bonté pour tous à la vue d'une nature si riante et si belle, des grands arbres de la forêt, des eaux limpides et de la ricbesse d*une moisson qui promet de payer si largement les sueurs et les larmes du laboureur : par là il excitait dans tous les cœurs Tamour et la reconnaissance. Orateur habile, il profitait d'un orage qui menaçait de fondre sur le village, et, au bruit du tonnerre qui grondait, il réveillait dans les consciences malheureusement endormies des remords salutaires, en même temps qu'il affermissait la paix et la confiance dans le sein des justes.

Un jour, à Saint-Aubin-de-Scellon, il épouvanta tous ses auditeurs à la pensée de la mort : tous les cœurs furent glacés, tous les yeux baignés de larmes. Et quand il avait fait retentir la chaire, jusqu'à cinq on six fois dans certains jours, de ses éloquentes paroles, quand il s'était dévoué pour tous, il se prodiguait encore à chacun en particulier, dans des audiences toutes paternelles, où la suavité et la sagesse de ses conseils satisfaisaient tous les besoins et consolaient toutes les peines.

Au* examens, quand les petits enfants répondaient bien, il distribuait aux plus instruits des croix , des chapelets et des médailles. Quand il trouvait chez les fidèles l'habitude de l'ordre, du silence, du recueillement ei de l'attention, il s'écriait : Un bon pasteur jbl

passé par là. Et il comblait Theureux curé de ses éloges. Mais aussi, quand les enfants ne répondaient pas aux questions les plus élémentaires de la foi, quand il entendait du bruit, des petits enfants qui criaient , quand il voyait des paroissiens qui montaient sur les chaires et sur les bancs pour mieux voir, ou qui causaient entre eux, oh I alors^ malheur au pauvre curé ; il Tapostrophait publiquement, il lui adressait, devant ses ouailles, de sévères réprimandes. Puis il disait aux paroissiens : Vous êtes comme des étrangers dans la maison de Dieu, votre père ; vou& ne savez pas même vous y tenir avec décence I Ou bien : Vous êtes des ingrats, vous n*avez pas su reconnaître les efibrts du zèle de votre curé , et vous êtes la cause de Thumiliation qu'il subit devant son évêque. Rien ne servait de rejeter sur le maître d'école, qui ne faisait pas le catéchisme, ou le faisait avec négligence, llgnorance des enfants, il disait que le maître d'école ne répondait pas du salut de ces enfants, mais bien le curé, que son obligation de les instruire était rigoureuse. Mais les parents ne les envoient pas à mes instructions. — Ne me les présentez pas non plus à la confirmation. — Mais c'est le jour, la cérémonie, votre présence même qui cause ce trouble et ce désordre inaccoutumé. — Je n'admets pas d'excuses pour les irrévérences commises dans le saint lieu. On avait beau lui faire observer ensuite, car on pouvait tout lui dire, qu'il avait tort d'humilier ainsi un curé devant ses paroissiens, qu'il le frappait ainsi de déconsidération et paralysait son ministère pendant plusieurs années» il répondait : Les évèques des anciens temps en agissaient ainsi; ou bien : un évêque vient comme juge; ■a visite doit être redoutée; ou bien encore : je n'ai

pas à m'inqniéter des mécontenlemenis que je puis causer, ni des murmures que je puis exciter, car je ne Tiens apporter ni chercher des compliments, maisbien exercer un acte de surveillance. Que signifie même le mot Mque? Celui qui a des yeux j[>our Yoir.

On aurait sans doute mieux aimé qu'il fit en secret, au presbytère, les observations quelquefois très pénibles qu*il adressait en public à ses curés. Hais il était ainsi fait : c'était un homme de spontanéité, qui parlait sous rimpression du moment, un homme de franchise qui ne cachait jamais sa pensée , un homme d'ordre que la plus petite apparence de désordre choquait, un homme de travail et de persévérance qui croyait que la continuité des efforts venait à bout de tout. Il avait les défauts de ses qualités. Hais pour quelques curés qui ont reçu des blâmes publics, combien d'autres ont été par lui comblés d'éloges devant leurs paroissiens I Et c'était le cas le plus ordinaire. Toujours est-il qu'avec cette promptitude de jugementy il s'exposait à commettre des erreurs sur des enfants réellement instruits, mais réellement intimidés, et à contrister de bons pasteurs.

Verum, uhi plura niteni,», non ego paueis

Offendar macuUsj qua$

humana parum eavU naiura,

« Hais, où c'est l'ensemble qui brille, je ne m'of- « fenserai pas de quelques taches que la nature hu- « maine ne peut guère éviter... » (Horace.)

