‹ Histoire de Montauban (volume 2)Chapitre 12 sur 28 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

ESRI AR Suite dés rivalités qui divisaient les Le \S chefs de l’armée royale, il n’y eut Ee) jamais d'ensemble dans les attaques ESS de la ville, qui dut principalement

Ces US son salut à ce manque de concert de la part de ses ennemis. Lorsqu'on se battait dans un quartier, on se donnait dans les autres le rôle de paisible spectateur et de juge des coups qui étaient portés. Plusieurs fois le duc de Mayenne, voulant livrer un assaut , fit dire aux autres com-

mandants de faire une fausse attaque; mais il arriva toujours que les assiégés en furent instruits à l’avance, et que l’on mit dans ces fausses attaques si peu d'énergie qu’elles n’opérèrent aucune diversion.

Cependant , le 1” septembre , il y eut une espèce d'accord. Les assiégeans avaient enfin établi leurs batteries, qui dès le matin attaquèrent la ville de toutes parts avec fureur. Au quartier du prince de Joinville étaient quatorze canons en trois batteries, dont les coups foudroyaient le bastion du Moustier, la tour qui dominait la porte de ce nom, et les maisons environnantes (). Le quartier du connétable se faisait remarquer par la vivacité de son feu, que nourrisaient quinze canons disposés en trois batteries. Avant neuf heures du matin, ils avaient lancé contre les cornes de Montmirat près de trois cents boulets , lorsque, un canon ayant crevé, douze milliers de poudre, qui furent embrasés , jetèrent partout le désordre, répandant l’incendie jusqu'aux batteries voisines, dont les gabions furent en grande partie dé-

(*) Un.boulet lancé du Moustier au-dessus de la ville, en rencontre un autre tiré de Montmirat ; ils se brisent simultanément et tombent en éclats dans les rues sans blesser personne. Ce fut, pour les ministres, un nouveau motif d'exalter l’ardeur des assiégés, en prédisant l'impuissance des troupes royales.

truits. Le lieutenant de l'artillerie Lésine , et tous les officiers qui étaient sous ses ordres y trouvèrent la mort, ainsi qu'un grand nombre de soldats (). Les assiégés tentent une sorte, pour profiter de ce désordre, maïs’ craignant de se voir enveloppés par les gardes Françaises et les Suisses qui s’avançaient sur eux de divers côtés, ils rentrent dans la ville , sans avoir rien entrepris. La provision de poudre est bientôt renouvelée , les batteries remontées recommencent leur feu, et la tranchée est poussée jusqu'audelà du chemin creux, où fut tue le comte de Fiesque. Le duc de Mayenne attaquait en même temps avec une extrême ardeur Villebourbon ; mais, vers les trois heures, le feu fut aussi mis à son magasin de poudres par un canon qui creva, et donna la mort au marquis de Villars, au jeune comte de Riberac, à deux capucins et à plusieurs officiers qui furent brülés ou suffoqués (”. |

Les assiégés éprouvèrent durant tout ce jour

(*) C'était un spectacle horrible de voir des hommes tout en flammes se précipiter dans le Tarn , où la plupart périrent. ( Relat. manusc.)

(**) «Tous ceux qui étoient sur le lieu de cet esclandre firent du canard et du plongeon dans la rivière , tant leurs perruques et leurs moustaches enflammées leur pesoient. Ces accidens funestes causèrent tant d’effroi dans l’armée qu'une terreur panique en éparpilla une partie, comme abeilles ayant le feu dans leur ruche, ou comme les renards de Samson ayant les flambeaux allumés à leurs queues. » ! Relat. manusc. p. 77.)

peu de dommage; les premiers coups de canon percent le rempart de Montmirat et font voler en éclats des barriques qui blessèrent quelques soldats. Ils firent même une course du côté de Villenouvelle, et s’avancèrent jusqu’à Lalande, où ils s'emparèrent de sept charrettes chargées de comestibles pour les assiégeans.

