‹ Histoire de Montauban (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ne 1e premiers jours dé novembre ; | jau bruit du canon qui l’annonça, les Eh campagnes ravagées répondirent par de longs cris d’allégresse. Le rétablissement du sénéchal eut lieu en même temps.

Il était difficile que les Montalbanais changeassent tout à coup de disposition à légard des ecclésiastiques. « Un culte proscrit à souffrir,

des églises à rendre, des biens à restituer, un préjugé puissant à vaincre», tout cela ne pouvait se faire en un jour. Cependant les Consuls avaient fait des avances à l’évèque Anne de Murviel, et répondu favorablement à la requête du clergé, demandant à être remis en jouissance de ses droits et à reprendre ses fonctions (}. Le prélat, sachant que les Consuls n'étaient pas seuls maîtres dans la ville, et que la populace , excitée par les ministres, pouvait se soulever d’un moment à autre, voulut prendre des précautions. Il en écrivit au duc d'Epernon , commandant en Guienne , qui, dans le mois de février de l’année suivante 1693, envoya d’Aubeterre à Montauban. Celui-ci appuya vainement les réclamations du syndic du clergé. Le conseil, où les passions dominaient toujours, ne répondit qu'en termes évasifsà la demande de restitution des églises de S.'-Jacques et de S.'-Louis, ainsi que des maisons qui avaient appartenu aux catholiques. A la fin, il se décida à rendre l'église de S.'-Louis, et quelques prêtres rentrèrent dans la’ ville, assez courageux pour tenter l'aventure. On leur loua fort cher les chétives maisonnettes où ils logèrent. Pendant plusieurs jours, ils eurent à sup-

{) Archives de l'Hctel-de-\ille, liass. 44,

porter les huées du peuple, qui s’attroupait autour d'eux, dès qu'ils paraissaient dans les rues. Mais, un matin, ces coupables démonstrations s’annoncèrent avec des caractères plus sinistres. Une nombreuse populace se réunit aux portes de l’église, poussant des cris forcenés et menaçant de jeter les prêtres dans la rivière: Ce tumulte était occasioné par la nouvelle de la détention du duc de Rohan, que le marquis de Valençay avait fait arrêter à Montpellier , où le duc était venu appuyer la faction qui voulait exclure les catholiques du consulat. A cette nouvelle, Montauban avait couru aux armes, et les Consuls eurent beaucoup de peine à calmer la première irritation. Les rassemblemens cessèrent, mais les ecclésiastiques ne purent obtenir la permission de sortir de la ville; on les retint comme Ôtages jusqu'à l'élargissement du duc. Cet élargissement opéré , ils se retirèrent, les uns à Castelsarrasin, et les autres à Montech, auprès de l’évêque.

Pour effacer le souvenir de ces désordres, les Montalbanais , instruits d’ailleurs que Pierre Séguier, Intendant de Guienne, allait venir dans leur ville, avec Pardaillan, à leffet d’v poursuivre l'exécution des édits, firent rouvrir la porte de Montmirat , fermée depuis long-

temps(), et nettoyer les églises de S.'-Louis et de S.'-Jacques, pour les rendre au clergé. Les commissaires étant arrivés se .contentèrent de rendre, le 25 août, une ordonnance qui rétablissait le culte catholique dans ces deux églises, et portait que les ecclésiastiques rentreraient dans la ville, où ils seraient logés en payant, avec défense de les insulter, sous les peines portées par les édits. Toutefois, l’évêque s’abstint de rentrer ; il retint auprès de lui ses deux chapitres, et ordonna que chacun d’eux enverrait alternativement . à Montauban , deux chanoines et quatre prêtres pour y faire le service divin, qui y fut célébré le 1* septembre. Le peuple leur prodigua encore les injures les plus grossières, et l’évêque dut s’en plaindre au duc d'Epernon, qui enjoignit aux Consuls d'en informer. Ils obéirent, et donnèrent , le 30 octobre, une ordonnance portant défense expresse « de médire des ecclésiastiques, de leur méfaire, et de porter aucunes immondices devant les portes des églises, à peine de punition exemplaire. » Une femme nommée Albouy fut con-

