TS
ment universel. Les cercl€;ii el les réunions irouvaieui en lui un intrépide jouteur, qui se prenait corps à corps avec le géant, et ne laissait pas subsister un seul argument de tous ses sophismes; Des amis et des admirateurs de Lamennais engagèrent celui-ci à se défendre lui-même contre les argumentations philosophiques du jeune vicaire. Il y eut donc une entrevue. L'abbé Olivier, avec une grâce parfaite, paya au grand écrivain, au glorieux apologiste de la religion, à l'auteur du premier volume de V Essai swr V Indifférence, le tribut d'hommage et d'admiration qui lui étaient dus. Hais à peine se fut-il engagé sur le terrain brûlant de la raison individuelle, de l'évidence, du sens commun» Qi eomme il commençait déjà à tirer du nouveau système des conséquences qui ruinaient nécessairement tout l'enseignement catholique, et à démontrer que son auteur renversait d'une main ce qu'il avait si glo» fieosement édifié de l'autre, que Fabbé de Lamennais porta machinalement la main à ses yeux comme s'il sAt été ébloui^ et rompit tout à coup l'entretien philosophique, en disant fu'il était «n hôntme déplume el «SA tMi homme de discussion. Hélas I que n'a-t-il mieux écouté les objections du jeune vicaire de Saint-Denis» si que as s^in est-il mieux rendu compte 1 U aurait épargné bien des larmes à TÉglise ; et les gloires de ce nàle génie, animé du souffle des prophètes, eussent toiyours été les nôtres I
vm.
L'abbé Olivier, au sujet du système Lamenaaisiein sot une correspondance assez suivie avec l'abbé Rous*
selet, jeune sulpieien, dq)uis évèque de Séez, qui, dans uue lettre écrite de Saint-Amand (Clier), le 4 août 1824, 8'excusait vlTement de ne pas appartenir à récole du trop fameux novateur, et se justifiait auprès de son ami 4e la curiosité qui Tavait porté à parcourir ses livres.
H Pour moi, disait-il, je suis constamment livré à « rétude de Tancienne doctrine. La philosophie de « Descartes, suivie par Bossuet et tant d'autres grands (( hommes, et celle de Leibnitz, m'ont occupé presque « continuellement. J'ai à peine pris le temps de con- « naître les ouvrages des nouveaux philosophes. Je « me livrerai, à l'avenir, à l'étude de la théologie, à « l'exclusion de tout autre science. Le dogme et la « morale, qui se sont bien passés pendant dix-huit « siècles de nouveautés philosophiques, s'en pas- « seront bien encore. Les opinions humaines me fati- « guent. J'aime mieux lire Saint-Jean-de-la-Croixque « tous les systèmes nouveaux. »
A cette époque, l'abbé Olivier s'occupait, avec l'abbé Pététot, de fonder, pour le diocèse de Paris, une maison de missionnaires sous le nom de Prélreê de Saint- Hyaeinthe.Ce projet n'eut pas de suite alors, et l'abbé Pététot l'a réalisé depuis sous un autre nom, et sur les bases arrêtées jadis entre lui et l'abbé Olivier*
Cependant Louis XVIII donnait à l'Europe un spectacle devenu bien trop rare en France depuis son aïeul Louis XV ; il parvenait, à force de sagesse, à mourir
iranquillement en roi aux Tuileries. L'abbé Olivier, qui était alors en villégiature au fond de la Beauce, ne se doutait certainement pas que ce petit événement pût le regarder en quelque chose, et Tarracher brusquement aux douceurs de Biervîlle pour revenir immédiatement habiter fe n^ 3 de la rue Saint-Marcel, qu*il occupait à Saint-Denis. L'abbé CaUlon, curé de Saint-Denis, lui écrit de se rendre à son poste aussitôt sa lettre reçue. « Nous avons deux grandes cérémo- « nies, dit-il, pour lesquelles votre présence m*est « absolument nécessaire : le transport du feu roi et < le service pour le repos de son àme. L'abbé Court c succombe à la fatigue. Pour moi, je suis attaqué « d'une dyssenterie, et je garde la chambre. En pas- « sant, prenez langue à T Archevêché... »
C'est donc sur les épaules du pauvre abbé Olivier qu^allait crever l'orage qui s'était élevé entre son Altesse le prince de Croï, grand aumônier de France, archevêque de Rouen et primat de Normandie, et Mgr de Quélen, archevêque de Paris. On était au plus fort du conflit de juridiction qui se débattait entre les deux prélats. L'un, en sa qualité de grand aumônier, arguait d'une exemption papale qui lui donnait pouvoir sur la collégiale de Saint-Denis; l'autre opposait les droits de l'Ordinaire sur tout son diocèse et le concordat qui avait aboli en France toute exemption de la juridiction de l'Ordinaire. Le prince de Croï était tout paissant à la cour, et Mgr de Quélen n'y paraissait *déjà plus. Une aventure très délicate, arrivée à une de ses proches parentes, religieuse dans un couvent de Paris, et dont Sa Majesté avait fait des gorches chaudes à la cour, venait d'ailleurs de brouiller le monarque et l'archevêque. La circonstance des obsèques de
Louis XYin donnait alors au conflit une importance extrême, et Mgr de Quélen, voyant que ses droits seraient méconnus, avait résolu de n*y figurer personnellement en aucune manière, mais de soutenir énergiquement les prérogatives de son siège. Le dkapitre de Saint-Denis favorisait les t>rétentions du grand aumAnier contre les droits de Tarchevèque de Paris.
