‹ Histoire de Montauban (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

a®=Rez À nouvelle de la chute de La Rochelle | “MIO d'abord accueillie comme un faux \S bruit par les Montalbanais, qui ne ES pouvaient se résoudre à y croire. Mais bientôt les confirmations, qui arrivèrent de tous côtés, ne permirent plus aucun doute, et Îa consternation la plus profonde s’empara des esprits. On vit alors clairement que la ruine du paru calviniste était prochaine.

Au milieu du découragément général, S.'-Mi-

chel redoubla d'activité et d’audace (‘). Sachant qu'il y avait dans la ville un grand nombre de personnes disposées à rentrer dans le devoir, il prit les mesures nécessaires pour empêcher les défections. À cette fin, il envoya les ministres, de maison en maison, solliciter les habitans à renouveler le serment d’union et à repousser toute proposition d'accord particulier. La démarche des ministres eut un plein succès : le serment fut prêté dans une assemblée générale, tenue le 18 novembre, à l'issue du prèche. Pour éviter les murmures, il fit une trève en faveur des travaux de la campagne, dans laquelle il fut aussi convenu qu'on ne brülerait que les moulins fortifiés, et que tout le monde pour-

(*) Perrin prétend que ceux des Montalbanais qui voulaient résister encore, malgré le terrible échec que venait d’essuyer la cause protestante, engagèrent St-Michel « à tenir bon, en luy offrant des flambeaux, des confitures et autres choses. » Il est plus probable que ces présens , retardés par les circonstances, furent alors offerts au gouverneur, conformément aux anciennes coutumes de la ville. Ils consistaient toujours en vins, confitures et bougies de cire blanche et jaune. On ajoutait à ceux qui étaient dûs à l’évêque, «plusieurs paires de chapons et un jeune veau.» La quantité variait selon la dignité des personnes, princes, maréchaux de France, intendans, etc. Le 15 juiliet 16714, le maréchal d’Albret, passant par Montauban, « reçut un présent de 40 livres de confitures, dans vingt-quatre boîtes; sçavoir, douze boîtes d’écorce de citron, et douze boîtes de confitures meslées, attachées six à six avec deux aunes de ruban bleu et rouge , et une rose au bout. On luy fit encore présent de six flambeaux de cire jaune, et de cinq douzaines de bouteilles pour y mettre du vin, ayant pris trois barriques. » On trouve dans les archives de l'Hôtel-de- Ville une foule dé procès-verbaux, où sont mentionnés des présens de ce genre. :

rait aller moudre librement ses grains à ceux qui ne l’étaient pas. Mais, comme il n’y avait guère que ceux de Montauban qui fussent en état de servir, et que S.‘-Michel ne voulut pas y recevoir les habitans de Piquecos, de Lafrançaise et de S.‘-Maurice, sous prétexte de quelques bestiaux enlevés , la trève se rompit de ce côté là. S.'-Michel la renoua, et la fit étendre jusqu’à la fin de décembre.

Cependant, il n'avait pas renoncé aux courses dévastatrices quil croyait peut-être nécessaires pour occuper ses soldats. Le 10 novembre, 1l était sorti, avec douze cents hommes de pied, deux cents chevaux, deux coulevrines, des échelles , et avait pris la route de Campsas. Cette petite armée, divisée en trois corps, attaqua simultanément Bauven, Constance et Belair. Le premier de ces forts se rendit, fut pillé néanmoins, et aurait été brûlé, selon la coutume , sans les supplications de la dame du lieu et de ses quatre petites filles, qui implorèrent à genoux la pitié du capitaine S."-For. Bergues dut donner l'assaut, pour semparer du fort de Constance, qu’on livra aux flammes, après avoir passé aux fil de l'épée toute la garnison. — «Il ne faut pas arrester en si beau chemin. Belair

est sommé : bravades , mousquetades pour toute

response. On y mène le canon. A la première volée, on aborde Île fossé, sans craindre les défenses qui estoyent bonnes; l’ardeur et impétuosité des assaillans sans pareille, fait crier aux eschelles ! on en porte, on en dresse deux... Les eschelles ne suffisant pas, tout autre moyen de grimper est employé , à la merci de la mousquetairie des flanes et guarites, en l’une desquelles on mit le feu. On vient sur les toits qu’on descouvre, à la picque, à l’espée, aux tuiles qu'on lance en bas sur les assaillis, qui se desfendent courageusement..... On tue, on assomme, on brusle tout, fors les femmes...... Heureuse journée! Dans si peu de temps avoir faict faire huict lieuës à nostre artillerie, à toute nostre infanterie, sans rien dire de quantité d’enfans de huict à dix ans, qui, à leur accoustumé, suivoyent l’armée! Avoir aussitost pris qu'attaqué ces trois forts, comme aux portes de Fronton, si près de la garnison de Villemur, el avoir passé sans dommage près de tant de lieux pestiférés ()! »

La peste s'était effectivement déclarée à Tou-

(*) L'Estat de Mont. pag 159 et 160.

