‹ Histoire de Montauban (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

au camp royal de la nouvelle qu’on Sy avait apprise de la défaite d’une PÉars troupe, envoyée par le duc de Rohan au secours des Montalbanais. Le duc d’Angoulème avait , en effet, surpris entre Réalmont et Lombers le capitaine Boyer, qui conduisait sept à huit cents hommes, et les avait taillés en pièces. Mais on sut bientôt que les troupes des-

tinées aux assiégés étaient parvenus à S.'-Anto-

pin, après avoir fait un détour, et l’on fut obligé de dégarnir les tranchées pour envoyer toutes les nuits, dans la direction de cette ville, des corps détachés de cavalerie, chargés de s’opposer à l'entrée de ce secours dans Montauban. On fit faire dans ce but de grands abatis d’arbres dans la forêt de Grésigne et dans tous les chemins de S.‘-Antonin; on construit entre le camp du Moustier et celui de Montmirat un grand nombre de redoutes , où se tiennent, pendant le jour, plusieurs régimens d'infanterie, qu'on double durant la nuit. Par suite de ces travaux, ceux du siége furent considérablement ralentis; les batteries ne résonnaient qu’à de rares intervalles.

Le maréchal de Thémines, après avoir abandonné les projets du duc de Mayenne, montrait seul quelque vivacité dans l'exécution du dessein qu'il avait conçu, d’abattre le pont pour empêcher les communications entre la ville et le faubourg qu'il était chargé d'attaquer. Deux canons , placés sur la rive gauche du Tarn, battaient larche du milieu du pont, tandis que deux autres, établis sur la rive droite, cherchaient à démolir la tour qui protégeait la porte de Villebourbon. Mais après avoir lancé sept ou huit cents boulets, sans résultat apparent , 1l abandonna cette entreprise.

Encouragé par le succès qu'il avait obtenu, le prince de Joinville fit creuser une mine sous la demi-lune du Moustier; le 20, après une vive canonnade , il y fit mettre le feu, vers quatre heures du soir ; et, quoiqu'’elle n’eût pas entièrement réussi, les soldats montèrent à l'assaut avec tant de vigueur qu'ils chassèrent les assiégés d’une barricade , ainsi que d’un retranchement qui était derrière , et les poussèrent jusque dans le bastion. L’alarme se répand dans toute la ville; le marquis de Laforce accourt avec des troupes fraîches; trois fois il fait reculer les assaillans , trois fois ceux-ci regagnent le bastion , et restent enfin maîtres de la demilune, des barricades et du retranchement. Ce combat, qui dura trois heures, fit éclater le courage héroïque des Montalbanaises, qui lançaient, avec autant d'intrépidité que d'adresse, les grenades, les feux d'artifice; ou bien, la pique à la main, se tenaient au premier rang, encourageant les soldats par leurs paroles et par leur exemple (”. Les assiégés passèrent la

(”) « L'histoire a conservé le nom de deux de ces femmes , Jeanne Paulhac, fille d’un orfèyre , et Guillemette de Gasc , qui, après avoir combattu avec courage , y finirent leurs jours. La dernière, toujours au premier rang , tua, à coups de pique, deux officiers ennemis, et succomba sous un coup de mousquet, au moment où elle poursuivait les fuyards. « Je suis contente, dit-elle, et ne regrette point:ma mort.» Le public fit, ainsi que dans les anciennes répu-

bliques, les frais des funérailles de ces deux héroïnes Montalbanaises. (Cathala-Cot. tom. 5, pag. 70.)

nuit à couper le corridor, à vingt pas des assaillans, par une traverse qu'ils épaulèrent de plusieurs barricades ; ils avaient perdu une trentaine d'hommes , et avaient eu un grand nombre de blessés, parmi lesquels se trouva le brave Reyniès , qui fut obligé de céder le commandement à La Rivière-Marsolan.

D’Ade et Noailhan arrivèrent sur ces entrefaites ; le conseil de guerre et Île conseil de direction furent immédiatement assemblés pour entendre le récit de leur voyage, et pour connaître les vues du duc de Rohan. Ils dirent qu'après être sortis de la ville, ils avaient été contraints d'aller saluer le connétable, qui d’abord les gourmanda très sévèrement, puis les traita avec douceur et les engagea vivement à porter le duc de Rohan à la paix, exigeant que Desplan les accompagnät jusqu'à Castres, pour la sûreté , disait-1l, des députés. Ils trouvèrent le duc assez disposé à la paix ; mais après que les Montalbanais lui eurent fait connaître, dans une entrevue particulière, l’état de leur ville , il leur tint un tout autre langage ; il promit d'envoyer sans délai un secours, et saisit l'occasion d’une revue de ses troupes, qu'il passa devant Desplan, pour donner ordre à Beaufort de conduire, sans délai, à Montauban, en pas-