L'abbé Olivier vint donc, suivant Texpression de son curé, prendre langue à V archevêché. Mgr de Quélen lui ordonna de prendre, en toute circonstance, dans la cérémonie, la place qui convenait à celui qu'il constituait son représentant, et d'occuper toujours son rang avant le cbapitre royal de Saint-Denis. Le curé étant malade, il lui recommanda expressément de revêtir rétole pastorale, ce signe non. équivoque de juridiction.
L'abbé Olivier observa cependant à Mgr l'arche*vèque de Paris qu'il allait compromettre son ministère à Saint-Denis et s'attirer des ennemis. Mgr de Quélen lui répondit vivement : « Et ne comptez-vous pour « rien, monsieur l'abbé, l'éclatante protection dont « vous couvrira votre archevêque. S'il la doit déjà à ff votre mérite, combien plus encore à votre fermeté, « à votre énergie et à votre obéissance? » L'abbé Olivier s'inclina.
Au fond, la commission dont il était revêtu était en parfaite harmonie avec ses opinions gallicanes : le clergé de Paris tout entier ne comptait point de plus intrépide défenseur des prérogatives épiscopales. *
Le refus de l'archevêque de Paris d'assister aux funérailles de Louis XVIII devint bientôt public, et excita les rumeurs les plus passionnées : il était représenté par la presse ministérielle comme un grand
scandale, comme un outrage à la mémoire eu bon roi, comme une ingratitude révoltante. On se demandait quelle allait être Tlssue de cette lutte, et nul ne savait les mesures arrêtées par Mgr de Quélen.
DéKc, Tan mil huit cent vingt-quatre, le vingt-trois septembre, vers deux heures de Taprès-midi, lorsque le cortège royal et funèbre se montra sur les hauteurs de Saint-Denis, M. Tabbé Nicolas-Théodore Olivier, premier vicaire de Saint-Denis, revêtu de Tétole pastorale en Tabsence de M. le curé, retenu par indisposition, précédé de la croix paroissiale, de Teau bénite et de- Tencens, de tout le clergé de la paroisse, de M. Tabbé Court, second vicaire de Saint-Denis, et aujourd'hui curé de Nanterre, de M. Tabbé Ausous, curé de PierreÛtte, de M. Tabbé Barde, curé de Stains, et aujourd'hui curé de Saint-Denis, de M. NocIl, chapelain de THêtel-Dieu de la ville, de MM. les sous-préfet, maire, adjoints et membres du conseil municipal de Saint-Denis, vint à la porte de la ville pour la cérémonie du transport du corps de très haut, très puissant et très excellent prince Sa Majesté Louis dixhuitième du nom, roi de France et de Navarre. A Tarrlvée du royal convoi, pendant le chant du De pro-fumdU, en faux-bourdon, Tabbé Olivier jeta Teau bénite, oacensa le corps du roi à son passage, en disant d'une voix forte et accentuée : « C'est au nom, « lieu et place de Mgr l'archevêque de Paris. » Mgr le Grand aumônier de France, qui croyait présider aux obsèques royales, ne s'attendait à rien de pareil : Son Atteste Sérénissime était stupéfaite. Mais l'abbé Olivier, précédé de la croix paroissiale et suivi du clergé, avait déjà pris place derrière le corps du roi, et avait donné le signal d'avancer, auquel on obéit machinale-
ment. G*eil dans cet ordre, et en la qualité qu'il avait prise, quMl entra dans la basilique du chapitre royal de Saint-Denis.