Le lendemain, 2 septembre, tout ce qu'il y avait d'habitans dans la ville , et tous les soldats qui n'étaient pas de garde, seréunirent sur la place pour assister au dénouement du plus triste épisode de ce grand drame; le capitaine Sauvage allait monter à l’échafaud, portant au cou cette inscription : traître à Dieu, aux églises, au roi, et à la ville. Get officier, dont la valeur lui avait acquis une grande réputation, avait beaucoup contribué à la reddition de Clayrac, sa patrie, en faisant considérer aux habitans l’inutilité de leurs efforts pour résister à l'armée royale, les malheurs qu’entraînerait la prise d'assaut de leur ville, et les bienfaits qu'ils pouvaient attendre du roi, s'ils imploraient sa clémence. Il se rendit à Montauban avec l'intention de remplir une mission semblable. Il se mit en relation avec Desplan , confident du connétable, et lui fit entrevoir la possibilité d'amener les chefs, qui commandaient dans la ville , à un accommode-

ment. Le connétable , qui désirait ardemment de s'emparer de Montauban , l’encouragea par les promesses les plus flatteuses, sil réussissait. Ce fut le 20 du mois d’août qu'il pénétra dans la place avec deux autres gentilshommes qui ignoraient complétement son dessein. Les hommes . de guerre le reçurent avec faveur, spécialement le comte de Bourfranc qui connaissait sa bravoure ; mais les ministres qui dirigeaient l'opinion du peuple , répandirent des soupçons contre lui, induisant de ses propos quelque pro- -jet de trahison. Depuis cinq jours à peine il était dans la ville, lorsqu'un matin un jeune garçon, quon crut envoyé par le ministre Charles, qui, protestant de sa fidélité au roi, vivait à Nègrepelisse, remit aux Consuls un billet ainsi CONÇU : saisissés le capitaine Sauvage , autrement votre ruine est inévitable ; pressés-le, il vous descouvrira sa menée. La nécessité vous ordonne de prendre garde à vous plus en ceste occasion qu’en toute autre. Les Consuls communiquent immédiatement cette lettre au conseil, qui fait arrêter Sauvage ainsi que son domestique. On trouva dans ses poches deux lettres de Desplan et une du connétable. Desplan l’engageait à presser vivement les chefs avec lesquels il avait dû s’aboucher, en leur faisant bien sentir l'inutilité de leur défense: et le chargeait d'offrir

au marquis de Laforce et au comte d’Orval, le rétablissement dans leurs charges, dignités et biens , avec les bonnes grâces du roi ; au comte de Bourfranc un régiment entretenu, soit en paix soit en guerre; et aux habitans la liberté entière pour l'exercice de leur culte, et la confirmation de tous leurs anciens priviléges. On remarquait ces mots dans la lettre du connétable: mon grand amy, dites et faites; je tiendrai et acquitterai toutes vos promesses. Gardés la présente pour assurance de ma foy. Il reconnut ces lettres dans son interrogatoire, et toute sa défense se borna à dire que, ne croyant pas la ville capable de résister au roi, 1l avait voulu prévenir sa perte, et essayer de la sauver au moyen d’un accommodement. La Terrasse, son valet, avoua qu'il avait fait deux voyages auprès du connétable, qui, pour ses peines, lui avait donné douze pistoles. Laviale , lieutenant criminel, à qui avait été adjoint le conseiller Bardon, pour poursuivre leur procédure, ne voyant pas dans leur conduite un véritable crime, cherchait à gagner du temps , dans l'espoir de calmer la fermentation des esprits; mais les ministres suscilèrent une émeute , qui demandait la mort de Sauvage , et remplissait les rues de ces cris : nous sommes vendus ! Laviale alors se lava les mains en disant que ce n'était pas lui, mais le

DE MONTAUBAN. 165 ministre Chamier et ses fauteurs qui le condamnaient.

Dès que le connétable connut l'arrestation de Sauvage , il essaya divers moyens pour le mettre à couvert, mais ce fut sans succès. Le maréchal de Thémines vint lui-même en parlementaire demander son élargissement , mais 1l fut mal reçu par un simple lieutenant, et ne put pas même obtenir un entretien avec quelqu'un des chefs , tels que Laforce, d'Orval, Bourfranc, Dupuy et Chamier; et après avoir reçu du conseil une réponse évasive , 1l se retira en disant: Eh donc ! de par Dieu, qu'ils se deffendent le mieux qu'ils pourront. Le comte de Bourfranc ne fut pas plus heureux ; il ne cachait pas l'irritation qu'il ressentait de ce qu'on refusait de lui accorder la grâce de Sauvage; mais le Consul Dupuy lui dit d’un ton fier qu'il eût à y prendre garde, que sa propre vie n'était pas en sûreté, que ses relations avec Sauvage étaient connues de tous les habitans, que s’il exprimait quelque mécontentement, il devait craindre qu'on n’exécutàt sur lui la délibération, prise à l’'Hôtel-de-Ville, de mettre à mort, sans forme de procès, quiconque parlerait de se rendre.