sant par S.-Antonin, son régiment composé de douze cents hommes. Il recommanda ensuite aux députés de ne consentir à aucun accommodement avant que ces troupes ne fussent rendues à leur destination, parce qu’elles aideraient beaucoup à obtenir des conditions meilleures, annonçant du reste qu'il se rendrait à Villemur en temps opportun, pour traiter de la paix avec le connétable. D’après ces faits, il fut unanimement décidé qu’on attendrait, pour donner suite aux propositions de paix, l’arrivée du renfort; et il fut répondu à Veyrières, qui demandait la nomination de délégués pour s’entendre avec Desplan, que la ville avait remis tous ses intérêts entré les mains du duc de Rohan, et que c'était à lui qu'il fallait s'adresser.

Noailhan ajouta que, d’après les discours de Desplan, il avait conjecturé que les assiégeans préparaient quelque grande mine, sans avoir pu deviner en quel endroit. Mais le marquis de Laforce, très expérimenté dans l'art de la guerre, soupçonna que c'était sous la corne de Montmirat. Il prend aussitôt des mesures pour en détourner les effets ; il fait ranger six hérissons queue à queue, faisant un quart de cercle, pour couper la pointe de la corne à vingt pas de son angle; il les appuie de mantelets, et fait

creuser une contre-mine. Ces travaux n'étaient pas encore terminés, le marquis de Laforce lui-même, accompagné du comte d'Orval, de Castelnau, de S.“Orse et du premier Consul, venait de les visiter, et depuis un demi-quart d'heure à peine était sorti de la contre-mine, lorsque, le 25, vers cinq heures du soir, le connétable fit jouer la mine , qui contenait une si grande quantité de poudre que toutes les maisons de Villenouvelle tremblèrent, etque toute la ville fut couverte d’une épaisse fumée. À ce bruit, à la vue des grosses mottes de terre qui pirouettaient en l'air, les plus hardis des assiégés se portent en foule vers le quartier de Montmirat; la brèche était énorme, vingt-cinq pas du rempart avaient été emportés; mais la force excessive de la mine avait été funeste aux assaillans ; car toute la masse de la corne, après avoir été enl2vée assez haut, était retombée en arrière sur les tranchées, où elle avait englouti deux compagnies entières du régiment de Chappes, et plusieurs volontaires. De plus, le terrain avait été coupé à pic, et la brèche était plus escarpée que le rempart lui-même ; en sorte que les assaillans, sous les ordres du maréchal de Chaulnes qui s’obstinait à ne pas reculer, après quelques tentatives inutiles, s’y laissaient tuer sous les grenades, les feux d'artifice , les cal-

loux qu'on leur lançait à plomb, sous les coups de mousquets qui les prenaient par le flanc.

Les assiégés, emportés par la fougue de leur courage, après avoir vu périr au milieu d’eux le jeune baron de Laguépie , courent au devant de l'ennemi, franchissant avec impétuosité les barricades , sous les ordres des capitaines France, Lamothe et Trabuc, tandis que Bardon-Lalane opère une violente sortie par la corne $.'-Orse. Bassompierre vole , avec deux compagnies des gardes, au devant de ceux-ci, et les force à rentrer dans la ville; il va secourir ensuite la batterie que la première troupe des assiégés cherchait à enclouer, après avoir mis le feu aux gabions ()}; et, secondé par deux nouvelles compagnies qu'y envoya le maréchal de Praslin , les oblige à se retirer, sans pouvoir toutefois les empêcher d’emporter plusieurs sacs de poudre et de laine. Le maréchal de Chaulnes s’opiniätrait encore mal à propos à former un logement sur le sol bouleversé par la mine, et

(”) Dans cette attaque, les femmes mêlèrent un incroyable sang-froid à leur intrépidité naturelie. L'une d'elles sortait par la brèche, avec une brassée de paille, pour incendier les gabions , lorsqu'un soldat l’arrête : « Laissez-moi aller , dit elle , la perte n’est pas grande si je meurs , vous voyez que je suis vieille. Il vaut mieux que vous vous retiriez, vous êtes jeune et pouvez servir longtemps. » « Elle fust où estoient les autres et n'en revint point. » ( Relat, manusc. pag. 110.)

au moment où Praslin prenait le commandement, les assiégés firent une sortie; Bassompierre les repoussa , et leur tua, dans cette journée , une quarantaine d'hommes , parmi lesquels on distinguait Ferrières, Capdeville et un fils de Rouflio, qui s'était présenté le premier à la défense de la brèche. Les assiégeans travaillèrent, la nuit, à enlever leurs morts , qui s’élevaient au nombre de quatre cents au moins ; les assiégés construisirent de leur côté une barricade, qu'ils furent obligés d’abandonner,le lendemain , à la suite d’un combat meurtrier. |