(*) Nous avons écrit et écrivons encore HMontmirat, pour nous conformer à l'usage , et ne pas donner un démenti au plateau de faïence, officiellement incrusté dans le mur de façade de la Bourse. Le véritable nom de cette partie de la ville est Montmurat, Mons muratus, mont muré ,'flanqué de muraïlles. Nous avons lu partout, dans les documens originaux, Gacha de Monte murato. |

DE MONTAUBAN. 247 damnée à vingt-quatre heures de prison, pour avoir donné le nom de Ravaillac à deux prêtres.

Il ne faut pas s'étonner si la paix de Montpellier fut bientôt rompue. Les calvimistes ne l'avaient souscrite qu'à regret, et par pure impuissance de continuer la guerre. Un grand nombre d’habitans de Montauban, découragés par les défections qui avaient affaibli le parti, songèrent dès lors à se tenir tranquilles sur la foi des édits. Mais les exaltés y dominaient , et leurs coupables menées ravivèrent le feu mal éteint des discordes civiles. Une lettre arrivée à Montauban annonçait que le roi avait eu avis de quelques tentatives essayées pour organiser une vaste faction dans le royaume ; que les chefs calvinistes traitaient avec les Espagnols, et que les Montalbanais, vivement pressés de se déclarer , avaient résisté aux sollicitations des meneurs. Louis XIII était, leur disait-on, très satisfait de leur conduite. Toutefois, on. les engageait à envoyer une députation à la cour, pour témoigner hautement de leur obéissance. Les Consuls et les ministres assemblés résolurent seulement qu'on écrirait aux députés généraux des églises de France, afin qu'ils pussent, au besoin, certifier de leurs dispositions pacifiques. «Berauld eust charge de faire la lettre , qu'il dressa toute

en paroles de soye et en style de Canaan (). »

Le duc de Rohan, retiré à Castres, y reçut son frère Soubise; et tous deux tramèrent de nouvelles machinations. En quittant (astres , Soubise se rendit dans le pays d’Aunis, d’où il passa dans l'Ile de Ré. Après s’en être emparé, il se mit à la tête de quelques troupes que les Rochelais lui prêtèrent, se dirigea vers le port de Blavet, où étaient les vaisseaux du roi, et

sen saisit, dans la nuit du 17 au {8 janvier

Cette criminelle action fut désavouée aussitôt par les députés généraux, au nom de toutes les églises. Le baron de Pujol, dépèché par le roi, porte l'acte du désaveu à Montauban, engage les habitans à en envoyer un semblable à la cour avec une députation , et leur présente une lettre dans laquelle le monarque, leur annonçant qu'il va entrer en campagne contre les étrangers, ennemis de la France, les suppliait de garder la paix (”}. Le conseil général s’assem-

(*) Histoire véritable de ce qui s’est fait et passé dans la ville de Montauban, etc. Ce manuscrit, rédigé par un calviniste , et qui porte la date de 1627, nous à servi pour suppléer aux lacunes du récit que fait Le Bret des évènemens survenus en 1625.

("”) « Sa Majesté les exhorte à lui donner à ce coup des preuves de leur fidélité ; les assure que non-seulement elle veut les maintenir en la faveur de ses édits, mais adjouster de nouvelles grâces; les croit si bons François, qu’ils

ble, le 9 février, et concluait d’une commune voix au désaveu et à la députation, lorsqu'un avocat, «qui a la langue bien pendue, » représente qu'on n'a point à désavouer celui à qui on na donné aucune charge; que ce serait sa.

vouer complice du crime de Soubise; qu'il fallait se contenter de déclarer que Montauban n'avait point participé au coup de main de Blavet, et demander au duc de Rohan son avis sur la députation. Au moment où le conseil allait opiner, la populace , disposée à cet effet, se précipite dans la salle, et dicte elle-même, au milieu du bruit et des menaces, des résolutions conformes aux conclusions de: l'avocat.