Du camp on envoya aux Consuls une lettre

dans laquelle on leur disait de ne pas laisser échapper Sauvage, mais de tâcher d’en obtenir la révélation des secrets qu'il connaissait sur les dispositions de la cour et de l’armée royale : mais ce stratagème , dont le succès eût été d’ailleurs fort douteux , fut imaginé trop tard. Depuis quatre jours, ce capitaine avait cessé de vivre ().

Cependant les canons ennemis n'avaient cessé, durant toute la journée du 2 septembre, de

(*) Dans un curieux manuscrit autographe de Natalis, père de Corneille Natalis, second Consul en 1621, nous lisons quelques détails intéressans sur le procès du capitaine Sauvage : « Ledit Desplans lui avait promis de lui faire donner six mille escus. Il reconnaissoit qu’il avait été surpris et en avoit du regret extrêmement, promettant, si on lui vouloit donner la vie, qu'il feroit plusieurs choses pour le bien et le service tant de ceste ville que de la cause en général, Lequel regret il tesmoigna assez au supplice, accompagné de très belles prières et en si beaux termes qu’eût pu faire aucun ministre, car ïl avait un bel esprit, et mourut fort constant. Sa procédure lui fut faite par Faget, adyocat et prévost , créé par ce colloque , et jugé par lui avec le corps des officiers du sénéchal , qui le condamnèrent à la mort, appliqué à la quest'on préalablement ; à laquelle néantmoins il ne dit autre chose que ce qu’il avait accordé dans ses auditions. »

«Le serviteur, instigué par aucuns miens malveillans, entre autres choses avoit dit qu'ayant esté envoyé par son maître au château de Piquecos , et s'en retournant, comme il fut dans la cour, il ouit comme M. de Veilles disoit à quelqu'un que le roi avait escrit à un Consul de ceste ville , nommé Natalis (qui est mon fils). Mais c’estoit une ruse de quelque meschant traître, qui vouloit semer la division; car ça a esté l’artifice de nos ennemis de mettre en lutte les plus gens de biens , en laquelle qualité a toujours vescu mondit fils, et en a rendu très bon tesmoignage en toutes ses actions. » Ce récit, conforme à celui qui fut imprimé à Leyde , en 1622, mais contredit par Le Bret et par Cathala-Coture , nous apprend que Sauvage ne fut pas condamné par Laviale, mais par le prévôt Faget.

battre les murs de la ville. La demi-lune qui couvrait la porte de Villebourbon, avait déjà beaucoup souffert; le 3, le duc de Mayenne fit reconnaître la brèche, que de loin on jugea plus grande qu’elle ne l'était réellement, et le soir , avant minuit, 1l commanda l'assaut; le combat fut rude, on se battit à l'épée et avec la hallebarde, si meurtrière dans ces circonsconstances , on fit grand usage de grenades et de pots de fer ; les assaillans pénètrent jusque dans le corridor de droite, mais bientôt Vignaux les force à battre en retraite, après leur avoir tué une vaingtaine d'hommes, presque tous gens de marque. Le duc demanda une trève pour retirer ses morts, parmi lesquels on distingua Palaret de Sagnes, et Montesquiou de S.‘-Projet.

Ce n’était là que le prélude d’une violente attaque qui eut lieu le lendemain ; dès quatre heures du matin, le canon tonna avec furie. Le mouvement extraordinaire de ce camp, et Îa vue de quelques piques qu’on apercevait dans les tranchées firent prévoir au comte de Bourfranc le dessein de l'ennemi : Ce sera, dit-il, à son grand désavantage ; si nous avons tant soit peu de résolution. Le duc fait donner sans reconnaissance, et ne sait ny la profondeur du fossé, ny combien la brèche est mal aisée 3 ul luy en prendra

