‹ Histoire de MontesquieuChapitre 121 sur 274 · Lettres persanes · texte numérisé non relu

Lettres persanes

« acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent « pour ainsi dire en paralysie ; plus de circulation, « plus de commerce, plus d'arts, plus de manufac- € ture. » Il faut quelquefois permettre aux hommes d'être inconséquents pour qu'ils puissent devenir raisonnables.

J'ai observé que presque tous les procès de Montesquieu avaient abouti à des transactions. N'avait-il donc pas plus de confiance dans la justice civile qu'il n'en avait, à ce qu'on prétend, dans la justice criminelle, puisqu'on lui attribue ce mot : « Si quelqu'un « m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame de « Paris, je commencerais par me sauver* »

Le dernier moyen employé par lui pour augmenter sa fortune fut l'écomie. Il conservait les biens qui lui venaient de son père, de son oncle et de sa femme autour de La Brède, de Montesquieu et de Clairac. Il plaçait son argent chez le banquier qui donnait les plus petits intérêts, mais qui était le plus sur, et vivait de régime, « Ses habits étaient fort négligés, « dit un contemporain * , et les étoffes en étaient des € plus simples. » — « 11 avait, rapporte un autre*, € deux assez mauvais chevaux de carrosse, et il ne « mangeait jamais chez lui : ce qui a fait juger qu'il était un peu avare. »

Il devait l'être, car il était très-frugal. Un de ses

1 • Maupertuis, Éloge de Montesquieu^ 2. De Luynes, Mémoires^ t. XIV,

amis^ raconte : « Je me rendis chez M. de Montes- « quieu, rue Saint-Dominique, avec Dassier. Nous le a trouvâmes occupé à déjeuner avec une croûte de « pain et de l'eau et du vin. »

Une seconde raison tend à faire croire à sa parcimonie, son mépris pour les dissipateurs. Il était Surtout révolté de la prodigalité de la plupart des colons américains qu'il voyait à Bordeaux dissiper en peu de mois des richesses considérables, et qui retournaient chez eux laissant peu de regrets, mais beaucoup de dettes. On connaît son mot à cet égard : a Ces gens-là € viennent en France pour faire étalage de leurs € trésors, ils n'étaient que leur sottise'. »

Pour l'excuser de ces habitudes d'ordre, je rappellerai sa conduite avec Sully. En outre, on sait qu'il donnait ses terres sous des redevances modérées, moins pour augmenter la population et la culture par intérêt bien entendu, que par générosité. Mais je veux rapporter un fait plus décisif et moins connu'.

L'histoire nous apprend que, dans l'hiver de 1747 à 1748,1a Guyenne, qui avait manqué de grains cette année-là, ne pouvait s'approvisionner par mer à cause de la guerre» Le 7 décembre, Montesquieu était à La Brède. On le prévient que ses vassaux sont menacés de la famine, dans sa terre près d'Aiguillon, à cinquante lieues de chez lui. Aussitôt de monter en chaise

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