CHAPITRE XI
BenUères iftimée**
Monseigneur assista en 1848 à un Concile secret des éYèquesde la province de Normandie qui fut tenu à Bayeux.Jly discuta plusieurs points importants de la discipline et sur la conduite à tenir dans ce temps difficile. Au sujet du Concile de Rouen, il fut d*avis, arec Tévéque de Coutances, ou que le ConcUe ne devait pas avoir Heu, ou que sa tenue devait être publique et solennelle.
Pendant le cartme de 1849, Mgr Olivier alla prêcher une retraite pascale à Louviers. Ce fut pour l'orateur un vrai triomphe que cette retraite, et un grand bien pour la religion. Trois fois par jour il annonçait la parole de Dieu,au bon peuple, aux ouvriers de fabrique, aux riches et aux pauvres confondus ensemble dans la belle, église de cette ville. Il était écouté avec une attention digue des premiers siècles de rEglise.Le soir, le temple était trop petit pour contenir la foule : les ouvriers qui ne trouvaient pas de place dressaient des échelles contre les murs et les piliers pour mieux Técouter. Reaucoup de conversions s'opérèrent. En s'éloignant de la ville, il n'oublia point les besoins matériels des pauvres ouvriers
etlaissaunesomme considérable àdistribuer en secours aux plus nécessiteux. Il s'arrêta devant le portail de réglise etjeta un regard d'admiration sur lamerveilleuse restauration qui en a été faite. La balustrade légère qui couronne le portail n*avait même jamais été achevée. Il se récria sur Tincomparable adresse avec laquelle les ouvriers, sous Thabile et intelligente direction de MM. Bourguignon, architectes, avaient déchiqueté ces fines dentelles de pierre, les soins, la patience, avec lesquels ils avaient fouillé ces feuillages légers, ces dais qui surmontent les statuettes, ces pendatifs des clés de voûte» ces grappes de fruits, et tous ces caprices variés à l'infini de Tart gothique. A son avis, ces sculpture^ surpassaient de beaucoup celles du Pa* lais-de-Justice de Rouen.
Monseigneur continuait toujâurs à s'absorber, sans laisser une heure vide dans sa vie, dans ces occupations d^à décrites dans cette histoire, visites pasto* raies, solennités de la Pentecôte, processions et oc-* ilives de la Fête-Dieu, examens, ordinations. Vers la fin de sa seconde tournée épiscopale, il éprouva, pour la seconde fois, Tune des plus grandes joies de son épiscopat* Le 8 septembre 1846, il avait consacré, au milieu d'un immense concours de prêtres et de peu*ple, la nouvelle église de Fieury-sur-Andelle sous la gracieuse invocation de Notre-Dame-de-la^Vallée. Le samedi 20 octobre 1849, il consacra l'église de Sainte Germain<>la-Campagne.
Le prélat prit aussi quelque repos. Mais ces voyagea qu'il faisait pour se délasser de ses fatigues étaient autant de missions, de courses vraiment apostoliques* Que. l'on juge de ses autres voyages, que nous savons avoir été remplis de prédications, par celui-ci dont je
trouve beureosemeDi le récit rapide dans une de ges lettres datée d'Arras, le 27 novembre 1849 :
tf Oui, c'est d'Arras que je vous écris. C'est à fiou- < get qu'est venue me trouver votre précieuse lettre « de Pau... ^arrive à mon bistoire... Je venais du « cbâteau d'Acostre, quand vous m'avez vu à Paris. « J'allais à Louville entre Cbartres et Orléans {non « /otn ({e ^t>rvt7/e}. Je suis allé cbez les saints que « j'allais visiter, et où je retrouvais le culte de mes « sentiments pour ceux que j'ai perdus. J'ai prècbé si?^ « fois en trois jours dans ce petit village, et suis parti « en m'arrâcbant. J'étais le soir du samedi à Tours* « Je prêchais le soir au dépens du village d'Azé.. Ma a semaine fut toute entière aux visites aux .environs. « Je disais la messe dans le salon du château, et 1^ a dimanche suivant, j'étais à la colonie de Mettray où « matin et soir j'évangélisais cinq cents petits voleurs « qui se tenaient comme des séminaristes. A Bour- « ges, où je me rendis le 19, je fis cinq prises d'habit, « cinq professions religieuses, et à Etampes, le 22, je « terminai les exercices d'une retraite àl'Hôtel-Dieu. « Je traversai Paris, et à Saint-Léger près d'Arras « j'annonçai la parole sainte matin et soir à une Ibule « très considérable de villageois. Ce matin, en place « d'un curé empêché, j'ai donné la bénédiction nup- « tiale à deux pauvres fiancés depuis dix ans et dont « le cœur est resté fidèle l'un à l'autre. La pauvre « fille que la famille de son fiancé ne voulait pas acte cepter et qui est admirablement pieuse se conten- «( tait de dire pendant dix printemps et dix hivers : «( Si Von ne veut pas que je V épouse, qu'on m'enterre^ « Je pars ce soir et vais traverser Paris pour être <c dans la nuit de jeudi à Evreux. J'espère n'en plus
« bouger et y régler ma vie pour y trouTer le temps » du travaO. »
Auggit6i que Monseigneur avait appris la fuite du pape Pie IX de sa ville de Rome, il avait été pénétré d'une douleur toute filiale qu'il communiqua au diocèse. Se rappelant que lorsque le prince des Apôtres était captif à Jérusalem, Téglise primitive était en prières, il ordonna un salut solennel dans tout le diocèse, et au son de toutes les cloches, et aux prêtres de réciter pendant neuf jours des oraisons particulières à la messe. Cette circulaire était du 27 novembre 1848. Mais Texil du Souverain Pontife se prolongeant à Gaëte, le 6 janvier 1849, il fit une belle lettre pastorale pour ordonner une quête générale. Le 19 avril 1849, cette quête avait produit douze mille francs, qu'il fut heureux de faire déposer aux pieds du Saint- Père au nom du diocèse d'Evreux. Le 18 avril 1850, il publie un mandement pour ordonner un Te Deum d'actions de grftces, pour la rentrée du pape à Rome.
Cette même anoée, il assista au concile de Rouen, ouvert le 10 juillet. Pendant la cérémonie d'ouverture, tous les regards du peuple cherchaient parmi les évêques Mgr Olivier, et ceux qui ne le connaissaient pas se le faisaient montrer. Rouen ne l'avait jamais entendu parler, mais sa réputation d'éloquence était si grande que plusieurs avaient pris place au pied de la chaire dans l'espoir qu'il prendrait la parole. Mais ce fut Mgr l'archevêque qui monta en chaire et prononça le discours.