L'annonce de l’arrivée prochaine des troupes de S.'-Antonin était pour l’armée royale, déjà diminuée par les combats , les désertions et les maladies, le sujet de fatigues continuelles. La Rivière, qui défendait le Moustier , ayant reconnu que les tranchées qu’on creusait au-delà du Tescou étaient mal gardées , à cause des patrouilles qu’on envoyait sur les chemins de S.'‘-Antonin, sortit durant la nuit du 26, avec Escorbiac, à la tête de trente mousquetaires , et jela une vive alarme dans deux corps-degarde , que ses soldats pillèrent. Le même jour, le maréchal de Thémines fit demander à Villebourbon un entretien avec Bonencontre,

pendant que Desplan et Des Isles essayaient à Villenouvelle de s'aboucher avec les Consuls ; mais le conseil s’y opposa avec fierté.

Dans la nuit du 28 au 29 septembre, Beaufort , suivant le chemin le plus direct de S.'-Antonin à Montauban, qui était le plus mal gardé, ainsi qu'il l'avait prévu, s’avança sans coup férir, sans danger, avec sa petite troupe quil avait divisée en trois bataillons de quatre cents hommes chacun, jusqu'auprès de la ville. Une heure plus tôt, il n’eût même rencontré aucun obstacle, et aurait eu tous les avantages sur l'armée royale, tant celle-ci était en désordre. Les ducs de Vendôme et de Chevreuse , les maréchaux de Lesdiguières et de S.'-Géran, le comte de Schomberg, Bassompierre et Marillac s'étaient portés à sa rencontre; mais ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Bassompierre , qui faisait les fonctions de maréchal-de-camp, parvint à les établir chacun dans son poste. IL plaça derrière une barricade, au lieu appelé la Carrière de Rous, le régiment de Normandie, et, sur la gauche, 1l fit avancer deux cents Suisses. Le second bataillon des troupes auxiliaires, entendant les tambours à droite, dévie à gauche, où les Suisses le massacrent et le mettent en fuite ; le troisième bataillon est entraîné et fuit aussi

dans le bois du Ramier, où la cavalerie ennemie le poursuit. Le premier bataillon était passé heureusement à la vue du régiment d'Estilhac, qui ne lui avait pas même uré un coup de mousquet; mais Beaufort, qui le commandait, revient sur ses pas pour dégager le second, s’égare dans un chemin creux et tombe entre les mains des royalistes qui le font prisonnier. Au premier bruit du combat, les assiégés avaient mis des feux sur les clochers, sur les bastions, et avaient fait sonner le tocsin à toutes les cloches , pour guider leurs amis, qui parvinrent épars, en assez grand nombre, dans la ville, favorisés surtout par la ressemblance du mot d'ordre qui était Jean pour les calvinistes, et S.-Jean pour les catholiques. Tout compris, il n'entra guère plus de cinq cents hommes sous sept drapeaux; quatre cents furent tués, et trois cents environ, parmi lesquels étaient le capitaine Penavaïre, de S.'-Antonin , ayant été faits prisonniers , furent envoyés jaux galères. Beaufort fut enfermé à la Bastille.

De son côté, l’armée royale recut le lendemain un puissant renfort; le duc de Montmorency vint investir Villenouvelle, et joindre ainsi le quartier du connétable à celui du Moustier, avec trois mille hommes, formant six régimens,

outre la compagnie de ses gens d'armes, celle de ses gardes, et environ cent volontaires. Atteint d’une fièvre maligne, le duc fut bientôt obligé de se faire transporter à Toulouse , mais ses troupes restèrent au siége (‘}. Le connétable se persuada que les assiégés seraient moins fiers, moins intraitables à la vue de ce secours ; et, après la défaite de Beaufort, qu'il croyait plus complète qu’elle ne Vétait en réalité, car on lui avait persuadé qu'il n’était pas entré plus de cent cinquante hommes dans la place, il chercha à renouer des pourparlers pour en venir à un accommodement ; les assiégés envoyèrent en effet dans ce but des députés: à la corne de