Le seul exemplaire de cet ouvrage que nous ayons pu nous procurer, et qui se trouve à la bibliothèque de la ville, sous le n° 59 , est tronqué en cet endroit. La perte des feuillets qui manquent doit être sentie d'autant plus vivement, que le livre de Berauld est devenu fort rare.

DE MONTAUBAN. 307 louse, et avait gagné ses environs. S.'-Michel en fut tellement alarmé qu'il suspendit ses expéditions , et borna tous ses soins à en préserver la ville. Il fit renouveler plusieurs réglemens des années précédentes, et en publia de nouveaux, dans le mois de janvier 14629. Il forca, en conséquence , un de ses capitaines, qui avait fait une course vers Toulouse, de rendre la liberté aux prisonniers qu'il avait emmenés, et de brûler le butin, hors des murailles. Il défendit, en outre, de piller les maisons de la campagne. Ces mesures de précaution le brouillèrent avec Bergues, qui prétendit n'avoir pas à s’y soumettre , et être libre de faire telles entreprises que bon lui semblerait. Pour éviter que cette mésintelligence n’eût des suites funestes, leurs amis les décidèrent à s’en remettre à la décision du duc de Rohan, qui ne se hâta pas de répondre. En attendant, S.'-Michel ayant appris que Chàätillon, gouverneur de Caussade, entretenait une correspondance secrète avec Bergues , et pensant qu’elle avait pour but un accommodement particulier, envoya son frère, de Lanes, à Caussade. Il s’y introduisit clandestinement, supplanta Châtillon, et par ce moyen conserva la place à S.'-Michel.

Sur ces entrefaites, on écrivit aux Consuls

de Montauban () que, toute choses s’acheminant à la paix, ils devaient envoyer des députés dans le bas Languedoc, où lon avait convenu d’en conférer , après la guerre de Savoie que Louis XIIE avait entreprise. Plusieurs habitans de la ville reçurent également des lettres qui les engageaient à travailler à la paix. De son côté , la ville de Castres, poussant au même but, détermina le duc de Rohan à réunir une grande assemblée à Nismes. Tous les députés s’y trouvèrent, le 1°” janvier 1629, et renouvelèrent le serment d'union, s’engageant encore une fois à ne poser les armes que du consentement général des églises. Rohan reçut commission de solliciter les secours de l'Angleterre. {Il conclut aussi avec l'Espagne un traité par lequel il s’engageait à se servir de l'argent que Philippe IV lui fournirait, pour entretenir la guerre en France. L’émissaire qui lui apportait le traité, fut pris à Lunel, conduit et décapité à Toulouse.

S.'-Michel travailla si bien l'esprit des Montalbanais , que, malgré l'opposition du parti modéré , 1l fit adopter les conclusions de l’assemblée de Nismes , et répondre à toutes les lettres,

(*) Pierre Noaïilhan, avocat; Jacques Leclerc, bourgeois; Isaac Bardeau, marchand; Bernard Reste, procureur ; Pierre Bebian, greffier ; Jean Leseure, fils de Raymond, paysan des Barthelets.

DE MONTAUBAN. 209 que Montauban ne consentirait jamais qu'a une paix générale. Avant de se mettre en marche vers la Savoie, Louis XII avait donné, dans le mois de décembre, une déclaration qui exhortait les protestans à rentrer dans le devoir , leur donnait quinze jours pour faire leurs soumissions devant les parlemens et les présidiaux , et, ce terme expiré, les déclarait criminels de lèzemajesté au premier chef. Valada, qui porta la déclaration à Montauban, y fut très mal accueilli. On lui saisit son équipage , ses papiers ; et, menacé de pis, il s'échappa presque nu des mains du gouverneur. Celui-ci, craignant tou- Jours la peste qui sévissait encore dans le Quercy, renouvela la trève. Mais bientôt, s'apercevant que la cessation des hostilités donnait à l’oisiveté des Montalbanais le temps de réfléchir sur leurs affaires , il la fit rompre par la garnison de Caussade. Les Consuls le désavouèrent hautement, et malgré lui, députèrent Rieupeyroux et Barreau vers Montferrand , avec qui ils la renouèrent dans les premiers jours de mars.