Mgr l'évêque d'Evreux, qui était aussi profond théologien que grand orateur, fut l'une des lumières de ce concile. Nous avons sous les yeux la rédaction préparatoire des actes du concile chargée de ses
notes et de ses observations; nous Pavons comparée avec les actes qui ont été imprimés à Rouen en 1852; la plupart des notes, observations, additions et correc* tiens de Mgr Olivier sont devenues le texte même du concile. Sa modestie, son humilité, sa régularité, son amour du silence, non recueillement dans la prière, furent, pendant toute la durée de la sainte assemblée, rédification de tous : Tévèque rappelait le fervent et pieux séminariste. L'opposition, même après la révolution de 1848, même après la maladie mortelle que le prélat avait subie, même au sein de la paix dont jouissait le diocèse entier, se montra encore dans ce concile. Je ne suis touché ici que de la douleur que dut en ressentir ce cœur si tendre, si impressionable, cette âme d'une si exquise délicatesse. Dieu le permit, parce qu'il faut des épreuves à ses élus pour ne laisser rien de terrestre et d'humain dans leurs mérites. Mgr Olivier avait plusieurs traits de ressemblance avec Louis -le-Débonnaire. En effet, il est écrit de ce trop indulgent monarque, dans VHisiotre de VÉglise gallicane^ livre XV : « Que l'on vit des enfants ingrats « et dénaturés s'armer contre leur père et concerter « les plus noires intrigues sous le masque trompeur « du bien public; que l'on tâcha de couvrir ces atten- « tats du voile sacré de la religion qui les détestait ; « que sa bonté et sa clémence, qui auraient dû le « faire aimer, firent qu'on le craignit moms, et dès « qu'on eut cessé de le craindre, on en vint bientôt « au mépris de son auguste personne ; qu'après avoir « prévenu le peuple, on s'appliqua à gagner les périt sonnes en réputation de piété, parce qu'on savait € que rien ne donne plus d'autorité à un mauvais parti « que d'y voir entrer des gens de bien; que l'oo s'at*
<r tacha à persuader qu'il s'agissait du bien public et « de la gloire de Dieu ; que plusieurs personuages, « distingués par leur rang et leur sainteté, furent pris « à ces artifices, et se déclarèrent contre lui, trompés « par de spécieux prétextes, tocsin ordinaire des re- « belles. Tant il est vrai que la piété y qui se laisse par^ « fois surprendre, et que la vertu de ceux qui émit brassent un parti n* est pas une raison de le justifier ! « (Tome Vn, p. 5.) »
On Ht aussi ces remarquables paroles dans la préface de la Yie de M, Boudon, par Collet : « Ni les pre- « mières places, ni les meilleures intentions, ne sont ff pas toujours à Tabrl de la surprise; Hiphiloset «f peut, même au tribunal de David, échouer sous les d artlflces de Siba; saint Jérôme, se défier trop tard i des artifices de RuUn; Tillustre Ëpiphane, céder < pour un temps à ses préjugés contre saint Chrisos- « tome. Heureux encore et les historiens et ceux pour a qui Us irayaillent, quand Us ne trouvent pas dans « les supérieurs cette indomptable flerté de jugement € qui les attachent jusqu'à la fin au parti qu'ils ont <r une fois embrassé, et qui, contre les lois que Rome « paYenne respecta, leur fait toujours regarder comme « coupables des hommes toujours mal jugés, parce <( qu'ils n'ont jamais été entendus. »
Dans le compte rendu de la cérémonie de clôture du Concile de Rouen, faite avec une grande pompe à la métropole, le lundi 22 juillet, on lit dans le Mémorial de Rouen : « Un assez grand nombre d'assistants « ont été trompés dans leur attente. On espérait, et t< le bruit en avait couru, que M. Olivier, évèque d'E- « vreux, dont le langage est si éloquent, prendrait la « parole. »
Cette année encore, le dimanche soir, 18 août, de tous les points du diocèse, près de deux cents prêtres Tinrent spontanément, bien que libres de rester dans leurs presbytères, se recueillir, avec leur évèque, dans le silence et dans la prière. C'était la retraite la plus nombreuse que Ton eut encore vue depuis le teibps où Mgr Du Chàtellier, de sainte et précieuse mémoire, en restaura les saints exercices. La parole du père Liot, jésuite, prédicateur de la retraite, fut fort goàtée du clergé ébroïcien : parole sainte et'évangèlique, qui laTait se faire éloquente sans recherche, qui touchait plus qu'elle n'éblouissait, qui sMnspirait de la prière et de la méditation plutôt que des artifices de la rtiétorique, où l'homme s'elSaçait pour ne laisser voir que l'inspiration divine, et qui révélait, sous chaque mot, cette prodigieuse connaissance du cœur bu*main qu'ont tous les hommes nourris de ses fortes études et trempés dans son école. La ferveur, l'eiipril de paix, et d'union qui éclataient dans cette retraite, en faisaient espérer au prélat, qui en présidiait les pieiu exercices, les plus heureu^i fruits.
A la fin de la retraite, la féoovation des prosiessea cléricales se fit aveela solennité accoutumée. Un des jeunes prêtres les plus distingués du diocèse, M. l'ahM Leroux, doyen du Neqbourg, prit laparote au nom de toussas confrères ; il eut le bon goût de s'oublier luin»éme et de s'inspirer du sentiment qu'il sa^it régner dans le cœur de tous les prêtres présanls à la retriiie. 11 dit au vénérable prélat, avec eJOTusion de cœur, que ce n'était pas seulement un hommage qu'il venait
rendre au premier pasiear du diocèse, qu^il fallmi plui pour conêolerun coBur trop longtemps affligé, qu*il venait protester des sentiments de respect et de vénéra^ tion que le clergé ébrolcien professait pour son étéque, de son inaltérable ététouement, de son entière soumission à son autorité, et de sa confiance absolue dans to^ su actes. Bonnes et précieuses paroles qui versaient le baume sur la plaie reçue naguère au Concile de Rouen !
Emu jusqu*aux larmes de cette énergique professioD de foi, Mgr Olivier dit qu'il serait bien heureux si ces sentiments étaient ceux de tout le clergé ! Tous ceux qui étaient assez près du prélat pour entendre ces dernières paroles, s'écrièrent d'une voix unanime : « Oui, Monseigneur! oui, Monseigneur ! »
Quelques jours après, le mardi 8 septembre, par une chaleur étouffante» le président de la République faisait son entrée solennelle à Evreux. Des fenêtres des maisons, encombrées de nombreux spectateurs, de nombreux bouquets tombai^t dans sa voiture, tandis que les cris de Vif>e la République f vetenUnsaient dans la rue. Il était six heures du soir. M. Guyol, préfet de TEure, était allé le recevoir aux limites du département : les membres du conseil général Ta valent reçu à la préfecture. Aussitôt qu'il fut descendu de voiture, les réceptions officielles connnencèreiii. Mgr l'évéque d'Evreux, à la tète de son clergé et accompagné de MM. Ouibert, Seugé, Jouen, Dorey, Ghossai, ses vicaires généraux, Dubreuil, secrétaire gén^l; Aube, chanoine titulaire, lui adressa la panae en ces tonnes:
— 697 -i^ « Howdeiir le Président,
ff La religion n*a pas seulemeot pour mission d% « diriger les hommes vers les biens de réternité; elle € doit encore leur apprendre à user des biens du « temps. Elle applaudit à tout ce qui procure ici-bas « une vie tranquille et heureuse; elle appelle sur les « gouvernements sages de nouvelles grâces et de nou- « velles lumières; elle intéresse la conscience du peu- « pie au succès des grandes entreprises» au maintien « de Tordre et de la paix ; elle prêche la modération « à la puissance, la charité à ceux qui possèdent, le « travail aux ouvriers, la résignation aux pauvres, la « concorde dans tous les rangs de la société.
« G^est la gloire de votre gouvernement, Monsei- « gneur, c'est votre gloire personnelle d'avoir com- « pris, d'avoir mis en honneur tous ces intérêts. Aussi ff la Fraifee reconnaissante, en vous ofifirant ses hom- « mages comme an représentant et au gardien de son « repos, ne fait qu'accomplir un acte de gratitude « dont je suis heureux d'être l'interprète, au nom du « clergé et des fidèles catholiques de ce beau dépar- « temenl. ]•
Le prince Louis Napoléon répondit :
. « Je suis profondément touché, Monseigneur, de la « manière dont vous envisagez ma mission dans ce « monde, et de votre ai^édation dans mes actes et « de ma conduite depuis que j'ai été appelé à la pri- « sidence de la République par le suffirage de U na- « tion.
« Mon but, dans ces voyages, est de faire connais^ « saoce avec les populations, de me mettre ^ com- «mmieAyoBdirecle «vfc leurs téntaUfS intérèti,
€ et aussi de me pénétrar des vœux^det htéréts da « pays.
« La religion et la Camille soati avec TaoUnité et f Tordre, les bases de toute société durable. Le but K eoQstant de mes efforts est d'affermir ces élimeots € essentiels du bonheur, de la prospérité du pa]FS.