(*) La venue des ces troupes auxiliaires fit penser aux assiégés que le siége pourrait encore durer long-temps, et dans la crainte de manquer de vivres, on fit au conseil la proposition de faire sortir de la ville les bouches inutiles. Mais après qu’on se fut assuré que les provisions de blé pouvaient suffire encore durant plusieurs mois , on se contenta de faire abattre tous les chiens, et les chevaux dont le prix ne dépassait pas vingt écus. D'ailleurs tous s’employaient, tous étaient utiles dans la ville ; il n'y eut pas de vive attaque à laquelle les femmes ne prissent part, les enfans de douze et de quatorze ans Voulaient toujours combattre aux premiers rangs, et ce n’est pas sans peine qu'on pouvait contenir leur bouillante audace ; les vieillards eux-mêmes ne se bornent pas à donner des conseils : « ceux-mêmes que l’âge dispense de la peine, ne dédaignent point d'y participer. Les plus notables et anciens de tous ordres plus relevés prennent les armes, et, chargés de demi-piques, de haillebardes , pertuisanes , sachant qu'on avait fait quelque partie en laquelle on devait prendre quelques compagnies qui étaient en garde à la corne de Villenouvelle, s’en vont en bon ordre pour garder eux-mêmes cette corne. Mais leurs qualités et leur âge donnèrent argument aux capitaines pour faire leur retraite, les jugeant plus nécessaires dedans que dehors, ainsi que Coriolan dit aux sénateurs romains ». ( Relaf. manusc. p. 107.)

Montmirat , où les attendait Desplan , aCCOMpagné de Des Isles. Celui-ci, qui était du parti de Rohan, ne néglige rien pour effrayer les Montalbanais , 1l exagère le nombre des troupes arrivées du Languedoc , ainsi que la faiblesse du duc de Rohan, quil représente comme hors d'état de leur fournir aucun secours. Il les presse d'accepter le traité qu'on leur offre et de prier les ducs de Sully et de Lesdiguières d'aller défendre leurs intérêts au colloque, qui devait s'ouvrir prochainement à Villemur , et auquel il devait assister lui-même avec le duc de Rohan. Mais avant de se retirer 1l trouva moyen de dire à l'oreille de l’un des députés : ne croyez rien de ce que j'ai dit. Le conseil de direction, qui était chargé de répondre aux propositions de Desplan , se borna à solliciter des passeports pour un nouveau voyage à Castres; mais on n'eut garde de les accorder, et les choses en restèrent là. Une autre conférence que le maréchal de Thémines eut , le 1.“ octobre, à Villebourbon, avec le Consul Lavergne, accompagné des conseillers Constans et Leclerc, n'eut pas un meilleur succès.

On se prépara donc de chaque côté à de nouveaux combats. Le 6 octobre, deux mines jouent en même temps à Villebourbon, l'une

DE MONTAUBAN. 195 sous le bastion déjà écroulé , et Fautre sous le bastion contigu. Les assiégés en avaient été averis la veille, mais trop tard pour en prévenir les effets. Elles ouvrent le fossé en deux endroits ; les assiégeans s’y jettent avec ardeur, dressent des mantelets , creusent un coffre qu'ils environnent d’une barricade, se logent au pied du bastion sous une galerie couverte, et creusent immédiatement une autre mine. Une contremine est aussitôt ouverte par les assiégés; les mineurs se rencontrent ; on se bat à coups de pistolet ; les assiégés s'emparent de la galerie en la remplissant d’une épaisse fumée, et en y lançant quelques pétards. Le lendemain, les assiégeans la prennent et la continuent sous le bastion. Au Moustier, les mineurs du prince de Joinville furent aussi arrêtés par les contre-mineurs, qui se battirent à coups de piques et d’épées, toutefois sans grande effusion de sang.

Cependant le roi voyait avec peine les lenteurs du siége, et témoignait une grande impatience de ce quil ne touchait pas encore à sa fin. 11 fit assembler un grand conseil des généraux et des maréchaux-de-camp , pour leur demander dans combien de temps la ville serait décidément prise. Les officiers du quartier du roi, qui durent les premiers émettre leur avis,

protestèrent qu'ils y consacreraient tout leur courage, toute leur ardeur et tout leur sang, mais ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient rien déterminer. Ceux du Moustier promirent de s’en rendre maîtres dans douze jours ; et le maréchal de S.'-Géran , qui était à leur tête, s'y engagea sur son honneur et sur sa vie, ne demandant qu'un plus grand nombre de canons (). Dès le lendemain, on fit mettre à sa disposition tous les canons du quartier du roi, où l’on ne laissa que deux bâtardes, dont les effets étaient si minimes qu'elles furent pour les assiégés un sujet de moquerie.

