LES JARDINS ANGLAIS. H
marche, cette recherche dans les vêtements, ces grandes manières qu'il posséda à un si haut degré par la suite.
Montesquieu ne prit pas seulement à cette nation le système parlementaire. Quand il y arriva, une révolution ' spéciale venait d'avoir lieu. La mode dos parterres en arabesques, des grottes et des fontaines de rocailles, des cabinets de verdure, des arbres découpés, avait bientôt atteint les dernières limites de la puérilité. L'excès, qui corrompt les meilleures choses, ne s'était pas fait attendre; la tyrannie delà règle et du compas avait poussé à la révolte. Le style de Le Nôtre avait été détrôné par celui de Kent ; l'architecte français par le paysagiste anglais. Montesquieu parcourut les parcs de Carlton house, de Roustham, de Claremont, d'Esher et de Kensington. < Là, dit Walpole, c on repoussait l'exactitude des formes carrées de c Tàge précédent. On étendait les places ; on dôdaic gnait la symétrie et ses compartiments. Ce n'étaient c que grandes lignes. Le surplus était varié par des c sites agrestes, par des petites futaies de chônes c plantés sans ordre, mais entourés de palissades. »
La vue de ces parcs et de ces paysages frappa beaucoup Montesquieu. Aussi, de retour en France trouva-t-il monotones la majestueuse simpUcité de La Brède et la régularité de son domaine. Il le fit bouleverser par VEveiUéf le chef de ses manœuvres, qui lo
t. A. Maogla, Uf /■nNiu, gr. lii-4*, Tourt, Marne, 1867.
I3i CHAPITRE XI.
mit, d'après les souvenirs de son maître, dans l'état où CD t'a conservé depuis.
Le château seul, sévère coaime un cloître et fortifié coinme une citadelle, ne put être modifié. Des arbres Doirs l'enveloppent au sud et à l'ouest; au nord et au levant, il est environné de pelouses vertes. De ses fossés sortent des eaux qui, soit en cascades, soit en pièces, soit en ruisseaux, serpentent dans la propriété, en y recueillant les sources sur leur passage. A travers des accidents de terrain poussent des prairies grasses et des massifs touffus , coupés par des allées à ciel ouvert ou en berceau, à lignes courbes, qui sont bordées par des rideaux de jeunes peupliers ou par de vieux chênes. L'horizon est fermé par une forêt de sapins séculaires, percée de routes aux bords desquelles gisent des roches contemporaines du déluge.
Le premier aspect de ce parc est un peu mêlé, mais, lorsque, passant d'un détail à un autre, le regard voit toute l'étendue, peu à peu la confusion se dissipe ; on éprouve un plaisir intime qui, loin de troubler l'intelligence, l'agrandit en y classant les objets, et l'élève en lui permettant de les embrasser d'un seul coup d'œil. La variété, l'élégance, la profondeur, l'imprévu, la netteté, la vigueur, toutes les qualités de Montesquieu sont là'. C'est qu'il les y a placées avant de les mettre dans ses grands ouvrages.
1. FriiLThomu, Fi>i7Iu Iun»d'iinavacaf, 1 T0l,ln-18,Hwfae(ta, •°S1| — UMt, a*çutU d* VÀewUnU ^J^, La CUUta da U
LA BRfiDE DB88INÊ A I/ANOLAISE. f33
Il a» du reste, écrit à un de ses amis» le 1^ août 17i4:
Je me fais une fête de tous meDer à ma campagne de La Brède, où vous trouverez un château orné de dehors charmants, dont j*ai pris Tidée en Angleterre.
Et au même» le 16 mars 1752 :
Mon cher abhé, à votre retour dltalie, pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux et ne voudriez-vous pas voir vos amis et ie château de La Brède, que j'ai si fort embelli depuis que vous ne l'avez vu. C'est le plus beau lieu champêtre que je connaisse :
Sont mlhi eœlicoln, tunt eœten nnminm Fanni.
Enfin, ce n'était pas tout ce que Montesquieu avait rapporté de ce pays. Là, comme chacun peut, par ses services publics, aspirer à la noblesse, non-seulement les membres de l'aristocratie, mais tous ceux qui exercent des professions libérales, connaissent les grandes familles, leurs armoiries, et leurs alliances. C'est chez cette nation que les questions nobiliaires sont discutées avec le plus de compétence. Elle a des collèges héraldiques, des peerages annuels et des rois d'armes nonomés par le gouvernement. Les majorats y maintiennent la stabilité des familles et de l'État; grâce à eux, le foyer paternel n'est ni abandonné, ni vendu, ni partagé. Les enfants trouvent dans ce sano-
Brèda, 18S4; ^ 1>roojn (Léo) La Guyemte milUmre, in 4*. Bor deux, 186S. — Groaet, La Bréâe, in-S. Hordeaux, 1830.
134 CHAPITRB XI.
tuaire perpétuel, sous les arbres plantés par les ancotres, des traditions de vertu, de respect et d'indépendance. Les cadets, ne comptant point sur une part d'héritage, ont plus d'émulation au travail, et, au lieu de végéter avec leur frère dans une égale médiocrité, s'enrichissent dans l'industrie ou dans le conmierce, aidés par l'ainé qui a succédé à son père dans sa fortune et dans ses devoirs, country gentleman.
On se rappelle ces deux passages des Lettres persanes :
C'est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens riujustc droit d'aînesse, si défavorable à la propagation, en ce qu'il porte l'attention d'un père sur un seul de ses enfants et détourne ses yeux de tous les autres; en ce qu'il l'oblige, pour rendre solide la fortune d'un seul, de s'opposer à l'établissement de plusieurs; enfin en ce qu'il détruit l'égalité des citoyens, qui en fait toute l'opulence '...
Tout près de là était un homme très-mal vêtu qui élevant les yeux au ciel, disait : » Dieu bénisse les projets de nos ministres ! Puissé-je voir les actions à deux mille et tous les laquais de Paris plus riches que leurs maîtres. » J'eus la curiosité de demander son nom. « C'est un homme extrêmement pauvre, me dit-on; aussi a-tril un pauvre mé» tier : il est généalogiste; et il espère que son art rendra, si les fortunes continuent, et que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser leurs ancêtres et orner leurs carrosses; il s'imagine qu'il va faire autant de gens de qualité qu'il voudra, et il tressaille de joie de voir se multiplier ses pratiques*. »
Nous allons voir comment, après son retour de