A rentrée de Tégllse, il prit place près du corps placé entre Mgr le grand aumônier et M. le curé de Saint-Germain-rAuxerrois , curé du roi défunt, la croix de Féglise paroissiale placée à la droite et près de celle du chapitre.
Après la présentation du corps et pendant le chant des vêpres, Tabbé Olivier prit place sur une banquette, à gauche, au bas des degrés du sanctuaire, puis il alla, avecM. le curé de Saint-Germain-rAuxerrois, se placer dans la chapelle ardente, aux pieds du feu roi et près de Mgr le Grand aumônier, et il revint ensuite processionnellement dans Féglise paroissiale.
Procès - verbal de la cérémonie ainsi faite fut rédigé et signé par Tabbé Olivier et par MM. Court , Barde, Ausous, avec titres et qualités , en exécution des ordres de Mgr rillustrissime et révérendissime père en Dieu , archevêque de Paris, pour être inscrit tant sur les registres de la paroisse de Saint-Denis que sur celui des délibérations de la fabrique.
Ainsi fut sauvegardé intact et sauf le droit de Tarchevèque de Paris aux funérailles de Louis XVIII.
A la fin de cette année , M. Claude Olivier vint visiter son (Ils à Saint-Denis. Autant il fut édifié de Tordre et de la beauté des cérémonies de la paroisse, et de la piété des fidèles, autant il fut scandalisé de la
gène où se trouTail le clergé paroissial, qui n'occupait pas encore la basilique pour célébrer les offices divins. « Pour une ville riche comme Saint-Denis , disait-il ,
< c'est une véritable dérision ; car peut-on dire que u c'est un temple très catholique , quand il n'y a pas « même de cloches ? »
Mais si M. Claude Olivier avait les mêmes goAts et les mêmes idées que son Ois pour la majesté du culte, il ne partageait plus ses mêmes goûts et ses mêmes idées pour son intérieur. Il trouvait son flls trop richement meublé ; l'élégance de son salon le choquait. Ce qui paraissait à l'un une simple convenance, semblait à l'autre du faste. Ce fut bien pis lorsqu'élant de re- ^ tour à BierviUe, le père reçut de son fils une lettre qui lui demandait de l'argent pour solder quelques dettes I L'excellent père se crut obligé de remplir le devoir d'une correction paternelle, et le 18 décembre 1824, il écrivit d'une main ferme :
« Mon bon ami, j'ai bien reçu ta lettre par laquelle « tu me demandes des fonds pour payer tes dettes « que j'ai peine à accorder avec les principes que tu
< professes. Je ne puis pas concevoir qu'un homme qui « penee fasse des dettes!
« Mon but n'est point de t'affliger, mais bien de te « dire que tu manques de raison. Des repas inutiles , « des déménagements sans nécessité, des décorations « d'appartements trop coûteuses pour un prêtre de ta c classe : et tu n'y penses pas I Je mets ci-inclus un « billet de la Banque de France de cinq cents francs. »
Qui n'aurait aimé une telle leçon accompagnée d'une conclusion si agréable , et faite avec tant de bonhomie ?