Les batteries du Moustier, ainsi doublées, dirigent un feu incessant contre le bastion de Paillas ; le marquis de Villeroi ouvre une tranchée sur la rive gauche du Tescou, et se hâte d'atteindre un petit tertre, sur lequel il veut placer une baiterie, destinée à faire une brèche à la muraille de la ville, peu forte en cet en-

(*) Ces officiers ne montraient tant de confiance qu'après un entretien qu'ils avaient eu avec d'Ade, dont l'amour-propre avait été blessé par les assiégés , surtout par Vignaux, et qui s'était retiré auprès du connétable, auquel il avait indiqué, par un coupable esprit de vengeance, les parties les plus faibles des fortifications. D’après ce qu’il avait dit du bastion de Paillas, on pouvait croire qu'en peu de jours on pourrait s’en rendre maître. Mais les assiégeans n'avaient pas calculé tout ce que leur présenteraient d'obstacles les audacieuses attaques des Montalbanais, et l'ardente activité qw'ils mirent à fortifier leurs murailles. ( V. Relat. manuse. p. 118.)

DE MONTAUBAN. 197 droit, et protégée par un fossé qui n'avait pas plus de deux toises de profondeur.

De son côté, le connétable ne perdait pas de vue ses projets, et poursuivait son système de négociations. Il se rendit le 7 octobre au château de Reyniès, où venait d'arriver le duc de Rohan, pour conférer sur les bases d’un traité de paix. Le duc se vante, dans ses mémoires, des éloges et des offres très avantageuses que lui aurait faites le connétable , qui lui aurait dit quil avait acquis assez de gloire en secourant Montauban à la face de son roi; mais ils rompirent, ditil, parce que le connétable ne voulait comprendre dans le traité que la ville assiégée. Bassompierre affirme , au contraire , qu'ils demeurèrent d'accord sur toutes les conditions d’une paix générale, dont les bases furent même approuvées par toute la cour de Piquecos, excepté par le cardinal de Retz et le jésuite Arnoux, qui soutenaient qu'on ne devait jamais traiter avec les ennemis de la foi. Le comte de Schomberg S'y opposa aussi vivement , et proposa d'en renvoyer la signature à quinze jours, donnant l’assurance qu'avant cette époque la ville serait prise. Il avait une telle confiance dans le succès de ses eflorts, qu'il répondit au maréchal de Chaulnes , qui lui demandait ce qu'on ferait si

l'évènement ne répondait pas à son attente : «je veux, sil en était ainsi, que le roi me fasse trancher la tête.» Mais le duc de Rohan, qui regrettait déjà de n'avoir pas tiré un meilleur parti de sa position , se crut dégagé par la demande de ce délai, et en s’éloignant de Reyniès, le 9 octobre, il fit dire aux assiégés que tout espoir d’accommodement était perdu, et qu'ils n'avaient quà se bien défendre. Les Montalbanais furent les premiers à annoncer la rupture des négociations, en mettant, le même jour, le feu à une mine qu'ils avaient préparée depuis plusieurs Jours, sous le corps-degarde en forme de cavalier, que l'ingénieur royal Gamorin avait établi près de la corne de Montmirat. Elle produisit peu d'eflet; mais, le soir, vers huit heures, trente caques de poudre furent embrasées dans une métairie près de l'Héritage, par les grenades qu’on lançait continuellement des remparts, et jetèrent le désordre dans tout le camp du Moustier.

La mine à laquelle le maréchal de /Fhémines faisait travailler depuis plusieurs jours, se trouva prête le dimanche, 10 octobre. Entre dix et onze heures, elle ouvre une grande brèche de trois toises ; mais les débris qu’elle Jette en arrière mettent hors de combat un grand nombre

DE MONTAUBAN. 199 de ceux qui devaient monter à l'assaut; les as. siégés profitent de ce moment de désordre pour construire au-dessus une barricade qui rend inabordable la brèche déjà très escarpée. Aussi, après quelques vaines tentatives, le maréchal fait-1l sonner la retraite. Vignaux cependant craignant qu'en s'opiniätrant ainsi à saper les bastions, l'ennemi ne parvint à sy fortifier, proposa au conseil de guerre de faire quelques sorties pour éloigner les assaillans des remparts. Cet avis fut unanimement adopté, même par le marquis de Laforce, qui jusque là avait fait tous ses efforts pour retenir les assiégés dans les remparts. Dès le lendemain, deux heures avant le jour, trois cents hommes d'élite, choisis dans toutes les compagnies , et divisés en quatre détachemens, que commandaient Savignac, Durfort, Peyrebosc, Pascolet, sortent par la demi-lune de Villebourbon, forcent plusieurs corps-de-garde , s’avancent jusqu'au-delà des batteries, dont ils brülent les gabions et les affûts, et ne se retirent, chargés d’armes et de bagages, emmenant une coulevrine et un grand nombre de prisonniers, qu'à la vue de toutes les troupes du camp qui s’avançaient sur eux. Dans cette attaque périrent beaucoup de royalistes , et entre autres Francou, du Bosc, et le cadet de Monthbeton ; le comte de Carmaing

fut blessé, et La Rochefetton fut fait prisonnier. Les Montalbanias y perdirent peu de monde, mais ils regrettèrent vivement Peyrebosc, qui mourut, quelques heures après, des blessures qu'il avait reçues. La nuit suivante, on allait tenter une autre sortie dans le quartier du Moustier, mais elle n'eut aucun succès, parce qu'une mine qu'on avait préparée ne se trouva point prête à temps, et la venue du jour rendit l’entreprise impossible.