Quidergo est? Qu'y a-t-il au fond de tout cela? (Horace). C'est qu'il ne se trompait pas toujours. C'était comme au sortir des audiences ou ce sont les mieux jugés qui crient souvent le plus fort.

Qui pourrait maintenant décrire l'admirable em-

pressemont des populations des caûicms de Beau-» montrle-Royer, de Beaumesnil, de Bernay, de Brionne et de Thiberville, population où la foi est encore si vivante? En présence d'un zèle aussi pur et aussi désintéressé , elles avaient compris parfaitement Vaction de révèque au milieu d'elles. Pour elles, ce n'était pas la visite d'un homme ordinaire, ou même d'un prince du monde qui vient admirer des sites, tracer des plans, ordonner des travaux, mais la visite de l'ambassadeur du Très-Haut| de l'ange des consolations qui venait au nom de Dieu demander compte à ses frères du dépôt de la foi régénératrice du monde, transmise par leurs pères. Tout, dans leur empressement extérieur, dans la pompe qu'elles déployaient pour recevoir le pieux pontife, répondait au sentiment religieux qui les animaient. Ici , c'étaient des couronnes et des guirlandes qui ornaient les armes épiscopales et la colombe symbolique; là, c'étaient des tentures qui dérobaient à l'œil la pauvreté des chaumières, des arbustes plantés çà et là dans les rues, des saules ou des bouleaux verdoyants qui faisaient avenue aux arcs de triomphe , des chemins jonchés de fleurs comme aux jours de la Fête-Dieu; ailleurs, c'étaient des gardes d'honneur qui accompagnaient le prélat jusqu'au territoire delà commune voisine, des gardes nationales, des compagnies de sapeurs pompiers à l'entrée des paroisses, les détonations des armes à feu qui se mêlaient aux chants de l'église, de longues processions de jeunes filles vêtues de blanc, de jeunes hommes portant des étendards, l'autorité municipale marchant partout de concert avec l'autorité ecclésiastique, pour rendre au chef spirituel du diocèse les honneurs dûs au représentant de Jésus-Christ; partout enfin la visite de

Mgr Olivier éiait la fête de la religioii ei de celle des familles.

Au milieu de tant d'allégresse et de piété, on eiH tendit un vénérable doyen, M. Mitàtre, curé de Bro** glie, dire en versant des larmes de reconnaissance : « Monseigneur, je n'ai jamais eu un jour aussi heu-> a reux dans ma vie. » On entendit, à Bernay, des vieillards, les yeux mouillés de larmes, répéter dans les rues : « Nous sommes bien vieux. Eh bien I jamais « nous n'avons vu des fêles aussi solennelles, des cé- « rémonies aussi touchantes. » On vit des confréries de Frères de la Charité, naguère encore insoumises et soufflant chez leurs voisins le feu de la discorde, tout à coop entraînées par la douceur et ratfabilité du prélat, tomber à ses );ieds, lui avouer qu'elles ne l'avaient pas compris, qu'elles avaient été égarées par les hommes de parti, puis lui demander grâce et lui promettre fidélité et obéissance. On vit, dans la plupart des paroisses, de nombreux fidèles se presser à i'envi autour de la table sacrée pour y recevoir de la main de leur évèque la communion eucharistique.

Voilà les fruits de la visite pastorale de l'année 1844, les fruits qui naissaient sous les pas du prélat pendant que l'opposition se préparait en silence à une retentissante explosion I Et ce que nous disons ici, que nos lecteurs en gardent bonne mémoire, se répétera l'année suivante dans l'arrondissement de Pont-Audemer, se répétera chaque année. Il n'était pas possible d'entendre le prélat chaque jour sans être ému de la vivacité de sa foi, de l'inépuisable fécondité de son éloquence populaire. Non, il n'était pas possible que cette parole vint d'une chaleur de tète ; elle ne pouvait jaillir que d'une piété sincère, que de l'a-

motur dhrin qui brûlait aa fond de son cœur. Ce qa'il y a d*éU>Dnant, c'est que, se trouvant presque toujours dans les mêmes circonstances, au milieu des mêmes cérétnonies^il ne se répétait presque jamais. Il ignorait lui-même la matière qu'il allait traiter en chaire. Il exécutait à la lettre le précepte du divin maître : « Ne vous inquiétez de ce que vous direz, car TEsprit- « Saint mettra dans votre bouche, à l'heure même, « ce qu'il vous faudra dire. » U devinait sur le chanq», en examinant la composition de son auditoire, les vérités qu'il ffllait lui faire entendre. Chacun disait en sortant de l'église : « Comment nous connatt-il si bien ? »