Cependant les prévisions de Tabbé Olivier, sur les colères que susciterait sa conduite ferme et énergique dans Taifaire des funérailles de Louis XVIII , se réalisaient. Son ministère commençait à être en butte à des détractions , à des insinuations perfides. L'abbé Olivier fréquentait lemonde sans en être ami cependant plus qu'il ne le devait. Il le fréquentait, parce qu'il lui importait d*étudier le cœur humain , afin de mieux ' combattre les maux qu'y font naître les passions. Dans le monde, il avait de l'aisance, de la grâce et de la facilité. Il ne ressemblait point en tout aux autres prêtres : il était aimable et d'une politesse exquise. Son caractère original, à quelques égards, avait des singularités qui contrastaient particulièrement avec cette constante gravité et cette tenue toujours sévère qui semblent l'apanage du clergé français. Exact à tous ses devoirs, toujours en action , se préparant chaque jour à célébrer la sainte messe par une aumône abondante aux pauvres, il se contentait d'être un bon prêtre et d'être saint, sans se soucier le moins du monde de donner à son extérieur les dehors convenus dans un genre de sainteté toute particulière. Il se montrait lui-même tel que la nature l'avait fait, franc, ouvert, loyal, généreux, t)révenant, gai et aimable, comme un homme qui se sent une bonne conscience ; fl B€ soiigeait nullement à se fondre dans le moule d'un type de conveatioti. Aidftl HiOmctie le
plus grave, le plus appliqué, le plus sérieux, au fond, semblait -il quelquefois léger et inconséquent quand il débandait Tare trop longtemps tendu et qu'il s'abandonnait à sa verve et à sa bonne humeur naturelle. H eût certainement joué avec la perdrix de saint Jean, au risque de scandaliser aussi les premiers dbciples des apôtres. L'homme redevenait parfois petit enfant. Il n'en était que plus intéressant et plus aimable auprès des personnes dont l'œil n'est pas mauvais, mais il découvrait aussi aux yeux des autres le défaut de la cuirasse où le dénigrement et l'envie venaient impunément enfoncer leurs traits empoisonnés.
Puis nul n'a impunément un mérite supérieur^, il semble que Dieu, par une compensation providentielle et mystérieuse, mesure le talent aux souffirances, les succès aux persécutions , les gloires de la renommée aux dénigrements de l'envie, le bien que l'on fait au mal que l'on endure. La médiocrité qui se sent écrasée ne porte pas ses coups aux nobles têtes qu'elle ne peut égaler, mais elle déchire par derrière, et l'envie, fille du serpent infernal, mord toujours au talon.
Quoiqu'il en soit de ces réflexions que l'on trouvera peut-être hasardées , mais que nous savons être la clef de toutes les persécutions que Nicolas-Théodore Olivier soufiTrit pendant tout le cours de sa vie, c'est dans la dernière année qu'il passa à Saint-Denis qu'il ressentit leurs premières pointes de l'envie. Il se con-' sola auprès de sa pieuse et sainte mère, qui était vraiment une femme admirable. Elle lui dit que s'il pensait faire le bien sans avoir à souffrir, ^iuter les âmes sans exciter les fureurs de Satan , il était dans une
grande erreur. « Toi qui connais Thistoire, disait-ellet < cite-moi un seul homme d'élite qui n'ait eu ses enne- « mis, un seul saint qui n'ait été persécuté I Maisqu'ai- « je besoin de l'iiistoire? Ouvre l'Évangile , et vois « comment ton maître a été traité par la secte des « pharisiens. Sache-le bien, mon ûls, tu seras traité « comme ton maître l'a été. Les pharisiens ne meute rent pas , puisqu'ils ont pour pères les démons « immortels. Jésus ne leur disait - il pas en pro- «( près termes : Vous, vous ête» né$ du diable , voire « père. Tu ne peux ressembler à Jésus , ton modèle, « qu'à la condition d'être calomnié et persécuté comme K lui. Il faut en prendre son parti, et toi, qui prêches « si bien les autres, il serait vraiment curieux que ce « fut moi qui fusses obligée de t'enseigner les lois et « les principes de la résignation chrétienne. Je te le « répète, si on te laisse tranquille, c'est que tu devienne dras un mauvais prêtre : tous les bons prêtres sont « persécutés. Encore une fois il faut en prendre ton « parti, et te réjouir de ressembler au divin Maître, « qui te consolera secrètement plus encore que les c autres ne t'affligeront. »
Voilà les leçons que cette femme forte donnait à son Ois. A défaut des eaux du Styx, pour le rendre invulnérable, elle le trempait dans les maximes évangéliques; elle le revêtait du casque du salut et de la cuirasse de la foi. C'est donc avec raison que le Solitaire • écrit d'elle : « Madame Olivier soutint son fils bien « efficacement dans les difficultés qu'il rencontra dès « l'abord dans le ministère évangélique. »
L'abbé Olivier avait une trempe de caractère faite pour profiter de fortes maximes de la vie chrétienne qu'il recevait de la bouche vénérée de sa mère. Elles
avaient foit sur lui une si forte impressioti, que noutr TentendroDs s^écrier encore à sa dernière heure, qu'il se ientait invulnérabh avec le ccutque de la foi.