Les maladies, les désertions, que facilitait la proximité de Toulouse, et les rudes combats qu'elles avaient soutenus avaient considérablement diminué le nombre des troupes que commandait le maréchal de Thémines. Il déclare au connétable qu'elles sont incapables de résister aux efforts des assiégés, s'il leur plaît de faire une nouvelle sortie, et demande un renfort de sept ou huit cents hommes. On les iui fait espérer, mais on renvoya toujours l’exécution de cette promesse. Il en conçut tant de dépit, que bientôt il tomba malade , s’éloigna de l'armée , et laissa le commandement à ses maréchaux-de-camp, les comtes de Gramont et de Carmaing, qui souffrait encore beaucoup de ses blessures.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans évènement

DE MONTAUBAN. 204 remarquable. Les assiégeans préparaient un assaut général, creusant des mines, poursuivant leurs tranchées, et lançant force boulets pour ouvrir la brèche ; les Montalbanais, qui étaient prévenus des desseins de l’ennemi, se préparaient à une vigoureuse résistance. Enfin, le 17 (), toute l’armée royale se met de bonne heure en mouvement avec un ensemble qu'on y remarquait pour la première fois; des attaques sérieuses devaient être faites à Villenouvelle et à Villebourbon, mais le grand assaut devait être livré au bastion de Paillas, c’est par là qu'on croyait la réussite immanquable ; le connétable, qui ne doutait pas du succès, fait porter le diner du roi dans le quartier du Moustier, afin de le faire jouir du spectacle de lattaque et de la prise de la ville; les commis de Puysieux, secrétaire d'état, quelle sottise! avaient invité leurs amis à souper ce jour-là dans Montauban. Des troupes nombreuses et choisies étaient prètes pour l'attaque ; mais on voulut auparavant faire reconnaître la brèche; Reyneville, chargé de cette mission , s’avance jusqu’à la contrescarpe , sans que les assiégés se donnent aucun

(*) Le Bret et Cathala-Coture , qui l’a copié, rapportent au 21, cel assaut général; mais tous les Mémoires sur le siége , spécialement ceux de Natalis, de Joly, et d’un autre écrivain qui était dans la ville, enfin le Mercure de France lui-même, le faisaient au 17 octobre.

soin de l'en empêcher () ; il n'aperçoit aucune descente dans le fossé , qui était plein de soldats, tout prêts à en défendre valeureusement l'approche ; il s'assure que la brèche, bien réparée, est défendue par un ouvrage, dont il faudrait que les assaillans s’emparassent d’abord. Après quil eût fait son rapport, on s'aperçut qu'on n'avait préparé aucune échelle; force fut donc de renvoyer cette attaque à un autre jour, et le roi retourna à Piquecos, fort irrité contre le connétable.

Cependant la mine joue à Montmirat, vers trois heures , et fait une grande brèche, où les assaillans s’élancent avec vigueur. Les assiégés, après des efforts inouïs , parviennent à les repousser , et après le combat, qui dura jusqu'à la nuit, établissent une forte barricade au-dessus

de la brèche (”).

Vers quatre heures, les éclats d’une mine,

() Ce fait, qui n’est point contesté, rend très probable l’assertion de Joly, d'après lequel , sur l'avis que le roi devait, ce jour-là, visiter le camp, le conseil de guerre des assiégés décida qu’il ne serait tiré aucun coup de mousquet, depuis dix heures jusqu’à trois.

(")« C'est là que fust remarquable le courage d’une femme, qui, comme elle portoit une barrique à la brèche, et qu’une volée de canon la lui eust enlevée d’entre les bras, sans l’offenser autrement, y en remit une autre et la remplit, criant toujours aux ennemis : ni pour cela, Ravaillac, approche! ( Relat. manusc. p. 128.)

DE MONTAUBAN. 205 placée sous le bastion de Villebourbon, annoncèrent que la lutte allait commencer dans ce quartier. Une bonne partie des ruines soulevées par l'explosion , tombent sur les assaillans et les écrasent ; à peine en reste-t-il vingt-cinq qui pénètrent dans le fossé au moyen d’une galerie, et se présentent hardiment devant la brèche; mais quand ils se voient si peu nombreux, ils prennent la fuite et regagnent les tranchées. Bientôt ils reviennent plus nombreux, et soutiennent durant trois heures un combat sanglant, où ils furent presque tous tués ou blessés, mais sans aucun avantage.

