‹ Histoire de Montesquieu d'après des documents nouveaux et inéditsChapitre 257 sur 263 · ÊLOQE HISTORIQUE DB MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

ÊLOQE HISTORIQUE DB MONTESQUIEU

qu'on dit qu*i] a faits ; d'un autre côté, il en a fait de trèsbons. Il est aveugle, infirme, pauvre, marié, vieux. Le roi ne lui accorderait-il pas quelque petite pension? C'est ainsi que vous employez le crédit que vos belles qualités vous donnent-, et parce que vous êtes heureuse, vous voudriez qu'il n'y ait pas de malheureux.

« Le feu roi exclut La Fontaine d'une place de l'Académie, à cause de ses Contes, et il la lui rendit six mois après, à cause de ses Fables : il voulut même qu'il fût reçu avant Despréaux, qui s'était présenté depuis lui.

« A^ez, je vous supplie, le profond respect, etc. »

Deux jours après, M. Piron eutune pension de cent pistoles, et il a obtenu depuis d'autres grâces.

Ce fut aussi en i752 que M. Dassier, qui a fait des suites admirables de médailles des rois, des princes et des grands hommes modernes, vint à Paris pour dessiner M. de Fontenelle et M. de Montesquieu, et en frapper des médailles. M. de La Tour, ce peintre inimitable, si digne des beaux siècles de la Grèce et de Rome par ses rares talents et son amour pour la patrie, avait ardemment désiré de peindre M. de Montesquieu, uniquement pour le plaisir d'avoir le portrait d'un grand homme. M. de Montesquieu ne voulait pas que M. de La Tour travaillât uniquement pour son plaisir, et comme il n'était pas fort riche, mais qu'il était au-dessus de toute espèce de petite gloire, il éluda poliment les plus puissantes sollicitations qui lui furent faites. Il avait pris d'abord le même parti avec M. Dassier. « Croyez- vous, lui dit celui-ci, qu'il ne pourrait pas y avoir autant d'orgueil à refuser qu'à accepter ce que je vous propose? » M. de Montesquieu fut désarmé par cette plaisanterie, et il laissa M. Dassier faire tout ce qu'il voulut.

Je laisse aux génies les plus profonds, aux esprits les plus fins et les plus délicats, le soin de caractériser les différents ouvrages de M. de Montesquieu. Rien ne peut en donner une plus juste idée que ces ouvrages mêmes. 11 y a peut-être autant de pensées dans V Esprit des Lois que dans le recuei entier des lois romaines, fruit des méditations profondes des

plus graods génies qu*ait produit, depuis la uaissance de la République jusqu'à Tempire-de Justinicn, une nation Taite pour régir tous les peuples de la terre. Ou a dit avec assez de justesse que V Esprit des Lois est le tableau du monde moral. Les lois de tous les temps, de toutes les nations y passent en revue ; Tesprit qui les a dictés, TefTct qu'elle ont produit y sont développés; ainsi les Académies de Paris, do Londres, de Pétersbourg et de Berlin rassemblent tous les faits physiques dont la réunion, sous un point de vue, servira peut être un jour à deviner le système de la nature.

L'ordre règne dans les grandes parties de VEsprit des Lois; peut-être y en a-t-il moins dans les détails. Si ce désordre apparent n*est pas un effet de l'art, c'est une ressemblance fort heureuse de l'ouvrage avec son auteur. M. de Montesquieu était plus capable que personne d'une attention longtemps soutenue, et toujours il quittait le travail avant d'eu l'essentir la moindre impression de lassitude. De là il se répandait dans le monde le plus brillant, le plus poli, le plus aimable. Ce n'était point par le repos que son esprit se délassait; c'était par un nouveau genre d'action. Il avait reçu de la nature un fond de gaieté inépuisable, et il l'augmentait encore par l'étude et la réflexion. De là est née cette variété dans VEsprit des Lois. L'attention du lecteur, qui succomberait sous lant de méditations est ranimée par les idées riantes qui sont semées à chaque pas. Ainsi, dans la divine Iliade, Homère interrompt quelquefois la violence des combats, le trouble et le désordre de l'action pour présenter à son lecteur des scènes plus tranquilles et plus riantes.

Les ouvrages de M. de Montesquieu feront la gloire du siècle où nous vivons, comme les ouvrages immortels de Corneille, de Racine et de Molière font la gloire du siècle passé. Dans ceux-ci on trouvera peut être à un plus haut point cet art si difflcile, puisqu'il est si rare, de composer un seul corps d'une infinité de parties différentes toutes bien assorties. On y trouvera plus de naturel dans les pensées, dans les expressions, dans les liaisons, et ce beau fini qui fait que les ouvrages paraissent toujours plus beaux.

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