Une dénonciation fut donc portée auprès de Mgr Tar^ cbevêque de Paris contre Tabbé Olivier, qui lui en écrivit eu ces termes le 1^ janvier 1825 :
« Monseigneur,
« Grâce au Seigneur, ma conscience est tranquille « par rapport aux calomnies que Ton a portées jus- < qu'aux pieds de Votre Grandeur , et je me sens « assez de courage pour supporter les persécutioos c qui pourraient en être la conséquence.
« Cependant, H. le curé m'oblige d'informer Votre
« Grandeur du but de la visite que M. X doit
« vous rendre, sous le prétexte de mettre sous vos « yeux ma pleine et entière justiOcation; il n'a pas « d'autre dessein que de décrier mon ministère de- « vant vous : il a été assez maladroit pour me le lais- « ser voir dans une entrevue d'une heuf e que nous « avons eue ensemble. 11 parait indigné de la conduite « tenue à mon égard; mais au fond, il craint le iMn li- « eei, et veut noircir adroitement celui qu'il croirait II. capable de le lui annoncer.
« Je conjure Votre Grandeur de croire que je n'ai « fait qpie céder à l'obéissance en l'interrompant à « mon sujet. J'y répugnab, parce qu'il me semble « qu'un prêtre doit se réjouir des humiliations que lui
« BUBCiie SOD minigtère. D*un autre cAté, Monseigneur, « Je devais aux bontés, dont tous m'avez toujours « donné de si précieux témoignages, de me justifier à « vos yeux, laissant à Dieu et à Votre Grandeur de « prononcer. »
La conduite de l'abbé Olivier, aux funérailles de Louis XVIII, était aussi représentée à Mgr Tarchevèque par des accusateurs bien maladroits comme une preuve de son orgueil et de son extrême outrecuidance à vouloir déjà faire Tévëque : accusation banale qui le suivra à Saint-Etienne et à Saint-Roch jusqu'à ce qu'enfin la divine Providence le fasse pour tout de bon évèque 1 A-t-on jamais vu une chose pareille, répétait-on sans cesse? Un petit vicaire se haussant sur les pieds et marchant déjà l'égal d'une altesse et d'un grand aumftnier de France! L'abbé Olivier enfin n'ayant aucun souci d'effacer sa petite personne devant les graves et vénérables chanoines de Saint- Denis, mais prenant au contraire le pas sur eux, et se plaçant avant eux, au-dessus d'eux I II tranche tout, il bouleverse tout, il est partout. 11 laisse dans l'ombre son pauvre curé, et se met, lui, toujours en évidence. Ou faisait à Mgr Tarchevèque Fhonneur de croire qu'il blâmait et désapprouvait une pareille conduite.
Mais Mgr de Quélen répondit qu'il l'approuvait hautement, au contraire, et qu'il n'attendait plus qu'une bonne occasion pour placer l'abbé Olivier, malgré sa jeunesse, au premier poste de l'une des plus grandtK pai^isies de Paris.
En effet, le prélat fit passer au premier ricaire de Saint-Denis Tavis secret qii*il lai destinait le premier Ticariat de Saint «Etiennendu-Mont qui allait incessamment devenir vacant.
L'abbé Olivier n'éprouva aucune joie de ce rapide avancement. Il était sincèrement attaché à son poste de Saint-Denis ; il n'y avait pas encore fait tout le bien qui était dans son cœur. Il n'avait trouvé que deux cents personnes qui faisaient leurs pâques, il en laissait plus de douze cents! Mais combien d'autres brebis encore devaient rentrer au bercail 1 Puis il avait le secret pressentiment des tribulations et des jalousies qui l'attendaient à Paris! Lui si bienveillant pour tous, lui si aimant, il avait peur de n'être pas payé de retour, il avait peur de n'être pas asseï bien compris! Il épancha sa douleur dans le sein d'un ami, qui lui répondit d'Etampes, le 11 mars 1825 :
« Je n'ai pu lire votre lettre sans pleurer. Vous êtes « dans la peine : ah I que ne puis-Je la partager ou « au moins l'adoucir. Je le pensais bien que lorsqu'il « vous faudrait quitter votife cher troupeau, votre « coeur paternel souffrirait. Mais votre parfaite sou- « mission à la volonté de Bien l'emportera
« Ce Dieu de bonté a de grands desseins sur vous, -tf Votre cœur est entre ses mains. Il veut que ik)us « fassiez pour les âmes de Piris ce que vous avez fait c po4l celles de Saint^^Deais. Le bien que voM avez « étabU sobeistera. Vous ne serez pas asset loin pour « n'y plus veiller.