Dans la soirée, on fit avancer trois cents hommes contre le bastion de Païllas ; mais uniquement pour tenir les assiégés en haleine, et les empècher de porter toutes leurs forces sur les autres points qui étaient sérieusement attaqués.

Cette journée, sur laquelle on avait fondé tant d'espérance , fut tout-à-fait funeste à l’armée royale, qui y perdit plus de huit cents hommes , tandis que, parmi les assiégés, dix combattans à peine y reçurent la mort. Le ministre Chamier fut de ce nombre; c'était un esprit bouillant, fanatique, exerçant un grand ascendant sur le peuple , qu'il exaltait par des prédi-

cations pleines d'images et d'entraînement (*).

Les soldats royalistes, découragés par toutes ces défaites, décimés par les maladies (*), harassés de fatigues, ne supportaient plus qu'avec impatience les travaux du siége (”); mais les généraux , principalement ceux qui comman-

(”) « Chamier, ministre de ceste église, se tenoit, armé d’une cuirasse et d’une pique , près du bastion du Moustier , quand il fust frappé du canon à l'endroit du ventre. » ( Natalis, Jour. du 17 octobre.)

(*) Le Bret n'aurait pas dû oublier de compter parmi les personnages célèbres à qui le siége de Montauban fut fatal, P. Mathieu, qui avait accompagné Louis XIII, en qualité d'historiographe, et qui mourut avant la fin du siége. Cette mort prématurée est regrettable surtout pour notre ville, qui aurait en cela une curieuse histoire , au point de vue du camp royal, comme elle possède dans le récit de À. I. D. , imprimé à Leyde , et dans plusieurs manuscrits , le tableau dessiné par les calvinistes.

(**) Les Montalbanais au contraire, enhardis par leurs succès, enivrés de leurs triomphes, se livraient avec la plus grande exaltation à tout l’entrainement de leur enthousiasme. « Ce grand et mémorable assaut , dit un témoin oculaire , donné par une armée royale, à la face du monarque et des ambassadeurs de tous les princes voisins , états et républiques , a fait voir au jour que le courage des Montalbanais ne se laisse vaincre ni par canonnades , ni mousquetades, ni mines , ni assauts , ayant leur recours aux cieux. Aussi chacun d’eux chantoit ordinairement :

Mon Dieu, quelque assaut qu’on me baille, Je tiens mes yeux fichés sur toi,

Tu es mon espoir et ma foi,

Ne permets que le cœur me faille.

L'action finie, les assiégés , ayant à leur tête les sieurs de Laforce , comte d'Orval et autres Seigneurs et capitaines, vont rendre grâce à Dieu de cette délivrance heureuse, en prononçant ces mots :

Comme l'oiseau du filet se défait, De l’oiseleur nous sommes échappés ; Voilà comment le grand Dieu qui a fait Et terre et ciel nous a enveloppés. » { Relat. manusc. p. 151.)

daient le camp du Moustier, redoublent d’ardeur. Ils font aplanir le tertre qui dominait la rive gauche du Tescou , afin d'y établir une batterie destinée à ruiner la muraille mal fortifiée qui était en face; on multiplie les mines, qui toutes sont plus funestes aux assiégeans qu'à leurs adversaires. On tente quelques approches, mais peu sérieuses et sans résultat (); enfin , le 26, on s’'abouche dans une nouvelle conférence. Pour y amener les assiégés , le baron de Montaut et Marillac prétextèrent des affaires particulières avec Landrau , attaché au marquis de Laforce. Dupuy, premier Consul , Constans père , Bardon et Natalis père, assistèrent à cet entretien, qui en amena un autre, le lendemain, auquel prirent part du côté des assiégés le marquis de Laforce et son fils avec Vignury, Consul, Gardesy , mimistre, Benoit et Lalane, syndices ; le duc de Chaulnes, frère du connétable, leur adressa de

(*) Les assiégeans s’amusaient de temps en temps à donner de fausses alarmes aux Montalbanais, qui, dans la nuit du 18 , se payèrent de représailles. « Les assiégés , revenus de leurs précédens travaux , envoyent au camp de Villebourbon , non le cheval troyen , mais un autre bidet bardé de bouts de mèches allumées. Les assaillans se croyant attaqués , prennent l’alarme et se mettent en état de défense ; mais voyant ces mèches approcher , prennent la fuite , après avoir lancé quelques mousquetades ; l'alarme est dans tout le camp , les plus éloignés prennent ceux-ci pour des assiégés qui courent sur eux, les attaquent, et plusieurs sont ainsi tués avant qu'ils ne soient reconnus. Durant ce temps on me cesse de tirer du haut des bastions en criant : tue, tue! » ( PV. Relat. manusc. p. 155.)

vifs reproches , se poria même à des menaces, qui ne firent quirriter leur fierté et exalter leur enthousiasme.