mal. A prit aussitôt des mesures pour la défense du quartier dont la garde lui était confiée. Il garnit ensuite de mousquetaires les coffres et les barricades qu'il avait établis dans le fossé ; il double le nombre de ceux qui bordaient la contrescarpe; il ajoute les compagnies de Ferrieres et de Moncaut à celles qui gardaient la demilune; deux autres compagnies sont postées sur la brèche, près de la courtine; dans la casemate de droite, il établit celles de Trabue et de Barthe; celles de Vezi et d’Aussac sont placées le long du bastion, à gauche, faisant face au fossé et à la brèche; enfin celles de Peyrebosc et de Savignac étaient tenues en réserve, avec deux autres, pour porter secours là où le besoin s’en ferait sentir. Ces dispositions étaient à peine prises , lorsque, vers les quatre heures, les assiégeans sortent subitement de leurs tranchées, au nombre de cent soixante hommes environ , outre une centaine de gentilshommes volontaires, qui se disputaient la gloire d’entrer les premiers dans la ville; ils se divisent en deux troupes, soutenues par les régimens de Francour , de Suze, de Lauzun et de Toulouse. La première, ayant à sa tête le marquis de Thémines, fils du maréchal, se porte vivement contre la brèche, dont elle s’approcha jusqu’à dix pas sans être aperçue, couverte comme elle

l'était par la fumée des canons; elle reçut , à cette distance, une forte décharge qui lui tua plusieurs hommes, et entre autres le marquis de Thémines. La seconde troupe, précédée de neuf échelles, dont chacune pouvait être montée par deux hommes de front, se précipite dans le fossé, près du bastion de droite, dont le canon avait abattu le parapet; les échelles sont appliquées, et, quoiqu'elles soient trop courtes de six pouces, on s’y jette avec ardeur ; déjà plusieurs assaillans sont parvenus sur le bastion , et chassent les assiégés qui sont saisis d’épouvante. Cependant les capitaines Marmonié et Pierre amènent des troupes. plus assurées, et qui bientôt eurent repoussé et assommé le petit nombre de royalistes qui avaient pu se guinder, malgré les difficultés de lescalade. Le comte de Bourfranc y perdit la vie, frappé d’une balle à la tête, par derrière , au moment où il se retournait, disent les uns; assassiné, selon les autres, par la jalousie de la Rivière-Marsolan, avec lequel il était en désaccord sur la rupture du pont, ou plutôt par les farouches soupçons du conseil, qui, depuis l'affaire de Sauvage, s'était toujours défié de lui. On se hâta de couvrir son cadavre d’un manteau, dans la crainte que les soldats n’en fussent découragés , et le lendemain toute la ville exprima les regrets que lui causait

la perte de cet officier aussi brave qu'habile (. Cependant la première troupe était parvenue sur la demi-lune, dont elle resta maîtresse durant trois quarts d'heure, poursuivant les assiégés jusque dans une casemate qui était près de la porte. Vignaux arrête quelques fuyards et les ramène au combat; mais l'alarme était déjà dans toute la ville. Laforce, d'Orval et le premier Consul Dupuy, accourent avec des troupes fraiches , suivis d’un grand nombre de femmes armées de faux , de cailloux et de feux d'artifice ; ils se précipitent sur les assaillans en poussant de grands cris. C’est le secours du duc de Rohan qui vient d'entrer à Villenouvelle, s’écria Dupuy. Ce fut alors un spectacle terrible : les combattans se mêlent, se prennent corps à corps, les canons se taisent dans l’imposibilité de distinguer les amis des ennemis, il se fait un affreux silence qu'interrompent quelques cris de rage et de désespoir ; plusieurs femmes (”) se tiennent à

(*) « Grand capitaine et courageux , il fut autant regretté que si nous eussions perdu cinq cents hommes ; le bon Dieu soit loué de tout. » ( Natalis).

("”) « Aucuns estaient parvenus au bout des eschelles, et se prenaient aux barricades pour grimper ; mais une jeune fille qui estoit la première, avec une faulx, leur coupa les doigts et les fit tomber dans le fossé. » (Mém. de Natalis.)