« Je suis heureux d'avoir l'assurance du concours ç de tou« les hommes éminents du pays, le TAtre en f particulier, et je tous remercie des bonnes paroles « que vous m'adressez au nom de rotr^ clergéi dnn( f( j'apprécie le bon esprit. »
Le Prince-Président devait se rendre le leodemfiii matin, à hi|it heures et demie, à la cathédrale; maia il s'y rendit à huit heures sans que Monseigneur eAt été prévenu de ce dérangement, de sorte que le prince fut obligé d'attendre un quart d'heur^. Monffjgneur se rendit dans le choâur ^ l'heure dite» salue le princ« et monta it l'autel pour donner la bénédictten d« Sfônt-Sacrement, pendant laquelle Alexis Dupent, de son admirable voix., chapta un déUciew molet. U était venu exprès de Paris sur un simple Htm eypiteiié par Monseigneur : il était heureux de donner i^ l'eMba curé de Saint-Rocb un témoignage de sa reconnaissance. Nous fûmes frappés tous du religieux maintien et du profond reeueffliement de LouSs-Mapoléon an pied de rautel. Il osait Mre et se montrer religieux : il était digne alors de commander à la grande nation cathottqite. Après la bénédk;tion. Monseigneur vint s^esciisef auprès du Prinee de Tavoir frit attendre, et lui exprimer le regret qu*il éprouvait de ne* s'être pas trouvé à la porte de IMgKse ponr le recevt>ir avec les honneurs dus à son rang* Il lui rappela que rbeore eettvenue éMt ImH hewee et demie. « le eeis, hi dit
le Prince^ que ce n'est pa,» Yotte faute. — « Alore» « Hont^eigneiir, répondit le prélat, je suis honteux 4e « n'être pas coupable. » Puis Monseigneur indiqua de la main au président les belles sculptures des galeries du chœur, où le ciseau de l'artiste ne c^ait en rien à la légèreté de la main qui brode les plus élégantes dentelles, où le génie du maître ès-œuyres ayait mé^ nagé une si douce distribution de la lumière. Le Prince les parcourut un instant du regard, et dit : « Ce « chœur est yraiment magnifique, et d'une rare élé* M gancel »
Monseigneur rendait pleine justice aux brillantes et «olides qualités de Louis-Napoléon ; il lui reconnaissait le véritable génie politique ; il admirait en lui ce tact qui l'a éleyé à une si haute fortune, la pénétration unie à la sagesse, la modération à la force, la douceur À la fermeté. Il était profondément toudié de ses Jiommages rendus à la religion. Il le toyait arec bonheur rétablir la paix en dirigeant les orages. Lé nom de Napoléon lui était cher : son enfance avait été be^ oée au bruit du canon qui annonçait les victoires de son oncle; il avait grandi sous les rayons de sa gloire. . L'année précédente, le lundi 13 août 1849, le prélat s'était trouvé sur le passage du Président lorsqu'il traversa Louviers. Le prince lui avait dit avec beaucoup de grâce : « Monseigneur, on ne vous voit pas « souvrat à Paris ; et le prélat avait répondu : Mes « occupations incessantes me retiennent dans mon M diocèse; mais lorsque Votre Altesse aura doté M Evreux d'un chemin de fer, alors je m'empresserai « d'aller lui témoigner la reconnaissance de mes dio- « césains aux Tuileries. »
Les paroles du Prince couvraient évidemment une
faiTUalioii graetense. Le prflai dit, à ce sujet, à ses intimes : « Je ne contrarierai jamais la marche du c gouTeroement actuel, et Louis-Napoléon trouvera € toujours en moi le concours loyal d'un bon Fran- K çais. Mais les affections sont toujours les affections; « je ne puis pas me montrer à cette nouvelle cour « après avoir été comblé des faveurs de Tancienne. « Si le respect au malheur, si la reconnaissance, i^ la « fidélité aux souvenirs doivent encore se trouver « quelque part, c'est dans le cœur d'un évéque. Je « n'ai aucune ambition, ni désir de nouveaux bon- « neurs. »
Lorsque M. le président de la République passa par E>v/eux» Mgr Olivier portait une grande douleur dans rftme : Louis- Philippe était mort à Glaremont le 96 août 1850, à huit heures du matin, dans les bras de la reine Marie-Amélie. Il n'afficha point cette douleur, mais elle était réelle. Le deuil de la famille exilée s'accrut bientôt de la mort de la reine des Belges. Le lundi 4 novembre 1850, Monseigneur célébra, dans la chapelle de l'Hospice, un service funèbre, qui n'avait rien de politique, en mémoire du roi Louis-Pliilippe et de la reine des Belges. La chapelle Saint- Louis était complètement tendue en noir; aucun édat de jour; point d'autre lumière que celle tristement reflétée par les cierges de l'autel, derrière lequel une grande croix blanche se détachait sur le fond noir de la tapisserie. Les chants graves du chœur, dominés de temps en temps par une voix pure de soprano, retentissaient sourdement et chargeaient l'air de cetle tristesse qui cause de douloureuses impressions. Mgr l'évoque d'Evreux officiait, assisté de ses grands vicaires. Partout le deuil, le recueillement et la prière.
L'asseidblée se oompoMdi non seulement des notabilitéScd'EYreux et des environs, mais eneore de pertoanes anpartenani à touter les classes de la société. Toutes les opinions se confondaient en une seule prtère. C'était le tableau lugubre de Tégalité devant la mort, de l'égalité devant Dieu.
Quelques jours après, un des ministres de Louis- Miiiippe, dans le cœur duquel aucun noble sentiment ne peut lE^r, M. le comte de Salvandy, appelait Mgr Olivier à Graveron, pour payer le n^e tribut d%0Bmiage et de recoimaissance à la mémoire de Loms-PbiHppe et de Sa Majesté la reine des Belges. Tous les eurés des paroisses environnantes s'étaient pressés autour de leur évèque sans avoir été appelés par lut. La plupart des ebàteaux du voisinage étaient représentés dans l'assistance, où l'on remarquait en paHieoUer M. le marquis de Blosseville, membre du censdi général de l'Eiûre, et M. Etienne Âniison, ancieii soutiNTéfét de Louviers.
Le vendredi 24 janvier 1851 , accompagné de M. l'abbé Seagé, Monseigneur partit d'Evreux pour aller visiter à Rome le tombeau des saints martyrs Pierre et Paul, et le Saint-P^. Nous n'avons pu nous procurer des renseignements assez précis pour bire le récit de ce voyage au milieu de toutes les merveilles de l'Italie. Le Souverain Pontife reçut, sans doute, notre évéque avec cette douoeur et cette aflîibilité ^ui sont connues de teut l'univers.
Le 10 février, Monseigneur donna à Rome, en dehera-de la Popte*Angélique, aiiouii évéque ne pouvant
dftier 4e Tiatiricm 4e Rome um lêllre «yiio<vile, ton «iftB4enient poor le Jubilé accordé par le Saiui-Père» c*é(àit le ftecoDd^ et le Carême 4e 1851.
« Voog étiez loujoara arec boiis» diaaiwil, dans ces « pteox pèlerinages qui ont fiait de notre Toyage vae « longue et douc« prière, depnis la sainte chapdle 4e « FoilrTières» à Lyon, jusqu'à Nolre«Dame-de*la- « Garde, à Marseille; depuis Saint •Jean*4e4jatraii, t la grande métropole de lachrWenté, jusqu'à la ba* c silique de Saint- Pierre, la grande m^rreHle di « mmde, aux pieds du Père oommiln, du Vkaire dé « Jésus-Gliriil, et dans ces cloîtres Tésérés où tant t 4a religieux ont éltané la terre par leë pro4iges 4e « leur sdenoe sacrée et 4e leur nânteté saat far4 el « sans artlfice.r Un spectacle bien toudiant y frappait « constamment nos regar4s et 6btiett4i^ tout TOlre « intérêt : c'était l'exemple donné par ^fùg enftuitB et « To» firères, composant l'armée firaaçàise d'oeeupa- <c tion. Leur admirable dtodpUne, leur profand rea^ « pect pour la religion et ses ministres, leur nombre « si considérable dans les temples prouvaient quelle u bonne éducation ils avaient reçue dans leur fa- « liiille. 9
HoMsrigneur fût reçu deux fds « aftdienpe par le pape. La seeonde Mè^ ce fut le 13 féurier, et dès le lendemain Ifonaeigneur reprit le chemin de la France. 11 aurait 4i y séjourner encore quelque temps, visiter de| neuvean les cardinaux que son esprit ravtoidt, et ne quitter la ville élemelie qu'après afeir ebtenu une att4ience 4e congé du Sottveraia4^onti(e« Cette préeî« pitation qu'il mettait dans ses actions pedvailt le fiaire accuser de légèreté oliet un peuple anssi grave et pttur 4ui le iepMireat^lgirité. Mais rét^qUeiTBf ms éndi
Français, Parisien, ei fion ItaUèo. Il ayait bâte de revenir dans son diocèse, à ses ouailles chéries : il pensait au carême et à sa retraite pascale. 11 visita à son retour FlcRrence, Venise, Milan, Novarre, Turin. A Roflie, il avait pu être fier de sa nation : c'est un soldat firaaçais qui lui avait présenté les armes aux portes des palais du pape I II foulait à son retour des campagnes illustrées par la gloire de nos artnes. Il rentra en Franoe par Chambéry et Lyon. Le samedi soir, 9 mars, il reposait dans son palais.