« Vous TOUS attendez à de grandes peines : c'est le « partage des amis de Dieu. Vous êtes de ce nombre. « J*aime à croire que tous vous serez trompé. Mais <K comme c*est par la volonté de Dieu que tous quit- « tez votre poste, il sera toujours avec vous ; que « pouvez-vous craindre?
« On ne vous reprochera pas votre ambition : je ré- « pondrais bien que vous n'eu avez pas d'autre que « celle de jouir de la présence du bon Dieu pendant <K toute réternité avec les âjnes qui vous sont confiées. <K Je ne trouve pas de plus grand bonheur dans ce « monde que celui de trouver un guide tel que vous, « mon cher père. Vous n'êtes pas choisi entre mille, « mais entre dix mille.
« Si le bon Dieu vous réserve des peines, partout <c où il vous conduira vous serez chéri et aimé. On « saura bien rendre justice à la pureté de vos inten- <c tiens. »
Les cœurs droits, oui; les méchants, jamais. Il n'y a . que Dieu seul qui puisse efficacement dire : <k Cou- « rage, bon et fidèle serviteur, je serai avec toi, et « moi-même je serai ta récompense. Entre dans la « joie de ton maître. » C'est cette confiance dans Tinfaillibilité des promesses divines qui soutient dans la vie jusqu'au tombeau les vrais serviteurs de Dieu.
Enfin, le 8 avrU 1825, M. l'abbé Philibert, curé de Saint-Etienne-du-Mont, vicaire général de Paris, écrivit à M. piivier :
« Monsieur le vicaire,
« Adievez avec succès pour la gloire de Keu et Iç « salut des Ames votre carrière apostolique à Saint- « Denis. Venez en commencer une nouvelle sur' un
« plus vasle territoire. Les prémices seront accompa- « gnées de quelques épines, mais les fleurs ne se fè- « ront pas longtemps attendre, et des fruits abon- « dants TOUS réjouiront, tous et moi. La confiance^ « d'ailleurs, du chef, qui sait être Totre ami, tous dé- « dommagera de bien des froideurs.
« Vous étiez si occupé à S^^t-Denis que, pendant « les premiers mois, Totre nouveau poste tous sem- « blera un lieu de repos. Vous ne tarderez pas à être « accrédité, et tous obtiendrez promptement TesUme « et l'attachement de tos collègues. Vous les Tisiterez « tous; j'espère quHs tous recoTront honorablement. « Car, au fond, ils sont de bons prêtres que j'aime et « que j'estime. Toute mon ambition est que pour la < gloire de Dieu, tous et moi, nous soyons payés de « retour.
« Quand on est euToyé par le premier pasteur, (et c quel prélat!) et qu'on est reçu à bras ouverts par « le chef du trouj^au, on est assuré de faire l'œuTre « de Dieu, et les contradictions qui signalent les dé- « buts sont une garantie du succès.
«( Votre départ fait couler les larmes des enfants de « l'Apôtre des Gaules ; Totre arrÎTée au milieu de nous « réjouira, tAt ou tard, les disciples du prince des « martyrs. Après avoir pleuré avec ceux qui pleu- « reni, tous bénirez le nom du Seigneur aTCC ceux « qui auront sujet de le bénir. »
Voilà certes une bonne et délicieuse lettre, la lettre d'un bon curé. Le Ténérable prêtre qui l'a écrite a été depuis éTêque de Grenoble, et il est aujourd'hui chanoine de Saint-Denis. Les sentiments qu'il exprime pour l'abbé OliTier, il les a coosenrés toute sa Tîe, et
loal Tieux qu*il e%i, il a pleuré amèrement sa mort prématarée.