Pendant ce temps, le roi, franchissant les barricades qui fermaient le pas de Suze, s’emparait de cette ville, faisait lever le siége de Casal, et forçait les Espagnols à recevoir la paix. Celte expédition rapide, le succès ines-

péré qui la couronna, étonnèrent si fort les calvinistes , que tous leurs plans en furent dérangés, et quils songèrent enfin sérieusement à leur position. Louis, parti de Suze le 28 avril, fondit sur le Languedoc, saccagea, brüla et détruisit les places qui osèrent résister. Cette nouvelle jeta dans les cœurs les plus vives alarmes. Pour aviser aux moyens de prévenir les désastres dont ils étaient menacés, les Montalbanais tinrent ur grand conseil, où l’on discuta les expédiens que leurs amis du dehors et les plus sages du dedans proposaient pour amener la paix. Un très grand nombre y penchait ouvertement ; S.‘-Michel lui-même ne s’en montrait pas éloigné. Mais il désirait qu’une place comme Montauban, qui avait joué un si grand rôle dans le parti, et dont la décision entraînerait celle des autres villes, lui servit à se faire valoir et à trouver son intérêt particulier dans l'accommodement général. Il tergiversa donc jusqu'au moment où le prince de Condé, qui était à Villemur, menaca les Montalbanais de faire le dégàt autour de leur ville, et fit avancer quelques détachemens dans la campagne. S.'-Michel voulut sortir pour les repousser (‘}; mais on s’y opposa. Une nouvelle assemblée générale de

(”) ist. du Quercy, tom. 2, pag. 281.

DE MONTAUBAN. of1 tous les habitans fut convoquée, pour prendre une dernière résolution. Le gouverneur essaya en vain de l'empêcher. Sa résistance fit naître des soupçons; on le tint pour suspect, et, sans le consulter , on députa vers le prince, Rieu. peyroux, Leclerc , Noaïilhan, Besse, Dubois et Dejean, chargés de lui faire les soumissions de la ville et de lui demander ses bons offices pour la conservation des fortifications. Cette démarche, dont la hardiesse contrastait avec la timidité ordinaire des Consuls vis-à-vis du gouverneur , effraya S.'-Michel : il quitta furtivement la ville. Son frère, de Lanes, qui commandait à Caussade , suivit bientôt son exemple.

Après leur retraite, les choses allèrent comme de coutume. Toujours guerroyeurs, les Montalbanais continuèrent leurs excursions. Ils'envoyèrent deux cents hommes à Caussade, où le serment d’union fut renouvelé, et ajoutèrent cinquante soldats à la garnison du fort de Corbarrieu. Dariat étant venu leur proposer , de la part de Montferrand, une suspension d'armes pour quelques lieux particuliers , ils la refusèrent, en répondant qu'ils la voulaient générale, ainsi que la paix.

Louis XIII s'étant rendu maître de Privas et

d’Alais, le découragement succéda à l'audace. Rohan fit en vain les plus grands eflorts pour ramener le parti , 1l fallut se décider à la paix. Dupuy servit habilement le duc dans ces circonstances difficiles. Le cardinal de Richelieu fut si content de ses négociations qu'il lui rendit sa charge , dont le roi avait graufié La Boissonnade. Dupuy envoya une seconde fois Valada à Montauban, pour exhorter les habitans à députer à l'assemblée d’Anduze, où la paix allait se traiter sous les yeux du cardinal. Il y fut reçu tout autrement qu'à son premier voyage. On lui fit les plus grandes excuses, on lui remit tous . ses effets, et on nomma en sa présence Rieupeyroux , Leclerc, ‘et le ministre Berauld, pour rédiger le cahier des demandes de la ville. Ce travail fait, Garrisson , lieutenant particulier , Dubois et le ministre Ollier furent députés vers l'assemblée d’Anduze, et partirent avec Valada.