Dès le lendemain il parut deux fois en chaire pour manifester à ses fidèles diocésains la joie quHl éprouvait de se retrouver au milieu d'eux, et pour leur donner les bénédictions qu'il avait obtenues pour eux du Saint-Père.
La station du carême était prêchée^ cette année, avec un remarquable talent par M. Tabbé Neveu, au* nêninr du Lycée de Ronen. Monseigneur alla deux Ma par seraîdne, depuis l'ouverture du jubilé, faire des emiférenoes religieuses aux élèves du collège.
La 15 Juin» un dim«ielie, Mraseigneur assista à rinanguralion de la statue de Nicolas Poussin, aax Attddys, et y prononça un très beau discours que l'on trouvera dans le C0wrri0r de VEure. Le 14 septembre, Il béiÉt solennellement à Looviers la Croix de l^son- Hêu, et rappela aux habitants de la ville à quels glorinox souvei^fs se rattachait oe monument religieux. Le Imiéi la octobre, il fit la consécration solennelle de la diapelle de l'hospice de Haicourt, nouveUement mstaurée^
* MaiMlgnettrn'éUitpasinianalUeauxiMdkenrsdn UfÊÊHê^ ses InHres at ses eirenlaires an diacèsn kê téMigMnt assiZi II fit nn mandement pour remereiaè
Dieu de la paix a^eotMe à la France, lors de la prodamatioB de l'empire.
Il était teQdre envers ses amis. La mort des bons prêtres lui causait une grande douleur. A la mort des vénérables chanoines, IQI. Cocquelin et Lambert, deux saints prêtres, il fut inconsolable pendant ptaskors jours. Il prenait part aux affiicUons qui portaieni le deuil dans les familles. Que de paroles touchantes il dit en chaire à Toccasion de la mort de plusieurs jeunes personnes élevées subitement, à la fleur de leur âge, à raflfeetion des leurs» aux joies de la vie, aux espérances de Tayenir.
Mais aucun trépas ne lui causa une plus vire douleur que le trépas de M. Tabbé Seugé, son archidiacre, frappé de mort subite en allant rendre TÎsite à une personne malade, le 13 janTier 1858. On le vit, tête nue, par une pluie battante, suivre tristemeni la civière qui rapportait à son domicile son iirfortoné vicaire général. Il fit célébrer ses funérailles avec pompe et y présida luiHoaême. Au milieu de la céréflMMûe, û monta en chaire et prononça à la louange de son ardùdiacre des paroles qui firent couler bien des larmes. L'auditoire s'associait à la douleur du prélat qui perdait dans M. l'abbé Seugé, non-eeulement un màaà^ nistrateur éprouvé, mais un ami dont le dévouament ne lui avait jamais fait défaut. Cet excellent ecdésias tique mettait justement au premier rang 4% ses de* voirs le respect traditionnel qui est dû à l'autorité épiaeopale; il avait au plus haut degré le sentlaeat de la hiérarchie, et Monseigneur rendit du haut 4e ki chaire un éclatant hommage à sa fldélilé, k son obéis sance, à ses vertus aacerdotaies. Il ne secsnteMafSS de cet éloge funèbre ; par une bveur peu
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il oondoUt son cortège jaMiM dMt le dmetiife. Noqs ne norions dire leqisel était le plus honoré on da prélat qui rendait un pareil hoeraiage ou de celui qui le recevait.
M. Seugé eut pour successeur M. Charles de More* de-Gharraix, q«i ne fit que passer, et qui fut enleré à Page de quarante ans dans une visite qu'il Adsait à sa CamiHe, dans le diocèse de Monde dont il était origiBaire. Il était un des arrière-neveux desaintRoch du cMé maternel. A M. de Charraix succéda M. Tabbé Chartier, curé de Mortagne, qui Ait le quatrième archidiacre de Pont-Audemer. C'était un homme très éru£t, et plein de bonne volonté.
Pendant le carême de 1852, Monseigneur donna des conférences sur les preuves fondamentales de la religion sous forme de controverse. Son interlocuteur fut M. Tabbé Lebeurrier, archiviste, qui, dans ces intéressantes discussions, donna des preuves d*un talent distingué, et le prélat le récompensa en lui conférant le titre de ehuiolne honoraire de sa cathédrale.
A la fin de la retraite pastorale de cette amée, Mgr révèque tint un synode pour la promulgation du Condle de Rouen.
Monseigneur présidait tous les ans lui-même la distribttlion des prix des Ecoles^chrétiennes. Cette année il eut rheureuse idée d'ouvrir son palais épiscopal à cette intéressante famille des enfants pauvres de la ville. En lui tendant les bras, en rappelant chez lui, il ne pouvait tém(rfgner d'une manière plus éloquente que la famille des pauvres était sa famille aimée d'un amour de prédilection. C'était la famille que lui avait léguée son illustre prédécesseur, Mgr Bourlier, fondateur et bienfaiteur de l'Ecole chrétienne. C'était le
kgt qu'il avait taft ea OMoraitt à sa Tille cUrié« En 1845, le Jeudi-Saiai, an inoeadie avaii Aétrail régUte da Glsay*la-Cottdre, au sakit. Taarin ayail souffert la flagellation pour le nom de Jésus^Chriti* Uae très baHe égliie, aeus la diracOon de MM. Béorg«igBon, architeotos, fut oonatruifte dans lé ttjrle gé^ thique pur sur les ruiaas fumantes de rancienne. G4 monument fait la plus graad hoanéur au goût et an talent de ces deux kabiies ardûtectas. On admire surtout les dessins variés des voterlea, où se sent promenés tous les ehaimaats eapHcas de leur erayoïl. Monseigneur en At solennellement la dédioaoe à la in flu de juillet 1852. Il consacra, peu de temps après, régUse de Flipou.
Le 16 juin 1853, une mort subite enleva la nonce du pape À Paris, Mgr Garibaldi, avec lequel Mgr Olivier était lié d'une amitié étroite* L'évèque d'Evrenx paja un tribut solennel de regrets à la mémoire de cet illus* tre prélat an faisant célébrer un service solennel dads sa cathédrale pour le rapos de son Ame. Ce pi^ut bowmage remontait jusqu'au saint siège» qu'il boiiof ait dans la personne de son ministre.
Au mois de juillet 1853, Monseigneur alla prendre les eaux à Evian, au pkd des Alpes, en eompag^ de M. l'abbé Eglée. Le nom.de œt intime et âdèle «ni de Monseigneur nous rappelle ube dernière marque de centanoe que lui donna Mgr de Quélen mourant. C'est à lui, et non à ses vicaires géa^ux,que TaridievAqne de Paris remit la nomination de M. l'abbé E^ée à «m canonicatde la métropole pour la porter au ministère. En se rendant aux eaux. Monseigneur traversait un village de la Savoye* Une troupe d'enluits dégueniUés entourent sa voiture pour lui demander raumAne.
« Je ne sois pas assez riche, lear dit le prélal, pour «r veas dernier à teus. D'ailleurs, Je n'aime pas à don* m lier aux mendiants ; la mendicité est l'école de la ff paresse, du vagabondage et du vol. Mais attendez, « je vais battre monnaie pour vous. » Il entre dans réglise du village, fait sonner les cloches. Tous les kftbiiants Recourent. Monseigneur leur adresse une vive allocution sur les devoirs des parents envers leurs •fliints, sur les dangers de la mendicité, et fait appd aux Hohes du village en faveur des enfants pauvresr; joint ses largesses à leurs olfirandes, et fonde peur eux une école et une salle d'asile.