A ce récit d’un habitant de la ville, il est curieux de comparer celui d’un historien qui était dans le camp. Nous le trouvons dans l’Histoire de la Rébellion excitée en France pendant les années 1620 et 1621, imprimée à Paris en 1623. « Vous eussiez veu ceste généreuse noblesse, non comme des

la tête, se battant avec fureur; les autres portent des rafraïchissemens aux combattans et des médicamens pour les blessés. Peu à peu les royalistes perdent du terrain, descendent la brèche, et franchissent le fossé qu'ils laissent jonché de cadavres. Le baron de Eaferté se tenait l’un des derniers au-dessus du bastion , se faisant un rempart de son épée; le capitaine Marmonié court à lui, et dès les premiers coups il voit son épée brisée entre ses mains, il saisit alors son ennemi à bras le corps, et le fait rouler avec lui dans le fossé; là, après une lutte de quelques momens , il se dégage, prend l’épée de son adversaire et lui en perce le sein. Cette attaque , qui ne dura pas moins de deux heures, coûta aux assiégeans trois cents soldats, outre soixante gentilshommes blessés et quarante tués ;

hommes, mais comme des lyons magnanimes , monter et grimper à la proye de l'honneur , pour emporter céste place , et faire tout ce qui estoit de la force et du pouvoir humain en ceste occasion. Mais aussi d'autre part vous y eussiez veu les ennemis , en visage de dragons, se défendre, et repousser les nostres avec tant de feu et de furie, que l’on les estimait plus tost estre diables incarnés, que vrais hommes naturels, tant l'extrémité et le courage invincible de nos assaillans les obligeoient à ceste forte et nécessaire défense ; les femmes mesme, vraies tygresses endiablées, assommoient nos soldats à coups de pierres et de tonneaux pleins de grez qu’elles roulaient sur leurs testes de dessus les murailles. L’inhumanité fut bien si monstrueuse au courage des rebelles, qu'après avoir despouillé les corps de ceux qu’ils avoient enlevés, ils les jetoient, aussi nus que la main, dans le fossé, parun exemple de plus barbare ignominie que les hommes les plus barbares sçauroient faire à leurs ennemis. » (pag. 537.)

parmi ceux-ci se distinguaient le marquis de Thémines, Laferté, Casbon, d'Estiols, Dalon et l'aîné des frères Valencé. Les assiégés y perdirent, avec cent vingt soldats et une femme , le comte de Bourfranc et les capitaines Pierre et Ferrières, qui moururent, quelques jours après, des blessures qu'ils avaient reçues. Vignaux eut alors le commandement à Villebourbon.

Ce combat exalta beaucoup le courage des Montalbanais, surtout des femmes, qui dès lors prirent part à toutes les affaires un peu vives. Ils crurent voir un signe de la protection divine dans l’arc-en-ciel, qui parut brillant et «clair » sur la ville, à l'heure même où la lutte était le plus acharnée ()}. De son côté, le duc de

(”) Ce phénomène serait fort curieux au point de vue des sciences physiques, s’il eut lieu , comme l’affirme un de nos historiens « dans le serein de l'air, sans pluie précédente ni subséquente. » Nous croyons devoir rapporter l’entier récit que fait de cette vision un témoin oculaire, qui a gardé l’anonyme. On jugera ainsi de l'esprit qui régnait dans la ville. « Les cieux, voulant avoir part à cette journée signalée, firent montre et parade dans le serein de l'air, d’un double arc-en-ciel fort grand , le mieux marqué et colorié qu'il fût possible de voir, sans pluie précédente ni subséquente de plusieurs jours ( pour prévenir les astronomes). Les assiégés n'ayant d'autre refuge qu’au secours du grand Dieu qui préside aux alarmes et combats, furent tous esjouis

. de cette vision apparente , l’interprétant à bon augure et ayant ce chant en leur bouche :

Mais pour nous, en ces dures alarmes, Est l'Eternel, le Dieu des armes ; Le Dieu de Jacob est un fort Pour nous, encontre tout effort.

DE MONTAUBAN. 175 Mayenne ne fut pas rebuté par cet échec, qu'il attribua à l'insuffisance des échelles, et résolut de tenter un plus grand effort. Il fait creuser une mine sous le bastion, et, pour détourner l'attention des assiégés, autant que pour tenir ses soldats en haleine, il donne ordre, le lendemain, d'attaquer à dix heures du soir le corpsde-garde qui était auprès du fossé. Un seul sergent s’y porte avec dix soldats, et sy met à couvert au moyen de quelques gabions. Vignaux essaie vainement de s'en emparer, mais 1l appelle à son secours Reyniès, Marsolan et Marmonié, qui accourent à la tête de trois cents hommes, se rendent maîtres des gabions, et poursuivent les fuyards jusqu'’auprès de la tente du duc, qui fut obligé de sortir lui-même, la pique à la main, pour les repousser.