L'article qui stipulait la démolition des fortifications de toutes les places protestantes , fut le seul qui retarda pendant quelque temps la conclusion des conférences. Les députés de Montauban ne voulaient y consentir à aucun prix ; mais le roi se montrant inexorable sur ce point, il fallut plier à la fin. Richelieu signa la paix à Alais, le 27 juin. Dans le mois de juillet, le

roi, se trouvant à Nismes , donna le fameux édit, dont les 22 articles statuaient : le rétablissement de l’édit de Nantes; la reddition des temples ; la restitution de tous les biens, meubles et immeubles ; le rétablissement de la chambre de lédit à Castres, des états de Foix, des siéges de justice et bureaux de recette, qui avaient été transférés pendant les mouvemens, etc. Le cardinal reçut ordre de rester dans le Languedoc pour surveiller l'exécution du traité.

Il craignait que Montauban, profondément affligé et irrité de la démolition de ses murailles, n’y apportät des difficultés. Il y envoya Guron, qui, arrivé à Villemur, fit savoir aux Consuls de Montauban qu'il avait à leur parler de la part du roi, et que s'ils voulaient se rendre à Corbarrieu , il viendrait lui-même au Claux. Le conseil de ville, assemblé à la suite de ce message, nomma des députés qui se transportèrent, le lendemain, à Corbarrieu, et envoyèrent deux bourgeois à Guron, pour le prévenir de leur arrivée. Guron leur fit dire de venir au Claux ; ils s’y refusèrent, sous prétexte que les ordres qu'ils avaient reçus ne leur permettaient pas d'aller plus loin ; et ajoutant que sil voulait se donner la peine de se rendre à Corbarrieu, le premier Consul l’y recevrait avec tous les hon-

914 HISTOIRE | neurs qu'il voudrait exiger. Guron, piqué de ce procédé, leur fit répondre que puisqu'ils avaient la vanité de disputer le terrain à l’envoyé du roi, dans un moment où , au lieu de faire les braves, ils devraient s’humilier , 1l allait se retirer, pour revenir bientôt en meilleure compagnie. Deux députés de Nismes, quil avait amenés avec lui, lui demandèrent alors l’autorisation de se transporter à Corbarrieu. Leurs remontrances produisirent tant d'effet sur l’esprit des Montalbanais, qu'ils changèrent de résolution , et firent demander à Guron d’être admis auprès de lui. Il se contenta de répondre que si on se hâtait de lui députer, on le trouverait peut-être encore à Villemur. L’exprès , qui avait suivi les députés de Nismes, apporta, dans la nuit, cette réponse à Montauban. A l'instant même on assembla le conseil, et six députés, nommés précipitamment, partirent sur l'heure pour Villemur. Guron accepta leurs excuses, et, se rendant à leurs vives instances, se dirigea, le jour même, vers Montauban. Les gens de guerre , les bourgeois, les femmes, les enfans, se portèrent à sa rencontre jusqu'aux limites de la juridiction. Deux Consuls et quatre conseillers de ville le reçurent avec de grandes mar ques de respect, et le conduisirent dans la maison de Dubois, qu'on lui avait préparée.

Le lendemain , 25 juillet, il se rendit à l’Hôtel-de-Ville , accompagné du même cortége, entra dans le conseil, et, après avoir exhibé deux lettres de créance , l’une du roi et l’autre du cardinal, il exhorta éloquemment l’assemblée à se soumettre sans réserve aux volontés royales. Les députés de Nismes prirent ensuite la parole. L'effet que ces discours produisirent sur les Montalbanais , ne les empècha pas d’hésiter pendant deux jours, au bout desquels ils consentirent à tout, excepté à la démolition de leurs fortifications. Ils supplièrent Guron de les servir pour cela auprès du cardinal, auquel ils députèrent le premier Consul Noailhan, Garrisson , Dubois, et le ministre Charles, qui se rendirent à Pézenas avec Guron. Richelieu les accueillit très bien ; mais, dans les conférences qui suivirent, les voyant s’obstiner à vouloir conserver les fortifications de leur ville , et, en désespoir de cause, les bastions de Villenouvelle et de Villebourbon,, il se fâcha, et leur dit que plus ils retardaient à se soumettre, plus ils empiraient leur position. Dans cette extrémité , ils lui demandèrent de retourner à Montauban, et de permettre que Guron les y accompagnät, pour parler au conseil. Le cardinal v consentit, mais avec cette réserve que Guron n'entrerait point dans la ville. Il

s'arrêta effectivement au château de Reyniès. En même temps l'ordre fut donné aux troupes de se mettre en marche pour appuyer ses négoCIatIOns. |

Pendant les conférences de Pézenas , les Consuls, bravant la colère du cardinal, au lieu de rendre aux ecclésiastiques les dîimes dont S.'- Michel n'avait pas eu le temps de se saisir, les vendirent et en consommèrent le revenu, avant le retour des députés. Heureusement pour la ville, cette action passa inaperçue.