Dès ce moment, les moyens les plus odieux furent mis en usage pour engager Montauban à reprendre les armes. Lusignan y était venu, envoyé par le duc de Rohan, qui soulilait partout la révolte. À, peine était-1l arrivé, que le duc d'Epernon écrivit aux Consuls de le renvoyer. Un ordre du parlement leur enjoignit la même mesure : ils s’y refusèrent, entraînés par le peuple, que le fougueux Berauld poussait incessamment aux plus coupables manœuvres.

ne voudroient point empescher ni troubler le progrès de ses armes, lorsqu'il se prépare à les porter dans les provinces estrangères, pour la gloire de la France. »

Malgré ce refus , la ville parut toujours disposée à la paix. Le ministre Olier et tous ses confrères, excepté un ou deux, restèrent attachés aux magistrats (), qui, avec les bons citoyens et la noblesse, étaient d'avis de procéder par voie d’accommodement.

Sur ces entrefaites, le duc de Rohan fit parvenir aux Consuls la copie d’une lettre qu'il disait avoir reçue des pasteurs de l’église de La Rochelle , « contenant que , le 17 janvier, Soubise avait pris les vaisseaux, le port et le bourg de Blavet, le lendemain le fort; ce qu'ayant écrit aux Rochelois, ils avoient aussitôt déclaré la guerre. » La lettre était fausse, et avait pour but d’empècher l'effet de la députation du baron de Pujol. Les Consuls n’y crurent pas, et députèrent Paulet à La Rochelle, pour savoir la vérité. Toutefois, le récit de cette victoire imaginaire rehaussa tellement le courage des gens de guerre, « poussa les mutins à une telle rage, qu'on ne parloit plus que de prendre les armes, endosser le harnois; et quoique les plus oculés (clairvoyans ) jugeassent

(*) Les Consuls de cette année étaient : Me Paul Constans dit Candelle; Me Samuel Barrau, avocat ; Pierre Bertelier, bourgeois ; Me Paul St-Hilaire, notaire; Me David Ollivier, greffier; et François Gase, dit Saintaraille , paysan.

DE MONTAUBAN. 201 que c'étoit une fourbe, nul n’eust alors osé, et n’eust pu sans danger dire son sentiment. » On doit ce témoignage aux Montalbanais, qu'au milieu de ces tumultes , ils se conduisirent avec prudence et modération à l'égard des ecclésiastiques. Car la populace ayant fait mine de se porter contre eux à quelques excès , les Consuls les prirent sous leur protection, et s’engagèrent, en cas de guerre, à les faire conduire sûrement au Claux ou à Piquecos.

À la nouvelle des troubles qui recommencaient à Montauban, les chambres de l'Edit, du Languedoc et de la Guienrie, envoyèrent dans cette ville quatre députés, les sieurs de Suc, Cassagneaux , de Vigier et Baccalan, pour Pexhorter à se maintenir dans l’obéissance du roi. Baccalan porta la parole dans Île conseil. Son éloquence grave et persuasive triomphait déjà, «lorsqu'une troupe de mutins , conduite par Bilhou, se présente, disant qu'ils vouloient assister et savoir ce qui se faisoit; alors les Consuls craignant le tumulte, dissipent lassemblée. » Le lendemain, Dupuy arriva , porteur des propositions du duc de Rohan ; il ne put jamais obtenir des Consuls qu'ils assemblassent le conseil général , auquel, disait-il, 1l avait ordre de s'adresser, Cette résistance des magis-

trats excita la colère de Rohan. Il menaça de venir en personne, et «de faire pendre une douzaine de robes noires.» Olier et Bardon, qu'on lui avait députés, trouvèrent, à leur retour , toute la ville en émoi, par suite de l’arrivée de deux nouveaux commissaires que la chambre de lÉdit avait envoyés, pour réitérer les exhortations à la paix. Le peuple, assemblé dans le temple pour entendre leurs propositions, «s'écria tout d’une voix: Nany! Nany!