Au Moustier, les généraux ne pouvaient s’entendre sur la descente du fossé. Après bien des discussions, après une reconnaissance qu'avait faite Bassompierre par ordre du roi, l’attaque

Montauban meten cet assaut , Pour sa pleine assurance , En Dieu son espérance ; Il attend secours du Très-Haut , Dont se peut assurer De ferme demeurer. »

( Relat. manusc. pag. 88.)

avait été enfin résolue, lorsque Marillac, maréchal-de-camp, et de Schomberg, grand-maître de l'artillerie, obtinrent encore un sursis, en donnant au connétable l'assurance que, dans peu de jours, ils seraient maîtres de la ville (”, sans courir d'aussi grands dangers. On se borna donc à lancer des boulets contre la tour du Moustier et contre le demi-bastion, jusquà la porte des Carmes. Pendant les jours suivans, toutes les batteries ralentirent considérablement leur feu (”). | |

La tranchée était poussée assez vivement du côté de Montmirat, et déjà, le 8 septembre, on put creuser une mine sous la corne, malgré le feu de la place qui atteignit, entre autres, le capitaine Goul. Tous les efforts des assiégés ne purent empêcher non plus les royalistes de se loger entre les deux cornes, et d'établir, pour mettre les mineurs à couvert, une espèce de cavalier , ou machine formée de pieux et de planches recouvertes de terre. Mais, le 414, les

(*) Les moyens, que ces généraux disaient être infaillibles, ont échappé à la connaissance des historiens. Peut-être serait-on fondé à croire qu'ils jouaient le connétable, et que la plupart de ceux qui furent employés à ce siége n'avaient d'autre but que de le faire échouer.

(**) « Aucuns avaient opinion que ceste batterie lente estoit à cause que partie de l’armée du roy estoit allée au devant du duc de Rohan, et qu'elle avait pris une partie des canons. » (Mém. de Natalis.)

assiégés font une vive sortie, et incendient la machine.

Enfin les assiégeans avaient reconnu que le bastion du Moustier était l’un des plus faibles de la ville, et ils se décidèrent à y donner l’assaut avec quelque espoir de succès. Pendant qu'on simule des attaques dans les autres quarüers , les assaillans franchissent le fossé, enfoncent une barricade et poussent vigoureusement les assiégés jusque dans le corridor qui séparait le retranchement de la demi-lune. L’alarme est aussitôt donnée dans toute la ville (”), on sortait

(*) On ne cessait de répéter aux Montaïibanaïs qu'ils défendaient la cause de la religion , la cause de Dieu même , que ce Dieu ne manquerait pas de faire un miracle , s’il le fallait, pour faire triompher sa justice ; et pour entretenir les esprits dans cette disposition , on avait soin de raconter avec exaltation, comme des preuves de la protection divine, les évènemens, les phénomènes naturels. Ainsi, le ministre Joly rapporte que «le 12, à l'heure où la prière se faisoit dans tous les quartiers , trois petites nues de couleur perse, se joignant sur leur pointe , faisoient une section de cercle ; vers le couchant se voyoit une rougeur estincelante , en forme de pyramide renversée , dont la sommité approchoit les trois nues; au septentrion, un grand nuage pasle, d'où naissoit grand nombre de grosses lames à moitié noires. Dans une heure il ne resta que le nuage, lequel, jusques à trois heures après minuit, rendit tant de clarté que la lune en son premier quartier. » Voici un autre présage dont le souvenir a été conservé par Natalis : « A esté rapporté par un sergent de compagnie qu'’estant pour la garde des bastions du Moustier, une chose merveilleuse, c’est que quelques heures avant l'assaut du 12, il vit, avec quelques autres soldats, un vol d'oiseaux noirs, gros comme merles ou estourneaux, et cependant n'estant de l’une ny de l’autre espèce , lesquels vindrent en vitesse devers les ruines du temple du Moustier jusque près dudit bastion, où estant

