‹ Histoire de MontesquieuChapitre 158 sur 274 · Mémoires sur le diX'huUième siècle · texte numérisé non relu

Mémoires sur le diX'huUième siècle

agréable et instructive par le grand nombre d'hommes et de peuples qu'il avait connus. Elle était coupée comme son style, pleine de sel et de saillies, sans amertume et sans satire ; personne ne racontait plus vivement, plus promptement, avec plus de grâce et moins d'apprêt. Il savait que la fm d'une histoire plaisante en est toujours le but ; il se hâtait donc d'y arriver et produisait l'effet sans l'avoir promis.

Le secret de cette conversation, il n'y a qu'une femme qui l'ait deviné : c'est la duchesse de Chaulnes. Elle * a dit de Montesquieu avec impertinence : « Cet « homme venait faire son livre dans la société, il re- « tenait tout ce qui s'y rapportait; il ne parlait qu'aux « étrangers dont il croyait tirer quelque chose d'utile. » La remarque n'est exacte qu'à demi, mais elle indique la voie. J'en conclus qu'il savait faire parler les gens de la science dans laquelle ils excellaient, le prince Eugène de stratégie, Law de finances, et les diplomates de politique, tous de sujets où il n'avait pas encore de parti pris, cherchant à se former une opinion personnelle et raisonnable. C'est bien ce qu'il écrivait au futur historien anglais. Hume, dans une lettre inédite *-'.

Ce que vous dites sur la forme dont les jurés prononcent en Angleterre et en Ecosse, m'a surtout fait un grand plaisir, et l'endroit de mon livre où j'ai traité celte matière est peutêtre celui qui m'a fait le plus de peine, et où j'ai le plus sou-

t. Madame Necker, Mélanges, Paris, Pougens, 1793, in-8, t.. III, p. 30G.

2. Hill Durlon, Life and correspondance of Hume, London, 18 iG, 2 vol. in 8, icf vol., p. 30'i el45G.

vent chaagé ce que j'avais fait, parce que je n'avais trouvé personne qui eût là-dessus des idées aussi nettes que vous avez...

Son ouvrage se faisait ainsi partout et chez tous, aussi bien dans les salons de Paris que dans ceux de Bordeaux et dans les champs de La Brède. Nous l'avons vu avec les gens du monde ; il agissait de même avec ceux de la campagne. Selon d'Alembert ', il leur cherchait de l'esprit, comme faisait Socrate. On connaît son mot^ : « J'aime les paysans, ils ne sont pas « assez savants pour raisonner de travers. »

La conversation était donc une manière de travailler de Montesquieu. Rentré chez lui, il recueillait, comme l'abeille, le fruit de la journée, notant le soir les observations qu'il avait faites et celles qu'il avait entendues, les saillies de ses interlocuteurs et les siennes, ce qu'il avait dit et ce qu'il avait provoqué à dire. Je me trompe, peut-être, mais il me semble que beaucoup de livres du dix-huitième siècle ont été causés avant d'être écrits. On a la preuve ^ que ceux de madame de Staël ont été faits dé cette manière.

Une autre source d'information était ses voyages. On ne saura combien ils lui ont été utiles qu'après la publication des notes qu'il y avait prises. Tous les pays lui ont fourni leur contingent. Pour ne citer que quelques exemples, un professeur de droit, qui est

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