À peine Noaïlhan et ses collègues eurent-ils rendu compte de leur mission, qu'on reçut la nouvelle de l’arrivée du maréchal de Bassompierre et de l'avant-garde de l’armée à Fronton. La guerre qui revenait avec ses horreurs, ne put pas vaincre l’opiniâtreté de la multitude. Noailhan fit de vains efforts pour inspirer aux Montalbanais des sentimens raisonnables. Ils osèrent demander un nouveau délai à Guron.

Il le refusa , et fit dire à Noailhan et aux bons citoyens que s’ils faisaient noyer une douzaine de séditieux , 1ls viendraient facilement à bout dusreste. Cet énergique conseil fit peur aux récalcitrans; les gens sages se séparèrent d'eux, en les menaçant de rendre la wille et de les

livrer à Guron. La soumission fut résolue à l'unanimité. On députa quarante notables au cardinal, qui était à Alby. Ils le prièrent d’être leur médiateur auprès du roi, de venir prendre lui-même possession de leur ville, et l’assurèrent qu'ils se seraient portés aux dernières extrémités, sil n'avaient pas eu en lui une confiance qu'ils n'auraient pas accordé à un autre , faisant allusion au prince de Condé. Touché d’une déclaration si franche, Richelieu leur répondit qu'ils pouvaient compter sur sa protecüon, leur promit de venir à Montauban, et autorisa Guron à sy rendre pour disposer les choses nécessaires. Celui-ci suspendit son voyage, ne voulant pas introduire des troupes dans la ville , avant la vérification, par le parlement de Toulouse, de l'abolition accordée aux Montalbanais.

Montferrand , qui avait recu l’ordre d'entrer dans Caussade , éprouva quelque résistance , et fit désarmer les bourgeois. Ceux de Montauban en murmurèrent, sans toutefois en rien témoigner à Guron, qui, dès son arrivée, reçut les clés de la ville, de la main des Consuls, et fut investi de tous les pouvoirs d’un gouverneur , jusqu'à la venue du maréchal de Bassompierre. Il arriva, le 48 août, avec six compagnies du

318 HISTOIRE régiment des gardes, dix de celui de Picardie, six de celui de Piémont, et trois cents chevaux, dont cinquante furent détachés pour conduire les ôtages au château de Villemur. Le lendemain, on vit arriver le maréchal de Marsillac, le secrétaire d’état la Vrillère, l’évêque Anne de Murviel, et Berthier de Montrabe, premier président du parlement de Toulouse. Dans la matinée du 20, Guron avec les Consuls et le conseil de ville, alla recevoir le cardinal, à une lieue de Montauban. Noailhan, premier Consul, lui présenta les clés de la ville, et le harangua en ces termes. | «Monseigneur , tout ce peuple que vostre Grandeur voit quitter ses maisons, et, par une impatience très Juste, courir au devant de vous, pour jouir plustôt de la vue tant désirée de vostre sacrée personne, vous faict bien voir avec quelle joye ils solemnisent ceste bien heureuse journée ; et ces cris, qui s'entendent de toutes parts, au lieu d’estre comme les passés pour la douleur de leurs misères, sont maintenant des acclamations pleines de joye, des biens qu'ils espèrent doresnavant de la clémence du roy, de laquelle ils ne doubteront jamais, s'ils sont si heureux que de pouvoir mériter la faveur et assistance de vostre Grandeur, chose de laquelle nous nous tenons très assurés par les