rebroussèrent leur vol , et s’en retournèrent par le mesme endroit par lequel

du prèche, vers trois heures ; on se porte en foule sur le lieu du combat, qui fut des plus acharnés ; les femmes , armées de faux , de fourches, de feux d'artifice, de cailloux, se signalent par leur audace; les canons, soit de la ville soit du camp, ne cessent de tonner ; le capitaine Dupuy, sorti par le bastion du Paillas, prend les ennemis par le flanc; mais aucun effort ne peut chasser de la demi-lune les assiégeans, qui y établissent une barricade, que fit détruire pendant la nuit le capitaine Durand. Les assiégés, qui n'avaient pas encore essuyé d'échec semblable , firent de grandes pertes dans cette action qui dura quatre heures; mais celles des royalistes furent beauconp plus considérables ; on trouva parmi les morts, qui furent retirés pendant la nuit, le baron de Prix, Desages , Lavalette-Màssenon et Bourran de Rodez.

Fort irrité contre les autres quartiers, qui n'avaient pas cherché à diviser par de fausses attaques les forces des assiégés , ainsi qu'il les en avait priés, le duc de Mayenne résolut d'opérer tout seul; et désespérant de se rendre

ils estoient venus; et lors ledit sergent dit aux soldats que c’estoit un tesmoignage et signal, que Dieu envoyoit pour nous signifier que nous aurions un assaut bientôt, mais que nos ennemis seroient battus et s’en retourneroient confus, Comme ils firent par la faveur de Dieu.

DE MONTAUBAN. 477 maître de la demi-lune, 11 fit braquer cinq canons contre le demi-bastion qui était près de la rivière, dans le faubourg Toulousain. C'était en effet l'ouvrage le plus facile de ce quartier , sans retranchement , mal flanqué , pouvant à peine contenir vingt-cinq hommes. Les assiégés eurent beau se hâter de faire des retranchemens et se porter en grand nombre sur ce poimt, les assaillans s’emparèrent, dans la nuit du 11 au 42, d’un large corridor, sans éprouver aucune perte, et malgré les efforts inouïs qu'on fit pour les repousser, ils étaient maîtres, dès le 15, de tout le fossé. Le duc fait alors rouler des gabions dans le fossé même pour s’y établir, mais d’incessantes décharges de mousqueterie le firent reculer jusqu’à la contrescarpe. Deux pièces de campagne, tirant de ce point, ont bientôt détruit le coffre, et donné la mort à tous ceux qui le défendaient. On se hâte d'en construire un autre plus à couvert, près de la casemate; maïs Îa position était critique; Vignaux demande la réunion du conseil, où assistèrent tous les oflciers. D'Ade, qui était mécontent et dépité, n'hésita pas à déclarer : qu’en fait de siége , Passiégé doit caprtuler , quand son ennemi tient la contrescarpe. Vignaux , en admettant le principe, fait ressortir avec force la position exceptionnelle dans laquelle se trouve Montauban, qui devait

être la sauvegarde de la religion et le salut des calvinistes. 1! faut, dit-:1l, rompre le travail du duc par une grande sorte , et disputer le terrain jusqu’à la dernière extrémité. Cet avis, quoique le moins prudent, fut unanimement suivi, et heureusement justifié par les évènemens.

Le duc de Mayenne croyait être au bout de son entreprise ; 1} pressait les travanx avec une grande vigueur, et cherchait à distraire par son activité la noire mélancolie, les tristes pressentimens qui l’absorbaient depuis la mort de son frère, le marquis de Villars, Le 16 septembre, après avoir dîné avec le duc de Guise, le comte de Schomberg et quelques autres. officiers , il leur communiqua le projet qu'il avait de livrer l'assaut le lendemain ; il les conduisit ensuite aux batteries , et au moment où il regardait entre deux palissades , il reçut dans l'œil une balle, qui lui donna instantanément la mort (). Il avait montré plus de courage que de prudence et d’habileté; cependant il était

(*) Nous apprenons dans les notes de Natalis comment fut reçue dans la ville la nouvelle de la mort du duc de Mayenne. « Il fut frappé d'une mousquetade à l'œil gauche, duquel coup il mourut sur le lieu, au grand estonnement de nos ennemis, et à la grande joie et au grand bien de ceste ville, de laquelle il avoit souyent.juré la ruine; mais le bon Dieu nous a délivrés de ce qu'il avoit conçu dans son cœur, par faveur spéciale, de quoy nous lui rendons grâces très humbles. »

en bonne voie, et son ardeur pouvait faire espérer un succès. Le duc de Guise ayant refusé le commandement que le roi lui fit offrir , il fut remplacé par le maréchal de Thémines, qui abandonna aussitôt les projets du duc, consultant, ainsi que lui, bien plus sa bravoure que sa raison, et dont on disait qu'il n'avait jamais demandé quel était le nombre des ennemis, mais seulement où ils étaient.