Rentrés dans la ville, les députés rendent compte du résultat de leur mission au conseil , qui, pour toute réponse aux propositions de paix, ordonne une sortie contre le camp du Moustier, et les corps-de-garde qu'on avait établis dans la plaine du Tescou. Dès le lendemain (), deux heures avant le jour , cinq cents hommes, choisis dans toute la garnison et parmi les volontaires, sortent, divisés en trois corps principaux, par le bastion du Paillas et par celui du Moustier.

La première colonne, commandée par Reyniès, qui avait sous ses ordres S.'-Sébastian, Ressoul et Bourguet, prend à droite et se poste aux tranchées les plus reculées ; il fond sur le régiment de Picardie et l’écrase ; Boutaric à la tête de la seconde colonne se dirige vers la gauche, suivi par Dubois, chasse de la demi-lune du Moustier les ennemis qui l’occupaient depuis long-temps , et va ensuite faire sa jonction avec la

() Tous les historiens qui ont pris part au siége , rapportent cette sortie au 28 , tandis que, d'après Le Bret et Cathala-Coture , elle aurait eu lieu te 24. Il nous paraît incontestable que ces derniers se sont trompés. Il est cependant surprenant que le continuateur de Cathala-Coture , qui a souvent copié le manuscrit que nous ayons sous les yeux, n'ait pas reconnu cette erreur.

première colonne, égorgeant tout ce qui se trouve sur son passage; d’Amet, fils du marquis de Laforce, secondé par Salze, marche au centre avec la troisième colonne, aborde la batterie qu'avait déja démontée une mine, emporte une redoute et fait main basse sur les Suisses qui furent dispersés. Les femmes accourent avec de la paille , brülent les gabions , les affüts, et enclouent les canons (”). Les vainqueurs, après avoir ravagé tout le camp, rentrent triomphans dans la ville, emportant comme trophée une grande quantité d’armes et de bagages et un mortier de fonte qui pesait environ cinq quintaux.

C’en était fait de l’armée royale, le décourasement était dans tous les esprits, 1l ne restait plus aucune chance de succès ; le roi se montrait très mécontent, et le connétable était préoccupé de craintes sérieuses. Un grand conseil de tous les généraux se réunit dans le camp du Moustier, pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire. Les avis d’abord se partagent ;

(") « Les femmes n’oublient pas de porter paille et fascine , brûlent gabions et embrasures des canons, dont il y en eut quatre encloués , et un d’iceux par une fille d’un forgeron, nommée Marthe de Carnus , qui, montant à chevauchons, avec clous et marteau, l’encloua; en mémoire et reconnaissance duquel acte héroïque, elle reçut récompense des deniers publics de l’hostel-de-Ville , avec une commune et générale admiration d’un courage si généreux. » ( Rela. manusc. p. 138. )

les uns proposent de construire trois forts, l’un au Moustier, l’autre à Montbeton , et l’autre à Falguières , et d’y établir avec une bonne garnison tout ce qui restait de canons, afin de bloquer la ville et de la forcer à se soumettre sans coup férir, après qu'elle aurait épuisé ses provisions. Ce système, que soutenait le maréchal de Lesdiguières, est généralement repoussé, à cause des difficultés qu'il présentait dans l’exécution , et du peu de succès qu'il laissait espérer. Quelques conseillers soutiennent qu'il n'y à qu'à réduire les trois quartiers du camp à un seul, et qu'il faut continuer l'attaque du Moustier. Le comte de Schomberg ayant demandé ironiquement au maréchal de S.-Géran, qui appuyait avec force cette opinion, en quel endroit serait placée la batterie, provoque une vive querelle, que put à peine apaiser toute l’autorité du connétable. Enfin, 1l fut unanimement décidé qu'il fallait lever le siége ().

(”) I n’est pas sans intérêt de savoir comment l’armée royale expliquait son échec. Voici la fin du long article que publia le Mercure François sur le siége de Montauban : «On a écrit qu’on fust nécessité sur une résolution prise d'y hiverner, d'y faire des forts et y retirer le canon ; et que les assiégés, continuant leurs insolences, y envoyoient faire des chamades, et sommoient les assiégeans de se rendre à M. de Rohan ou à M. de Laforce, leur promettant bonne composition. Mais la nouvelle reçue de la continuation des hostilités en Dauphiné, où la présence du mareschal d’Esdiguières estoit du tout requise, jointe à l’importante nécessité de reprendre Mohus qui troublait toutela Guienne ; et les pluyes continuelles avec le débordement du Tarn, sont les causes

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