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ÉTAT DE LA FRANCE EN

A ce moment les hommes d'Etal et les hommes de guerre n'étaient préoccupés que de la succession de Pologne, où la diplomatie française se battit pour sauver rhonneur militaire de la nation. Le clergé et les parlements venaient de se passionner aux miracles du diacre Paris, et continuaient à se quereller sur la bulle Unigenitus. Les savants ne pensaient qu'au voyage de Maupertuis et de Clairaut, partis pour déterminer la figure de la terre. Les gens du monde et les philosophes s'engouaient pour deux chefs-d'œuvre inférieurs, l'un du cœur et l'autre de l'esprit, Manon Lescaut et surtout les Lettres anglaises.

Aussi le traité de Montesquieu, chef-d'œuvre de haute raison, eut-il peu de succès en France. Les salons qui faisaient la réputation dirent que les Lettres persanes avaient été la « grandeur » de Montesquieu, et que les Considérations étaient sa « décadence *. »

Bientôt les étrangers le dédommagèrent. A Londres, de suite son livre fut entre les mains de tout le monde et lu avec admiration par les plus grands connaisseurs. Deux Anglais, gens pratiques, se réunirent pour en donner plus tôt une traduction qui fut imprimée avant la fin de l'année. Il y en eut trois ou quatre contrefaçons en Hollande. La Prusse prépara aussi des triomphes à l'auteur; un jeune diplomate, le baron

I. Voltaire, Lettre à Tliieriot, 1734, édit. Didot, 1820; — Bielfeld, Lettres Jamilières,

de Bielfeld ^ , vint de Berlin lui demander à mettre son ouvrage en allemand^, et Frédéric II commença à écrire sur les marges de son exemplaire des remarques religieuses, politiques et morales, plus piquantes que celles qu'il fit sur le Prince de Machiavel. On en a dernièrement trouvé une copie qui ne tardera pas à être publiée^. Je ne sais si Montesquieu en eut connaissance, mais je crois qu'il eût été flatté d'avoir un aussi digne commentateur de son livre « pour lequel, dit un contemporain*, il a lui-même une espèce de prédilection. » Et c'est le rêve de tout publiciste d'être lu, voire surtout approuvé par un homme politique.

L'existence d'un auteur n'était plus ce qu'elle avait été jusque-là, c'est-à-dire calme, discrète et renfermée dans le culte exclusif des lettres, dont il se laissait rarement distraire. Au travail philosophique et à l'activité Uttéraire se joignait, même chez les plus illustres, la préoccupation de leurs intérêts pécuniaires et la fréquentation du palais.

Montesquieu fut du nombre, et j'en ai réuni les preuves dans le chapitre suivant.

1. Bielfeld, Lettres familiérea, La Haye, 17C3, t. 11. Lettre à M. Lamprechi, 15 août 1741.

2. Vie de Frédéric II, in-8, 1792, U II, p. 68. lldisaità HerUberg que Montesquieu ni Tacite ne pourraient jamais être traduits en allemand.

3. Voir dans VAppendice, Montesquieu et Frédéric IL 4» Bielfeld, ibid.

XHI

Montesquieu administrateur, vigneron, marchand de vin. — Ses procès. — Son esprit d'ordre et sa générosité.

Montesquieu était habile administrateur de ses biens et de ses revenus. Ses ouvrages et ses manuscrits prouvent qu'il avait une véritable expérience des choses. On* a estimé qu'à sa mort il avait eu soixante mille francs de rente (beau revenu pour le temps!), dont il avait donné la moitié à ses enfants. IP a pu se rendre cette justice : « Je n'ai pas laissé, je crois, € d'augmenter mon bien ; j 'ai fait de grandes améliora- « tions à mes terres ; mais je sentais que c'était plutôt ' « pour une certaine idée d'habileté que cela me donne - « rait, que pour l'idée de devenir riche. »

Quel que soit son motif, voici conmient il arriva à la fortune. Ce sont trois moyens infaillibles : gagner de l'argent, ne jamais s'en laisser prendre, et surtout ne pas en dépenser.

Son premier soin fut d'améliorer ses terres* Mais

1. DeLuynes, Mémoires; — Soulavle, Pièces inédites ^ pour servir aut règnes de Louis XIV, XV et XVI.

2i Pensées diverses i

ce furent des difficultés partout, dans les vallées et sur les côtes. Les prairies étaient de mauvaise qualité et manquaient d'eau : il fit venir de Flandre un trèfle ', dont la Gironde lui doit l'introduction, et il eut bien de la peine à persuader §i ses tenanciers d'irriguer, « parce que ce n'était pas la coutume du pays. » Il défricha des landes et créa des métairies. Quant aux pentes qu'il voulait cultiver, ce fut pis encore. Il faut lire une lettre ^ bien administrative de l'intendant de la province au contrôleur général, datée du 1 8 avril 1727 :

J'ai reçu le plaçât présenté par le sieur de Montesquieu, pour demander la permission de planter en \ignes trente journaux de landes qu'il a achetées le 24 décembre dernier, et le mémoire par lequel il prétend justifier que l'arrêt du Conseil, qui défend de faire de nouvelles plantationsde vignes dans la généralité de Guyenne, est contraire au bien de cette province et du royaume.

Comme le sieur de Montesquieu a beaucoup d'esprit, il ne s'embarrasse pas de traiter des paradoxes, et il se flatte qu'à la faveur de quelques raisons brillantes, il lui sera facile de prouver les choses les plus absurdes.

Je vous prie de me dispenser de répondre à son mémoire et d'entrer en lice avec lui ; il n'a d'autre occupation que de chercher des occasions d'exercer son esprit. Pour moi j'ai des choses plus sérieuses qui doivent m'occuper, et je me contenterai de vous dire qu'avant qu'il eût fait cette acqui-

i. Lettre de Montesquieu à Guasco, du S décembre 1754 ; — Bulletin des Sociétés savantes. Imprimerie impériale, 1855, in-S, p.t3?. Article de M. Silvy, conseiller d'État.

'2. Francisque Michel, Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, 1870, gr. in-8. Bordeaux, Féret, t. II, note 1, p. 452.

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