Le 35 juillet, il écrivit d'Evian :
« Je n'ai rien de bien intéressant à vous raconter.' it Je bois de Feau, c'est vrai ; je me baigne, c*est vrai ; « je suis dans le calme d'une profonde solitude, c'est c vrai ; je m'en trouve bien, c'est vrai. Je ne sotif- « fre pas moins, je soufiT^e un peu plus } mais on dit n qu'il faut qu'il en soit ainsi. Mes Journées sont trofH t courtes. J'aurais beaucoup à faire, et je ne faii! « presque rien. Yous direz tant mieux : non pas, tant « mieux. Il est des natures ennemies du repos, c'est « la mienne. Je me reproche une convalescence pro^ « longée, une visite un peu longue, un moment de « sommeil. Que ce ne soit pas raisonnable, je l'ftc-'' « corde, c'est ma nature. Le diable, dft-on, ne prend «r qae les gens oisifis : Je suis bien tranqtffne de ce If cdté. »
Le 28 juillet, 11 alla visiter le fort des Allinges, où se t'etfarait saint t^rançois de Sales pour échapper à la fàreur des protestants. Son séjour à Evian fut une bénédietion pour ses habitants. Il passait ses loisirs à des actes de bienfaisance, à évangéûser les pauvres et
tes baignears. il réunit la brillaate soeiéié ^ai éiak à Eviao, et qui était avide de l'euleadre dans l'égiise de cette ville, et leur adressa cette allocution, dont j*ai sous les yeux le texte même :
« Je ne m'excuse pas le dérangement que je vous c cause ; niais le motif de cette réunion sera mon « excuse. Je vous prome|s de ne pas vous Oaire un « sermon : c'est une causerie. J'ai cru qu'elle était « dans l'intérêt de vos âmes, qu'elle répondait aux € sympathies de vos coeurs; elle est surtout en rap* ^ « port avec notre situation momentanée.
« N'avez-vous pas été frappés de l'extrême misère « que nous montre la population qui nous voit avec «. tant de bienveillance? Les hideux haillons dont ces « enfants sont couverts ne vous inspirent-ils pas un « profond sentiment de pitié d'abord, puis de répul- « sion ? Ces enfants sur tous les chemins, filles, gar« « çons, plus jeunes ou plus Agés, à peu près nus, et « vous Cendant la .main, vous poursuivent de leurs € demandes inarticulées. Est-ce le besoin qui les « presse 7 Le besoin a un autre langage. Est-ce an « calcul, un trafic, un métier, une spéculation? C'est c peut-être tout cefa; mais c'est surtout le fruit de « la plus honteuse oisiveté. On spécule sur votre com- « ansération, sur l'ennui, la lassitude et le dégoût c qu'une telle ostensioa, que de telles poursuites doi- « vent produire. Vous leur donnée un secours; quel € secours? Que produit-il? A quelle détresse remé* « die-t-il? Et après votre s^our , vous aures beaucoup » donné, et donné en pute perte. Le petit garçon de « neuf ans achète un cigare avec votre aumêne, ^ « petite fille un peu de sucre d'orge. Je ne sais oe «qu'ils apportent à leur famille ; mais si je sv^biea
tr informé, le résultat est nul» complètement nul. Re- € connaissez-Tous la vérité de cetle situation? Je sais « que quelques personnes, ayant épousé une famille, « l'auront efficacement, noblement secourue; mais « c'es^ le partage de quelques-uns de trouver ainsi de «r véritables pauvres à secourir. J*ai lu dans les psauc mes : Heureux celui qui a V intelligence pour lepaU' •« vreetpaur VindigenU II s'agit pour nous de mériter « cette bénédiction et d'avoir cette intelligence. Voici « ma proposition :
«r Prendre la résolution de ne plus donner aux en- 9 fants qui mendient qu'une parole tout à la fois douce « et sévère qui leur indique l'école comme le bureau <c où se distribueront les secours.
« Prier une dame charitable de se faire notre tré- « sorière, et, en quittant les eaux, de constituer à sa « place une autre dame qui fera le même office jus- « qu'à la fin de la saison, auprès d'un autre dame.
« Remettre, pendant notre séjour, à cette dame, la « valeur de ce que nous dominerons en détail» et sous c par sous, à nos petits mendiants et nos petites men- « dîantes. Cette somme, chaque semaine, aurait la « destination suivante, destination unique : habiller « par une blouse les petits garçons, par une robe les m petites filles qui fr^uenteraient l'école, et s'y feû raient remarquer par leur bonne conduite comme « par leur assiduité. L'instituteur, l'institutrice, le € frère ou la sœur d'école donneraient successivement m leur liste au pasteur de la paroisse. En peu de temps « tout ce qui serait digne de secours serait habillé. Je « suppose deux cents enfants : cent garçons à habil- « 1er, 300 fir.; cent filles, 600 fr. Cinq séries de bai*
9 goeurg, cent par série donnant, je -suppose» 2 fr. ; « voilà mille francs.
« Mais il y aura des secours plus abondants. U ; «( aura peut-être plus de cent donations par série, et c la chaussure pour Thiver, et la chemise sous la fi robe et sous la blouse seront achetées, coufecUon- « nées et données. Et Dieu le saura ! Et nous n'aurons « pas le plus grand inconvénient de Taumône à subir ; m la reconnaissance des pauvres. C'est Dieu qui le c( saura, lui qui ne paie pas deux fois.
a Je ne donne pas de motifs à Tappui de ma re- <( quête pour ne pas tomber dans le sermon que j'ai ce promis d'éviter. Mais il m'est impossible de ne pas c( vous faire comprendre combien l'honneur de la re- X ligion est Intéressée dans notre petit projet. Nous (( sommes près de nos frères séparés, les protestants. « Rien de semblable chez eux. La mendicité, la honte «t des sociétés y est interdite. Parcourez leurs villes; (c les pauvres y sont cachés, vêtus, habillés. Ils nous «( reprochent la saleté, l'incurie, Toisîveté, la fainéante tise, l'état dégradant d« nos pauvres. *
Cet appel fut entendu. Evlan changea subitement d'aspect. On ne vit plus que de petits enfants, propre* ment habUlés,^se rendant en ordre aux écoles publiques. Les aumônes surpassèrent toutes les prévisions du bienfaisant orateur, dont la parole était le trésor des pauvres. Les vieillards et les infirmes éprouvèrent que l'homme de la main droite de Dieu était passé par là. Puisse Ëvian conserver longtemps l'institution bienfaisante de notre évèque. 11 n'a pas du moins perdu le souvenir de son passage. Sa mort y a été pleuréo par les pauvres. Témoin cette lettre écrite par une supérieure do couvent, le 30 Octobre 1854 : >
a II me serait difficile de vous dire la profonde doun leur dont notre cœur a été saisi en apprenant la « perte immense que vient de faire votre diocèse. Elle « ne peut se comparer qu'à notre profonde vénération « et à notre reconnaissance. Monseigneur s'était mon- « tré dans notre ville le père de TorpheliQ, Tami du «( pauvre et la ressource de tous les malheureux. Son m nom était béni et vénéré. »
Nous voici donc à la dernière année d'une vie si bien, remplie, et quelle belle année va encore s'ouvrir pour lui, au milieu des chagrins que lui suscitait l'opposition dont la persistance n'avait d'égale que la fermeté de l'évêque à la subir en silence sans se plaindre, sans jamais prononcer une parole contre ses ennemis, ayant espéré longtemps, mais n'espérant plus qu'ils viendraient enfin se jeter dans ses bras; c'était là son idée fixe; opposition à laquelle les fidèles étaient complètement étrangers, il faut bien le dire à leurlouange, à laquelle ne participaient point non plus six cents prêtres répandus dans le diocèse et travaillant au salut des âmes, et que par conséquent il serait d'une souveraine injustice de reprocher au clergé ébroïcien et au diocèse d'Evreux ; opposition qui ne m'intéresse, d'après le plan particulier de cette histoire et dans les vues d'édification que je me propose» que dans ce qu'elle fait ressortir la patience et la vertu de celui qui la subit avec les sentiments de la foi chrétienne !
Pourrez-vous lire sans larmes cette prière composée par lui-même et qu'il récitait tous les jours, vpus tous qui êtes dignes de la lire, si yqus savez la sentir et la comprendre !
— 65« — < Grand Dieu, Sauveur à jamais adorable, Rédemp' if Uur pacifique, é Jésus, la joie des Auges, daignez « écouUr ma plus humble, ma plus fervente prière!
« Je vous consacre Vusage de ma vie dans ces fonc" « (tons saintes que vous m*avez confiées.
« Je neveux pas de gloire humaine; je veux vous « bénir, vous faire connattre, vous faire aimer.