Bibo Rohan! Bibo Rohan!» Mais, le lendemain, le peuple désabusé les écouta dans de meilleures dispositions ; ils remportèrent une protes-

tation d’obéissance.

Presqu'en même temps, les Consuls reçurent la réponse de La Rochelle. Les maire, pairs et échevins de cette ville écrivirent, le 4 mars, que les faits rapportés par le duc de Rohan «estoient des impostures. » Ces déboires excitèrent les séditieux à frapper de plus rudes coups ; ils résolurent de se défaire des ministres Caméron, Charles, Delon et Olier, ou au moins de ce dernier, qui s’opposait le plus fortement à leurs entreprises. A cet effet, ils donnèrent avis au duc de Rohan que les Consuls, d’accord avec Olier, avaient appelé le marquis de Malauze, pour s'emparer de la ville et «y rompre le

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dessein de la guerre. » À cette nouvelle, le duc fit partir Garipuy, qui, s'étant consulté avec Berauld, Dupuy et Nadal, chargea Bilhou de prévenir les chefs de métiers, de manière qu’une masse de peuple se trouvât, à l'heure du second prèche, à la Maison-de-Ville, en même temps qu'il se présenterait lui-même au conseil. Les notables lui ayant refusé une assemblée géné- -rale, il monte «sur un perron, dans la bassecour de la Maison-de-Ville, et lit les lettres de Rohan, en présence de irois ou quatre cents personnes de la lie du peuple, crocheteurs , bouchers, rabillonneurs de souliers, valets de corroyeurs, et autre gens de:ceste estolle. » Ceux-ci entendant parler de trahison et dire qu'Olier tramait la perte du parti, courent aussitôt aux armes, «entrent furieusement dans les temples, y font cesser les presches, et, ayant cherché Olier pour le massacrer, le rencontrent dans le grand, où Cameron preschoit. » Garipuy effrayé y accourt; Olier l’aperçoit , et d’un visage calme : « Vous êtes cause, lui dit-il, de ce tumulte. Vous en répondrez devant Dieu et devant voire maître, qui ne vous à point chargé , je le crois, de me traiter ainsi.» En même temps, et pour animer la sédition, on faisait courir le bruit que le marquis de Malauze s’avançait avec cinq cents hommes. Dupuy,

Marabat, Lusignan et Berauld étant arrivés, Olier put rentrer dans sa maison. Un heure après, le peuple s'était retiré, tout honteux de ses violences (').

Ainsi Journellement attaqué, le pouvoir des Consuls diminuait sensiblement, et se trouvait envahi par le parti contraire , dont l'influence augmentait avec le nombre des séditieux. Quelques jours après , le 7 avril, éclata un nouveau désordre. Ce jour-là , «quelques-uns de la cabale des mutins font donner advis aux Consuls que Lusignan vouloit se rendre maistre de l’arsenac, et le faire pétarder pendant la nuit. Les Consuls effrayés y mirent à l'instant des gardes, mais des bourgeois sans y mesler des artisans. Les boute-feu firent courir le bruit qu'on préparoit les canons, pour s'en servir contre le peuple... Le procureur Griffoulet s’en vint dire, la nuit du huictièsme, à Lusignan que les Consuls avoient résolu de le perdre, lui qui avoit haussé le menton des sédieux , les faisant festoyer par ses gens dans les cabarets, les haranguant tous les soirs... Il

(*) Toutes ces scènes, affligeantes sans doute, même à distance, mais si dramatiques , sont omises par Le Bret. Nous les ayons recueillies avec d'autant plus d’empressement dans le manuscrit précité, qu’elles forment le fond le plus pittoresque et le plus vrai de cette partie de notre histoire.

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