Pendant qu'on se battait vaillamment à Villebourbon, le connétable, qui avait des motifs particuliers de préférer une capitulation des habitans à une prise d'assaut, faisait de nouvelles tentatives pour amener la ville à'se soumettre. Il employa à ce dessein Veyrières, gentilhomme calviniste, qui avait été gravement blessé au combat de Septfonds. Après avoir fièrement rejeté plusieurs demandes, les habitans consentirent à entrer en pourparler avec cet officier, sous les remparts de la ville, et répondirent en ces termes aux propositions qu'il leur fit d’un accommodement : « En l’accommodement particulier nous ne pouvons voir que la ruine inévitable de la ville, et la servitude des habitans, plus à craindre mille fois que la mort. Toutes les seuretés que nous pouvons prendre seront autant de piéges, si elles n’ont leur raci-

ne en une paix générale. Si vostre charge est de nous en donner des ouvertures, nostre joye vous tesmoignera combien nous y sommes disposés. Pour acheminer un bien si profitable à la France, ayez permission, de ceux qui vous envoient icy , d'aller à l'assemblée de La Rochelle et. vers le duc de Rohan, pour le leur communiquer; sinon, dites-leur qu'ayant vescu en l'union des églises, nous y voulons mourir.

Ceste résolution ne nous peut estre imputée à crime de rébellion contre le roi, duquel nous avons toujours esté et serons très humbles et très fidèles subjects; ny les calomnies de nos ennemis n’empescheront point que devant Dieu nous ne portions ce tesmoignage, prests à le signer devant les hommes de nostre propre sang , si besoin est. »

Au bout de peu de jours il rapporta la réponse du duc de Rohan, qui consentait à ce que Montauban fit un accommodement, pourvu que toutes les villes du parti, qui n'avaient pas été attaquées par le roi, fussent comprises dans le traité. Le conseil de direction, réuni au conseil de guerre, fit dire au connétable qu'il accepterait des propositions qui auraient pour base des conditions de cette nature, etil demanda du temps avec des passeports pour envoyer au duc

DE MONTAUBAN. 181 de Rohan une députation chargée de demander son avis sur les articles du traité qu'ils devaient conclure. Le connétable commit une faute bien grave en délivrant aux deux députés Montalbanais, des passeports qui leur permirent daller presser le duc d'envoyer le secours , sur lequel ils n’osaient déjà plus compter. Aussi laudace et la fierté des assiégés furent-elles centuplées après ce voyage. Le conseil de direction avait d’abord choisi, pour cette mission , d’Ade et Chamier; mais celui-ci, se croyant plus compromis que les autres, ne voulut pas se confier à Ja foi du connétable, et il fut remplacé par Pavocat Noailhan , homme plein de sagesse et de modération. Ils partirent le 15 septembre.

Le duc de Sully, qui craignait beaucoup pour son fils, le comte d'Orval, prit occasion des pourparlers dans lesquels étaient entrés les assiégés, et leur écrivit une longue lettre pour les engager à se soumettre à la bienveillance du roi, leur offrant son entremise et tout son crédit pour les tirer du mauvais pas où ils étaient, demandant à entrer dans la ville pour leur faire part des conseils de sa vieille expérience. Mais ses paroles pressantes , affectueuses, ne trouvèrent aucun crédit dans la ville. On venait d'apprendre que les troupes envoyées par le duc de

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Rohan, étaient arrivées à S.-Antonin ; les esprits n'étaient plus disposés à une transaction ; on fit à Sully une réponse mielleuse et évasive , avec de grandes units de reconnaissance , mais en déclarant qu'on ne pouvait écouter aucune proposition avant que les députés ne fussent revenus de Castres. |

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