« Jenem^éritepas que vous ayez égard à mes iror- « vaux : je ne suis qu*un serviteur inutile. »
On lui avait demandé d'où lui venait la force de patience qu'il montrait, la force de résignation au milieu des persécutions, la force de ce silence qui étonnait et dont on n'a jamais pu le faire sortir au sujet de ses ennemis. Il avoua que cette force lui venait de cette prière qtf il avwt faite à son usage et qu'il récitait tous les jours.
A propos de ses persécutions, il dit à une personne : « Ne vous tourmentez pas des autres affaires : que la « volonté de Dieu se fasse en nous et sans nousl »
U dit encore : « Le règne des intrigants passera si « Dieu le veut, durera si c'est son bon plaisir. Après « tout, avant tout et pardessus tout, la volonté de « Dieu. Je m'y repose aussi doucement que je puis. » Dans un de ses voyages, il écrivait à une personne: « Je prie beaucoup et bien facilement; mon âme s'é* € lève sans cesse vers Dieu et ses bienfaits, c'est ma « seule distraction. Je me prête à tout» et ne me « donne à rien. Cette disposition me porterait à la « mélancolie, si je ne savais vivre de ma méditation. »
Et encore : « Le peu de bien qui s'esl fait et se
« fait; l'affection et le respect de tous à côté de la m haine d'une coterie toute puissante, mais que la « Yolonté de Dieu peut tempérer et dompter. Cepen-
< dant croiriez^vous que je ne puis me défendre de le « bénir de cette sourde persécution? Mon cœur se se- « rait élevé dans les œuvres où j'aurais réussi ; j*au- € rais confondu ma gloire vaine et frauduleuse avec « celle qui doit lui appartenir à lui seul. Je le bénis « de ces humiliations^ je les accepte. »
Voilà les sentiments chrétiens, dans les persécutions, d'une âme qui approchait de son Dieu, où nul ne peut ravir ceux qui reposent sur son sein, les sen-^ liments de la lin de sa vie.
Ceux qu'a éprouva aux premiers feux de l'attaque étaient plus vifs, également purs et forts, également caractéristiques, mais bien moins parfaits et moins touchants. Tant il ^t vrai que l'on n'arrive à la perfection que par degrés, et par les progrès insensibles de la vertu t
11 écrivait le 3 novembre 1842 :
« Ne craignez pas de me dire tout le mal que l'on «c dit de moi. J'aime à le savoir : rien n'exerce plus « l'âme et ne la rend plus forte. Pour que vous me « connaissiez bien, il faut que je vous dise que je n'ai € jamais redouté Qu'une chose , c'est la médisance, « si j'avais le malheur de mal faire. Pour la calom^ « «»t^« fy ^is tellement habitué^ elle m'a tellement Unu « compagnie depuis que f existe, que je ne la red<mte « jamais. J'ai> sous ce rapport, la meiÛeure éducation € constitutionnelle qu'on puisse rencontrer. La presse « et les langues, c'est bien ce que je méprise le plus au m monde. Hais savez-vous pourquoi j'ai tant de mépris « pour les cancans, c'est que je sais des gensque loue € la renommée, et je sais par quels moyens ils ont la c joie de ces fanfares. Us écrivent leur éloge ; ils ont « des amis qui se chargent de les louer. C'est assez
^ pour me persuader que la louange n'est rien, et « que le blâme ou la calomnie n^est rien non plus. »
Il m'écrivait à moi-même le 2 mars 1845 :
it Je prie pour les méchants et les égarés, trompé?, «( trompeurs, trompettes. Dieu tirera le bien de Tex:* « ces de leurs passions furieuses. Ils sont déjà frap- « pésde stérilité.-^e n'oublie pas la prophétie de saint « Paul : labôrwnuB et makdieimur; nous travaillons, « et nous sommes maudits. Ma ligne est celle de Ta-» « bandon, mais bien sincère et bien pur. — Le si-- « Jence est la réponse d*un évèque. Ils veulent du <c scandale, ils périssent s'il n'y en a pas. »
Il résolut de ne jamais se venger : il en eut de bon*nes occasions, et ne voulut jamais les saisir. Il répétait souvent que son autorité était pour le bien el le service de TEglise, et non pour sa défense personnelle-, qu'il devait à tout son diocèse l'exemple de la patience dans les injures, et montrer comment un évëque sait souffrir.
Oh I ne lui parlez pas de punir des coupables! Le cœur de Mgr Olivier était comme le cœur du Christ. Cor Pauli) cor Christi. Il ne connaissait que la man* suétude et le pardon. Il y avait déjà longtemps qu'an milieu de tous ses prêtres, pendant une retraite po9*> torale^ il avait dit cette parole mémorable, en parlant de ses ennemis : « Le père pardonne toujours à ses « enfants! L'évêque doit ressembler à Dieu, et les « entrailles de la charité sont toujours ouvertes an « repentir! » Redisons à toute TEglise ces autres paroles que nous avons entendues sortir de sa bouche-» un jour que dans l'abandon de la confiance, il ouvrait à des intimes les secrets de son âme : a Ces prêtres « «ont toujours mes enfants! Malgré leurs torls, je
€ sois toujours leur père. Qu'est-ce que c^est qu'un tt évêqueî C'est Jésus-Christ, toujours vivant au sein << de son église. Comme Jésus, donc, l'évêque doit ù toujours être bon, toujours paternel, toujours mi- <c séricordieux, et ne se lasser jamais de pardonner ! « Je connais les prêtres : les frapper, c'est les endurer cîr, c'est leur fermer la porte du repentir ! Je suis « le pasteur de tout le diocèse, je suis le propre pas- « teur de ces prêtres, je suis leur curé, et ils n'en ont « pas d'autre que moi. Est-ce que devant Dieu, je ne « répondrai pas du salut de leur âme? Qu'ils prennent € ma longanimité pour de la faiblesse, pour de la « pusillanimité, est-ce que je dois sortir des maxik mes évangéliques par peur du jugement des hom- ^ mes? S'ils sont méchants, est-ce une raison pour f» moi de cesser d'être bon? Attendons I Attendons! « Dieu lui -même ne s'est pas lassé de nous attendre 1 « Comme lui, je dois attendre qu'ils se convertissent, 9 afin qu'ils vivent! Ouvrons-leur une porte, pour «f qu'ils puissent revenir à nous, revenir à Dieu. Un « évêque ne se conduit pas par la politique humaine: « ses maximes de gouvernement, sa politique, c'est « l'Evangile. »
. Mgr Olivier, de son vivant, lut ces paroles qui ont été imprimées, et les reconnut pour être siennes.
Monseigneur ne parlait jamais mal de ses ennemis. Jamais on n'entendait sortir de sa bouche un mot contre les membres du chapitre qui l'avaient centriste* Au sujet du chapitre, cependant, il lui échappa un Jour une spirituelle boutade, mais elle était tout à fait imprévue; il l'improvisa, sans cela il n'aurait certai* nement pas décoché ce trait.