A Gisay-ota-Coudre, quand il foula aux pieds la terre arrosée du sang de saint Taurin, son émotion fut grande. 9 voulut entrer seul, avec un vicaire général, dans l'enclos sacré ou l'apôtre et le premier évêque d'Evreux avait été cruellement frappé de verges. Ayant fait fermer la porte derrière lui, non seulement il tomba à genoux sur cette terre bénie, mais il resta le visage prosterné contre terre, sous le vénérable coudrier,, pendant plus d'une demi*heure. Que se passa-t-il dans son âme ? La suite de sa vie, le courage, la résignation sublime avec laquelle il a supporté des ûagettatiens mille fois plus cruelles que celles qui n'ensanglantent que le corps, les tortures morales que l'on inflige à une âme aimante et délicate, le font assez deviner. Quand il se releva, son visage était inondé de larmes, et quelques jours après, M. Seugé» témoin de cette scène, ne pouvait la raconter sans une vive émotion.

Dans une autre paroisse, après avoir donné la corn* munion aux fidèles, il aperçut dans le tabernacle un

corporal pourri et couvert de fragments considérables d*bosties consacrées. Le prélat en retira plusieurs pinsées : les hosties étaient dans le même état que le corporal. A cette vue, il tomba à genoux, et pendant que Ton brûlait sur un réchaud le linge sacré et les hosties gâtées, car il était hnpossible de les consommer, il avait la tète appuyée contre Taulel et versait des larmes. Comme le pauvre curé, qui était ftgé et inflrme, cherchait à s'excuser et se plaignait d'avoir des ennemis : « Personne ne m'a parlé contre vous, lui dit le prélat; il n'y a que Jésus-Christ I » Quelques heures après la cérémonie, quelqu'un dît à Monseigneur qu'il avait été bien touché de son émotion : « Oui, répondit-il, cette profanation du corps de Jésus- Christ m'a causé une bien grande douleur. Je n'en ai ressenti une aussi vive qu'à la mort de ma mère. »

Dans la plupart des communes qu'il visitait, surtout dans ses dernières visites, les libéralités de Mgr Olivier envers les pauvres étaient telles, que le grand vicaire chargé de distribuer ses aumônes s'en eflirayait luinnème, et se demandait à quelle énorme somme s*arrèterait enfin le chifinre des sacrifices à la fin de chaque visite. Ainsi, à Bourgbeaudouin, la vue de quelques pauvres, couverts de haillons, émut vivement le cœur de l'évèque, qui remit au curé de la paroisse, en présence du maire, la somme de cent flrancs, pois «n plus une somme particulière pour une pauvre femme qui venait de perdre son mari. Il dit à cette occasion t « Je ne veux pas que des petits enfants « de mon diocèse soient si mal vétuf ? Faites habiller < de neuf ces pauvres peUts orpbeUnsI » C'étaient plus ordinairement les tambours des gardes nationales qui profitaient de ses générosités. Il comprenait par*

faitement que ces pauvres gens, en fètani 8(m airiyée dans une commune, perdaient une journée et n'avaieni pu gagner le pain nécessaire à leurs enfants.

Dans la tournée pastorale du canton de Beaumesnil, le 2i juin 1849 , une ovation populaire attendait Mgr Olivier à la Barre. Sept ou huit communes se réunissaient dans ce bourg. Dès sept heures du matin, le tambour battait le rappel, à huit heures la belle compagnie de sapeurs pompiers était sous les armes. Les honorables citoyens qui la composent, comprenant que la religion est la base la plus solide de toute société qui veut grandir, que les fêtes alimentent le commerce, que les solennités religieuses sont, dans les campagnes, les seules occasions de déployer le luxe, élément vital du commerce et de Tindustrie, avaient voulu concourir par leur présence à la solennité do jour, qui, d^ailleurs, outre les cérémonies religieuses, était encore une fôte de famille. A huit heures et demie, le cortège se mettait en marche. Plusieuni confréries de Charité, dont la variété des costumes, les croix déployées et les bannières flottantes au vent offraient un coupnl'œil pittoresque, de^longues files de jeunes garçons et de jeunes filles, vêtues de blanc et voilées, M. l'abbé Lemonne, curé de la Barre, et plusieurs curés, revêtus de leurs étoles, les maires et les adjoints en écharpe, suivis de leurs conseillers municipaux, plus de deux mille finies roarcbant sur deux lignes, se développaient dans une étendue 4e plus de deux kilomètres, au milieu des champs, embaumés par les parfums qu'exalaient les prairies arUfleieUes

Page 1