excès de bonté que nous avons reconnus en elle, depuis les premiers instans que nous avons eu l’honneur de l’approcher , où nous trouvames des charmes si puissans que nos cœurs, qui avoyent esté jusqu'alors endurcis, se trouvèrent si changés , que, si c’estoit chose qui se peut faire voir clairement comme les autres parties du corps, vostre Grandeur S'y verroit si vivement empreinte, quelle croiroit facile ment n'avoir jamais esté plus vénérée et honorée en nul autre endroict du monde. La plus sensible marque que nous en pouvons faire voir, est nostre soumission jusques à vous refusée à tout autre; gloire que vostre Grandeur doit d'autant estimer qu’elle est toute fondée sur sa preud’hommie, dont la réputation est si respandue, que nous n'avons point faict de difficulté de luy confier tout ce qui nous est de plus cher, et continuerons jusques à notre dernier souspir de la célébrer comme l’autheur de nostre bonne fortune, et comme nostre ange tant esclairé, auquel nous aurons toujours recours dans toutes nos calamités ; vous suppliant, Monseigneur, puisque nous sommes vostre conquête, de nous vouloir protéger et favoriser de vos grâces, comme vos très humbles et fidelles serviteurs (”. »

(*) Mercure historique français, tom. 15, pag. 537.

Arrivé à la porte de Villebourbon, le cardinal fut encore harangué par Leclerc, assesseur criminel , au nom du sénéchal (”)}. Parvenu au bout du pont, il quitta sa litière, et monta à cheval. Il refusa le dais qu’on lui offrait, et ne voulut pas souffrir que les Consuls marchassent à pied à côté de lui. Suivi du duc de Montmorency, du marquis d’Effiat, surintendant des finances, d’autant d'infanterie et de cavalerie qu’en avait amené le maréchal de Bassompierre, et d'environ six cents gentilshommes de Guienne et de Languedoc, 1l se rendit à l’église de S,-Jacques, dont il ne restait que le clocher et les murailles (”)}. On avait tendu des toiles à la place du toit, et dressé un autel provisoire. Après le chant du Te Deum, Richelieu fut conduit chez d’Aliès, au milieu des cris de vive le roi! Il y reçut successivement les différens corps de la ville. Le consistoire s'étant présenté à son tour, le ministre Ollier prit la parole , et dit :

« Monseigneur, voicy le corps des pasteurs

(") Le discours de Leclerc se trouve dans les Matériaux pour servir à l’Hist. de Mont. tom. 1.

{*)« Le cardinal dit aux Consuls qu'ils l’allassent attendre en son logis, puisqu'ils n’estoient pas des cérémonies que l'on avoit accoustumé de pratiquer parmi les catholiques en semblables occasions. A quoy ils respondirent que rien ne les empescheroit d'aller partout où iliroit. » Matériaux, etc.

DE MONTAUBAN. 391 et consistoire de ceste ville, qui viennent se prosterner à vos pieds, pour implorer ceste bonté que nous voyons paroistre sur vosire front, de nous prendre soubs vostre protection, et faire que nous puissions jouir, comme les autres peuples, des grâces que la miséricorde du roy faict espérer à tous ses subjects. »

« Nous sçavons qu'à considérer les choses en gros, nous serions quazi-Iindignes de grâce, pour nous estre trouvés si malheureux d’avoir esté impuissans, dans le temps passé, à retenir la fureur de ceux qui nous ont tous emportés, comme des torrens, dans les abymes d’où nulle autre personne que vous, Monseigneur, n’estoit capable de nous ürer, et ce que nous n'avons pas pu. Car Dieu, scrutateur des cœurs, nous est témoin de ce que nous avons souffert, quand nous l’avons voulu empescher. Nulle autre personne que la vostre, Monseigneur, ne la pouvoit réparer. Car le-plus grand de nos maux, qui estoit la défiance, ne se pouvoit guérir que par son contraire, la confiance; et c’est encore la réputation de foy incorruptible, dont vostre Grandeur à faict toujours profession , qui a, en un instant, opéré ce qu'à la longue les années eussent pu faire, mais avec beaucoup de sang et de malheurs. C'est un grand fruit de ceste

admirable vertu que vostre Grandeur recueille

présentement ; et luy doit estre un grand contentement , et sa mémoire en sera honorée à jamais, d’avoir par elle seule terminé ce que plusieurs guerres n'avoient jamais pu finir.