Un des premiers personnages de notre époque et
qu{ occupe aujourd'hui Tune des portions les plus élevées de TEmpire, arrive pendant les chaleurs de la canicule dans ses appartements, et lui dit en Tabordant : « Monseigneur, Tair est très calme» il fait très <x chaud, et cependant en passant au pied des tours « de votre cathédrale j*ai senti un vent glacial. Voilà « déjà plusieurs fois que j*ai remarqué ce fait *L quand j*ai eu l'honneur de venir ofifirir mes honn ^ mages à votre Grandeur. D'où cela vient-il? Pource riez-vous m'expliquer ce phénomène? -—Gomment» <c lui dit Monseigneur, vous ne savez pas cela, vous « qui connaissez tout, vous qui êtes plus savant que ff les livres, qui faites même des livres plus beaux que « tous ceux que vous lisez! Il n'est pas possible que « vous ignoriez cette légende. — * Quelle légende? -— tt Mais la légende qui explique pourquoi toujours et « en tout temps le vent souCQe aux pieds des tours de « ma cathédrale. — Je vous jure. Monseigneur, que « j'en entends parler pour la première fois. Veuillez « me la raconter. — Je n'ose pas trop, car vous con- « cevez que je dois prendre de grands ménagements « à l'égard de mon chapitre. — - De grâce, Monsei» « gueur, ne me faites pas languir plus longtemps. — - « Eh bien, dit Monseigneur, U y a de cela des siècles» « le diable qui revenait du sabbat rencontra le vent « au pied de ces tours. Range-toi, lui cria le prince « de l'air I Je ne me rangerai pas^ dit le vent. Es-tu <c mon maître? Là-dessus la querelle s'engagea. Le « diable et le vent se seraient pris aux cheveux s'ils « en avaient eu. Ils se battirent avec les armes qui m leur sont propres, le diable avec des éclairs et des « foudres, le vent avec des tempêtes et des ouragans. * Plusieurs édifices s'écroulèrent. On crut que la ville
a allait périr. La cathédrale faillit être arrachée de « dessus ses fondements. Au point du jour, quand la « cloche appelait les chanoines à matines, le combat « durait encore à forces égales. Le diable voyant les « chanoines entrer dans Téglise, dit au vent : il Va se « démêler une petite affaire au chapitre ; on n*y peut « rien sans moi. Si tu veux m'attendre, nous allons « recommencer la partie. Me le promets-tu? Je te le 41 promets, dit le vent. Le diable entra au chapitre ; « il n'en est pas encore revenu; le pauvre vent attend « toujours et souffle aussi toujours. — Monseigneur, « s'écria le personnage, que vous êtes un grand im- « provisateur I »
Le dernier mandement du carême de 1854 fut conmie les adieux du prélat à son diocèse. C'est un commentaire de Tépltre de saint Paul aux Colosses. On dirait que ces pages ont été dictées dans la chaire de Milan ou de Sainte-Sophie par Ambroise ou Chrysostôme; car ce langage n'est pas de notre siècle : il rappelle l'âge d'or des Pères de l'Eglise.
Le carême fut encore prêché par lui à Notre-Dame d'Evreux : instructions, méditations, conférences, sermons, homélies, confessions, retraite pascale, il entreprit tout. A la retraite pascale, qui ne se rappelle la douceur, l'onction et la suavité des instructions de trois heures dans les conseils qu'il donnait pour la pratique de la vie chrétienne au milieu du monde? Comme il rendait le salut possible, sans rien diminuer cependant de la sévérité de l'Evangile I Que de regrets je vais exciter en révélant qu'il avait résolu d'écrire, depuis plusieurs années déjà, ni» ManMel de fiéU à Vuiage dei gens du monde. Il avait fait relier et dorer sur tranche un magnifique volume. Les titres défi cha*
pitres étaient seulemeots écrits; ils auraient traité de la prière, de la mesie, de la méditation, de la rowmuntoti, de la vigilance, de Véducation, de la récréa^ tion, du repas, des soirées, de la toilette, des spectacles, de la danse, de la maladie, des voyages^ de la confession, de la retraite annuelle, des conversations, des lectureSi de l'esprit de foi, de l'amour de Véglise, de la sanctification du dimanche, de la parole de Dieu, du sacerdoce, des scandales; toutes matières qui étaient ^e texte ordinaire des homélies de ses retraites pascales. Je fus tellement frappé du rapport de ces homélies avec le projet de son livre qu'au sortir de la dernière, j'osai lui demander où il en était. — J'en suis toujours , me dit-il , à ma table des chapitres. Le temps m'a toujours manqué. — Mais; Monseigneur, vous venez de prêcher et de composer en chaire un de vos chapitres; il s'agirait de faire de même pour tous les autres; parlant à des fidèles, du haut de la chaire, vous seriez excessivement pratique, comme vous voulez i'ôtre, et vos maximes exprimées pour être immédiatement pratiquées seraient en effet pratiquables. Le temps vous manquera toujours, et plus que jamais. Vous n'aurez pas à redouter dans la verve qui vous saisit en chaire la froideur du cabinet; Tinspiration de la parole ne vous exposera pas à la sécheresse de la plume. Me permettrez-vous de tailler mes crayons de sténographe? Après une seule retraite pascale, je vous remettrai en main votre Manuel de piété à Vusage des gens du monde. Pour les fidèles de la cathédrale, ce sera un souvenir, et une instruction pour les autres.— «^ Mais^ c'est une excellente idée ! s'écria-t-il. Quel malheur que voua ne me l'ayez pas communiquée plus tôti
Comme si les fatigues de la station du carême d'Evreux D'eussent pas suffi h Factivité de sou zèle, à la soif qui le brûlait pour le salut des âmes, il alla encore prêcher le carême à six lieues de la ville épiscopale, à Nonancourt : les deux églises, la mère et la fille atoée, se partageaient les faveurs du chef des pasteurs. Jamais affiuence ne fut si nombreuse de la part des hommes à la cathédrale ; il enseignait les vérités religieuses d'une manière si claire, si pleine d'onction que les esprits les plus opiniâtres étaient ébranlés. Plusieurs conversions furent le fruit de ce carême, la dernière conquête, hélas I de ce grand ou« vrier de conversion.
A Nonancourt, l'église était, à chaque prédication, insuffisante à contenir la foule ; il fallait venir plusieurs heures à l'avance pour trouver une place, à tel point que l'on fut obligé de remplacer les chaises par. des bancs qui contenaient un plus grand nombre d'audileurs. a Comme auditoire, a dit Monseigneur, c'était « admirable, mais comme fruit de conversion, ma sta- « tlon de Nonancourt a été nulle de résultat. J'ai tou- « jours jeté la semence, et préparé le terrain. »
Mais à Notre-Dame d'Evreux, à ceux qui nous demandaient où étaient les fruits de son zèle, nous montrions cette foule qui suivait, dans le recueillement le plus profond, les exercices préparatoires à la communion pascale, qui écoutaient sa parole avec l'attention la plus soutenue. Puis nous pleurions de joie au spectacle attendrissant de cette communion générale qui nous rappelait les temps heureux où tous ceux qui assistaient au plus auguste des sacrifices participaient eux-mêmes à l'autel. La grande nef n'était pas aasiz vaste pour contenir tous les communiants. Il y
avdt là véritablement un troupeau et un pasteur.
Cependant la guerre d'Orient allumait ses incendies. Nos flottes glorieuses portaient nos soldats intrépides sur ces mêmes rivages tant de fois visités par nos aïeux. Dans son cœur français, le 20 avril 1854> Hgr Olivier trouvait.des accents patriotiques pour crier de loin à nos armées :
« Allez, enfants de la France, fils et successeurs « des anciens Croisés, allez où vous appellent Thon- « neur et l'obéissance, allez affironter les périls de la « mer, les hasards des combats, Tinfluence de ces € maladies orientales qui ont autrefois décimé plus de <c braves que le fer de Tennemi... Gardez vos consa ciences pures, afin de ne pas redouter les coups de « la mort, afin de Taffronter avec le sang-froid du « brave et Tbéroïsme du chrétien. La mort, au champ « de bataille, est un martyre qui expie toutes les « fautes et qui attire plus encore les bénédictions du <c ciel que les applaudissements et Tadmiration de la a terre. »
Immédiatement après les solennités pascales, Mgr Olivier visita l'arrondissement de Bernay. Avec qud entraînement il évangélisait nos bons paysans ! Celui qui avait tenu les rois et les reines, les esprits les plus délicats et les plus élevés sous les charmes de son éloquence, savait aussi trouver un langage qui allait à leur cœur.
Le 10 mai 1854^ Monseigneur reçut avec bonheur la visite du cardinal Donnet. Son Éminence prononça du haut de la chaire cette phrase remarquable : « Je « Tiens, dit-il, acquitter une dette de reconnaissance M contractée vis-à-vis de votre évèque, dont la parole « éloquente et pleine de puissance a laissé dans
4( la ville de Bordeaux ^'impérissables sonvenirs. » Cependant, comme si Monseigneur eût appris, par une révélation divine, que le terme de sa carrière était proche, il redoublait de ferveur, il travaillait sans relâche à la vigne du Seigneur, il agrandissait les travaux de son épiscopat pour rendre tous ses jours pleins devant Dieu, pour gagner sur le temps ce que le temps lui dérobait. Nous le croyions fort. Nous fûmes tous trompés : lui seul ne se trompa pas. La surprise fut pour les autres, mais non pour lui. L'aigle ne prenait son essor avec tant d'ardeur que parce qu'il savait qu'il emportait avec lui, dans la hauteur des cieux, le trait qui devait abattre son vol sublime.