Mais quelles sont ces épines doni il parle, ces IQroideurs qui l'aUendent à Saint-Etienne-du»Mont, ces contradIctioDs qui signaleront ses débuts 1 Misère et douleur! C'est un pitoyable calcul de Tamour-propre, c'est la crainte d*étre Mipsé par les succès d'un autre, et cela dans le cœur de ceux qui ont dû faire entièrement abnégation d'eux-mêmes pour être les dignes ministres de Jésus-Christ! Disons-le une bonne fois, avec des larmes de sang, pour n'y plus revenir: oeile jalousie des prêtret entre eux est peut-être la plus grande plaie de TÉglise, la plus honteuse, la plus détestable. Saint Paul, si peu de temps après lésus- Christl exhalait déjà à ce sujet un cri de suprême douleur !
Le départ de l'abbé Olivier de Saint-Denis fut comme un deuil puhhc. Mais nul ne le pleura plus amèrement que le bon abbé Caillou , son curé, qui en fut vérita** blemeni inconsolable.
L'abbé OUvier, par un sentiment de profonde délicatessoi ne voulut faire* ni recevoir d'adieux. Le receveur particulier des finances lui écrivit à ce sujet :
« Je dois respecter la résolution qu'a prise M. Oli- « vier de ne point faire d'adieux aux personnes que « son départ afflige; je suis de ce nombre. Tous les <c voeux l'accompagnent dans sa nouvelle mission. « Qu'il jouisse de tout le bonheur qu'il mérite !..
« Félix Lajard. a
Mats l'abbé Olirier eut beau ie reirandier dans ses appartements pour échapper aux témoignages de la reconnaissaDce publique; il n*y a point de citadelle inexpugnable pour des soldats français^ et ceux quil éyangélisait à Saint-Denis euTahirent d'assaut sa maison pour lui dire bravement ^e leurs coeurs sympathiseraient toujours avec le Heu. L'un d'eux en des* cendant l'escalier et maugréant ooiitre lui-même en essuyant une larme, dit à ses camarades : « Voilà la ff première fois de ma vie que je pleure, et c'est pour « un prêtre. »
Cela rétonnait, le braye I Rien n'est pourtant plus naturel. Le cœur du prêtre et celui du soldat sont pétris de la même pâte de dévouement, de sacrifice au devoir et de sublime abnégation de soi-même toutes les fois qu'il s'agit pour l'un et pour l'autre de répondre au péril qui sonne l'appel : nous voici.
Recueillons encore, dans la bouche d'un soldat, l'irrécusable témoigaage de tout le bien que l'abbé Olivier fit aux militaires de Saint-Denis pendant son sijour :
«... Oui, Monsieur, hier, lorsque je voulus vous «c faire entendre, en tremblant, ma voix reconnais- « santé (je dis en tremblant, car je sais que tous les « fidèles serviteurs de Dieu n'aiment pas les louan- « ges, c'est pourquoi je craignais de vous offenser), <c vous me parlâtes de la peine que vous firent mes « camarades à l'occasion de la même démarche. Hais « j'étais sûr. Monsieur, que ma reconnaissance se « trouverait en retard, et avait été devancée parcelle « de mes amis.
« Oui, vous nous avez appelés vos enfants, et nous « osons vous appeler du doux nom de père. Je vous
« parle, Mondear, par la bouche de ions tos enfants, « qui ne cessent de s'entretenir de votre excessive « bonté à leur égard.
« Combien les âmes pieuses et sensibles vont per- « dre en vous perdant, elles qui avaient eu tant de « fois le bonheur d'entendre vos instructions, de re- « cevoir vos avis, et d'apprécier vos mérites! Ohl si « elles voyaient ces deux lignes tracées à leur adresse, « combien leur douleur serait grande! On verrait « leurs yeux s'humecter 4e larmes, et leurs sanglots « étouffer leurs paroles !
<K Je ne suis pas habile en apologie, aussi n'ai-je « pas cherché à faire la vôtre. J'ai voulu faire parler « la reconnaissance que sent mon cœur, et quand le « cœur parle, c'est, selon moi, la plus belle élo- « quence.
« Votre serviteur et enfant,
<K Charles Dody, grenadier.
« Saint-Denis, 10 avril 1825. »