Qu'il luy plaise, dans ceste grande félicité , daigner abaisser ses yeux sur nous, et nous procurer du roy la continuation de ses faveurs et grâces, afin quil ne nous considère pas comme personnes qui enseignent une doctrine contraire à la sienne, mais comme créatures de Dieu, soumises à une entière obeyssance, aux protestations de ne prescher jamais aucune chose qui y puisse contrevenir, et de répandre éternellement les vœux pour sa Majesté et pour vostre Grandeur, afin que vos jours soient prolongés et votre gloire immortalisée à jamais (). »

Le cardinal répondit : « Que ce n'étoit point la coutume, en France, de les recevoir comme corps d'église, en nul endroit et en quelques occasions que ce fût; mais quil les recevoit comme gens faisant profession des lettres; que, comme tels, ils lui seroïent toujours fort agréables, et qu'il auroit du plaisir à leur

{*) Matériaux etc. Le Bret n'a rapporté aucun de ces discours. Le copiste qui les a insérés dans la compilation d’où nous les avons extraits, leur fait subir des altérations grammaticales que le lecteur remarquera, et qu'il nous saura gré , probablement , d'avoir laissé subsiter.

DE MONTAUBAN. 395 témoigner que leur condition ne l’'empêcheroit jamais de leur rendre toutes sortes de bons offices, ne faisant point de différence des sujets du roy que par la fidélité , laquelle se trouvant dorénavant commune aux uns et aux autres, 1l les assisteroit tous également , et avec même affection. Que le roy désiroit, pour comble de bonheur, voir tous ses sujets unis en une même croyance; qu'il y voudroit contribuer par ses soins, par son travail, par sa propre vie, et qu’en attendant qu'il plût à Dieu que cela fût, il les assuroit de sa bonne volonté, et les prioit d'en faire état (). »

Le lendemain, 21, il célébra la messe, dans l’église de S.‘-Jacques (”), assisté des archevèques

(*) « Après cela , il les entretint familièrement ; en sorte que ces gens s’en retournérent si satisfaits, que chascun ne s’entretenoit d'autre chose, et que leurs discours n’estoient que des louanges continuelles du grand personnage, qu'ils trouvoient surmonter de beaucoup sa renommée. » Matériaux etc.

("*) Richelieu fut profondément touché de l'état déplorable de cette église « À peine retiré dans son logis, il s’en entretint avec le nonce, les prélats et autres grands seigneurs de sa suite. Leur ayant tesmoigné la douleur qu'il en avoit, illeur proposa de la remettre; tous applaudirent dans ce bon dessein... À L’archevêque de Bordeaux s’informa par son ordre des réparations à y faire , et traita avec des architectes pour seize mille livres, dont le roy devait en donner huict, et le clergé de Montauban les huict autres. » Perrin, pag. 508. — Le même auteur raconte, à la même page, l’anecdote suivante : «L'évesque de Montauban estant venu voir le nonce, celuy-ci s'informa quels estoient les revenus de ses deux chapîtres, luy en persuada l'union ,'et luy offrit ses assistances à Rome. Le bon prélat l'en remercia , et, pour en scavoir les moyens , il proposa l'affaire , le soir mesme, à l'archevêque de Toulouse,

de Bordeaux et de Toulouse, des évêques de Montauban, d’Alby, de Rieux, de Valence, de Cahors, de Mende et de Pamiers. Après la messe, il visita les fortifications, et fut complimenté par les députés du parlement et de l’Université de Toulouse.

Pendant que Richelieu était à Pézenas, les Montalbanais lui avaient présenté une grande requête, dans laquelle 1ls demandaient, entre autres choses, le maintien de lédit de Nantes; la décharge de toutes dettes actives et passives, nonobstant tous dons et confiscations, de ce qu'on pourrait leur imputer pour le fait de la démolition des églises, évèché, maisons des ecclésiastiques, et autres; labolition du passé ; la non-imputation des meurtres commis par Bergues, lors de sa venue à Montauban, surtout de celui du sieur de Gironde, marquis de Monclara ; l'autorisation de bâtir un mur d’enceinte , d’un pied dépaisseur et de six de hau-

aux évêques de Valence et de Pamiers, lesquels assis autour d’une table pour en parler, se trouvèrent surpris de l'attaque que leur fit le père Joseph, capucin fort considéré du Cardinal et se trouvant dans la salle. Il les approcha, et osa quasi les blasmer , leur disant, que leur pouvoir ne s’estendoit pas jusque là. Mais le bon vieillard , M.gr de Sponde, évesque de Pamiers, luy répartist pour tous, qu’il feroit mieux d'estre dans sa petite cellule et d'y feuilleter son bréviaire , que de vouloir enseigner les prélats de qui il devoit apprendre. Ce report le mortifia si fort, qu'il se retira. C'est ce que je vis et

Page 1