Quand nous le croyions simplement indisposé par un excès de fatigue, il se préparait en silence à la mort, et méditait, avec toute la pureté et la vivacité de sa foi, les jours de l'éternité. Il repassait dans son esprit, sur ce sujet formidable, les grandes pensées de Bossuet, qui lui étaient si familières. U s'appliquait à lui-même les vérités qu'il avait si souvent prèchées aux autres : il se jugeait lui-même pour éviter les rigueurs du jugement de Dieu. U s'humiliait devant sa majesté suprême. Il lui oflirait, en secret, les peines intérieures qui le rongeaient. Il se réjouissait même de ' souffrir les atteintes de ce feu des tribulations qui éprouve l'or de la charité et de la vertu, et qui ache« vait de purifier son âme.
Monseigneur était alors aux eaux deTrou ville-sur-Mer, où il avait fallu l'envoyer prendre du repos. Du repos I Est-oe qu'il en prenait jamais? U faisait tous les jours sa correspondance, il passait la matinée à l'église de cette petite ville, il prêchait tous les dimanches jus* qu'à 4eox fois. Suivons la foule nombreuse qui bo
presse le dimanche pour l^entendre. Recueillons encore une fois les paroles bénies de ce grand cœur catholique, qu'une mémoire et une main reconnaissantes ont conservées par un bonheur providentiel.
« Mes frères bien aimés, vous désirez m*entendre « développer devant vous les grandes vérités de la « religion. Eh bien, je cède à vos pressantes sollicita- « tions et à celles du pasteur de cette paroisse, mais « à la condition de vous parler des vérités les plus « sérieuses qu'il vous importe de méditer. Malheur à « moi si j'allais contribuer à vous perdre et à me per-* <e dre moi-même I En flattant vos oreilles par des a paroles vagues, qui ne produiraient aucun fruit de « piété dans vos cœurs, je pourrais peut-être mériter < les louanges des hommes, mais je résisterais à TËs- « prit-Saint, qui me parle intérieurement un autre « langage; j'attirerais sur moi sa colère, il me dirait « de sa voix de tonnerre : Fils de l'homme, prophète « que je renie, quelles paroles ont retenti dans ta « bouche? Ce ne sont pas celles que je voulais y met- « tre? ^ Eh bien, Seigneur, parlez vous-même t <f Remuez ma langue; elle sera un instrument dodle. « Qui suis-je pour résister à Dieu ? «^ Interroge ce <c peupla en mon nom, me dit la voix. Qu'il te réponde « par la voix de son cœur, et non par la voix du men^ « songe et des illusions !
a Mes frères, soyez attentifs à la voU de Dieu, qui « vous interroge par ma bouche. Qu'ètes-vous venu 1 faire ici? Vous livrer aux douceurs d'un repos que a vous n'avez pas gagné peut*6tre, parce que vous « ne vous êtes lassés qu'au milieu des plaisirs du « monde? Du repos pour les pauvres, dn repos pour « ceux qvi oot supporté la. poids de la chaleur et do
« jour, à la bonne heure I Mais du repos pour vous, t riches qui vivez du travail des autres! du repos 0 pour vous, illustres dames, dont les éblouissantes € toilettes ont coûté tant de veilles, tant de larmes « peut-être à la misère de l'ouvrier I Non, non, le <c repos n'est pas fait pour vous I Le repos n'est pas <r le but que Dieu s'est proposé en vous établissant les « possesseurs des biens de ce monde, en vous accor** « dant si libéralement toutes ses jouissances. Heureux « de la terre, vous avez votre travail quotidien que a Dieu vous impose comme à tous ses autres enfants, ce et c'est parce que ce travail est le plus noble de <( tous qu'il vous a donné des sentiments si élevés, « qu'il vous a doués d'une sensibilité si exquise. Votre a travail, c'est la bienfaisance, et ce n'est que par a l'exercice de la bienfaisance qu'une âme chrétienne « peut se consoler d'être née dans les grandeurs et c dans la richesse.
« Car il est bien triste d'être riche, c'est un bien « grand malheur de nager au sein des délices et de « l'abondance quand on ne sait pas comprendre la su" <i blime destination des richesses. Ce bon emploi de a la fortune, c'est précisément ce que je prends la et liberté d'examiner avec vous, si vous ne voulez pas c vous écarter de la vraie voie que vous trace l'Esprit t de Dieu. »
Après ce formidable exorde, l'orateur parcourt les anathèmes prononcés par nos livres saints contre les riches. Les prophètes ont de terribles malédictions contre les opulents du siècle. La richesse détourne de la pensée de Dieu; elle fomente et irrite les passions; elle endurcit le cœur. Jésus-Christ va*t*il contredire les prophètes et opposer ses bénédicttoa» à leurs ma-^
lédictions? Hélas I ses anathèmes sont encore plus précis. On se demande donc avec terreur s*il n'y a aucun moyen de salut pour les riches, et s'il faut désespérer de leur éternité ? Non, sans doute , c^r le Sauveur est mort pour tous, et le ciel peut être le partage des riches comme celui des pauvres.
a Comment donc^ s'écria Torateur, pourrez-vous c gagner le ciel? Ahl voilà avant tout, par dessus a tout, ce qu'il faut savoir? Par vos bonnes œuvres, « par votre charité. Il n'y a pas d'autre réponse. Ne « nous occupons pas d'un lendemain qui ne nous ap- « partient pas I II nous faut des vérités immédiatement « applicables I Ici même que pouvons-nous faire pour « le salut de nos âmes? 0 riches, qu'est-ce que Dieu c demande aujourd'hui de vous. Vous êtes ici au mi- « lieu de pauvres gens qui peuvent à peine se proa curer par le travail de la pèche le strict néces- « saire. Relranchez le superflu de vos richesses pour « leur venir en aide. Gomme Dieu vous a été favora- € ble en vous inspirant de venir fixer quelque temps « votre séjour sur ces plages désolées I Comme il s'est a joué du malin esprit, qui s'imaginait que vos calé- « ches rapides vous conduisaient aux plaisirs de la c saison, tandis, au contraire, que votre bon ange m VOUS amenait sur le théâtre d'une œuvre de misece ricorde. Voyez le triste spectacle qu'il étale sous vos c yeuxl Voyez ici des épouses, des enfants, qui n'ont « plus de pères, qui n'ont plus d'époux, parce que la c lot du recrutement militaire, parce que la trompeUe «c des combats a appelé sur nos vaisseaux de guerre « les matelots de ce rivage. Devenez leurs époux, « devenez leurs pères par vos saintes largesses. Ces m. aumônes vous prépareront des çrAces de salut; ces
c pauvres, soulagés par vous, intercéderont pour vous « auprès de Dieu et vous aideront puissamment à 4( vous détacher du, monde» de vos richesses, de vos < plaisirs. Car vous devez vous détacher des biens de c la terre et ne les considérer que comme un bagage « importan, qui embarrasse votre marche dans le « voyage, et arrête votre course vers Téternitél »
Une pluie d'or, répandue dans le sein des pauvres, prouva rimpression profonde qu'avait produite ce discours. Nicolas d'Evreux» conmie Jean de Constantinople, pouvait bien ajouter à son nom celui de CArytoêtôme^ Bouche d*or.
Pendant son séjour à Trouville, Monseigneur était recherché par les premières familles de France, qui se trouvaient aux eaux. M. le duc Pasquier, ancien président de la Chambre des Pairs, voulait le posséder tous les jours. Un prince allemand le visitait fréquemment et lui donnait les preuves du plus grand respect. Un spectacle bien doux, qui réjouissait les yeux du prélat, lorsqu'il ramassait quelques coquillages sur les bords de la mer, c'était de voir, tout habillés de neuf» les petits garçons et les petites filles qu'il avait trouvés à son arrivée couverts de haillons. « Eh I Monseigneur» lui dit une noble dame, que voulez-vous donc faire de ces coquillages dont vos mains sont pleines? — Je prétends, répondit le prélat en souriant, m'en faire un collier pour mon pèlerinage. — ^Et quel pèlerinage? — A notre bonne sainte Dame de Grâce. — Et quand Votre Grandeur part-elle ? — Bientôt; mais auparavant rhumilité de votre serviteur a encore quelques sérieuses réflexions à faire sur elle-même. Il se faut laver les pieds avant de monter au saint lieu. »