Voir, année 17£.4, une épttrede Deaforges Maillard
De jeunes publicistes lui écrivirent pour lui proposer leurs doutes, mêlés d'éloges. Dreux du Radier, avocat distingué, lui envoya une dissertation où il combattait une de ses opinions; Montesquieu, le 4 avril 17S1, l'en remercia avec sympathie. On connaît deux lettres fort intéressantes qu'il répondit à un curieux écrivain, nommé Grosley. Celle qui est inédite contient ces mots :
Je serais ravi que, dans la recherche de la vérité, nous nous confirmions et nous nous convainquions Tun l'autre. Quelques observations, que vous me fîtes l'honneur de m'envoyer, lorsque mon] livre parut, me firent juger que nous devions beaucoup espérer de vos connaissances et de vos lumières sur le droit français.
La correspondance ne suffit bientôt plus à ses admirateurs. Partout il s'organisa des pèlerinages pour venir le voir à La Brède.
Nul homme à talent ou sans talent, dit un enthousiaste français', ne fut jamais plus simple que Montesquieu dans son ton et dans ses manières : il Tétait dans les salons de Paris autant que dans ses domaines de La Brède, où parmi les pelouses, les fontaines et les forêts dessinées à l'anglaise, il courait, du matin au soir, un bonnet de coton blanc sur la tête, un long échalas de vigne sur l'épaule, et où ceux qui venaient lui présenter les hommages de l'Europe, lui demandèrent plus d'une fois, en le tutoyant comme un vigneron, si c'était là le château de Montesquieu.
1. Garât, Mémotret sur le dix-huitiême siècle^ 2> édit. Paris, Belin, 1821, p. 102 et 103.
PELERINAGES A LA BREDE. 299
Un naturaliste genevois, TrembleyS qu'il avait connu en Angleterre, écrivait à leur ami commun, Bonnet, après avoir passé quelques jours à La Brède, dans l'automne de 17S2 :
Je ne puis vous exprimer les délices que j'ai goûtés pendant ce séjour. Que de belles, que d*agréables choses j'ai entendues ! Que penserez -vous de conversations qui commençaient à une heure après-midi et qui ne unissaient qu'à onze heures du soir? Tantôt vous auriez entendu traiter les sujets les plus élevés, et tantôt vous auriez entendu rire de grand cœur à Toccasion de quelque conte exquis... J'ai beaucoup parlé agriculture avec M. de Montesquieu. Dans une conversation que nous avions eue sur ce sujet, il s'écria :
fortunatos nimium sua si bona norint Agricolas !
Il ajouta ensuite : u J'ai souvent pensé à mettre ces pa- « rôles au frontispice de ma maison. »
Deux inconnus, dont un* futur membre de la chambre des Lords, vinrent exprès d'Angleterre pour le voir et lui écrivirent pour avoir une audience de lui :
Sa réponse, nous dit l'un d'eux, ne se ût pas longtemps attendre. Elle était charmante et favorable. Le premier rendez-vous d'une maîtresse ne nous aurait pas tenus plus éveillés toute la nuit que ne le fît cette flatteuse invitation; et, le lendemain matin, nous nous mîmes en route de si bonne heure, que nous arrivâmes à sa campagne avant qu'il
1 . Sayoux, Le Dix^huitième siècle à l'étranger, Paris, Didier.
2. Fr. Hardy, Uemoirsof Charlemont, 2 vol. iii-8. Dublin, 18t2.
fût levé. Le domestique nous fit entrer dans la bibliothèque, où le premier objet qui s'offrit à notre curiosité fut un livre ouvert sur une table à laquelle il s'était probablement assis le soir précédent : la lampe éteinte était encore à côté. Impatients de connaître les lectures de nuit de ce grand philosophe, nous allâmes aussitôt au volume : c'étaient les Élégies d'Ovide, ouvertes à l'une des pages les plus galantes . Nous n'étions pas revenus de notre surprise; elle augmentaiCncore lorsque nous vîmes entrer le président, dont l'aspect et les manières étaient tout à fait opposés à l'idée que nous nous étions faite de lui : au lieu d'un grave et austère philosophe, dont la présence aurait pu intimider des jeunes gens comme nous étions, la personne qui s'adressait à nous était un Fraur çais gai, poli, plein de vivacité, qui, après mille agréables compliments et mille remerciements pour l'honneur que nous lui faisions, nous demanda si nous ne voulions pas déjeûner; et, comme nous nous excusions, car nous avions déjà mangé enroute : « Venez promener, nous dit-il, il fait une belle jour- « née ; je désire vous montrer comme j'ai tâché de pratiquer « ici le goût de votre pays et d'arranger mon habitation à « l'anglaise. » Nous le suivîmes. Bientôt à la lisière d'un beau bois coupé en allées, clos de palissades, et dont l'entrée était fermée d'une barrière mobile d'environ trois pieds de haut, attachée avec un cadenas : « Allons, s'éçria-t-il après avoir cher- « ché dans sa poche, ce n'est pas la peine d'attendre la clef; « vous pouvez, j'en suis sûr, sauter aussi bien que moi, et « ce n'est pas cette barrière qui me gène. ^) Ainsi disant, il courut à la barrière et sauta par-dessus le plus lestement du monde. Mais il avait remarqué notre embarras en l'abordant (car nous étions fort émus) ; il s'appliqua, à force de bienveillance, à nous mettre à notre aise. Peu à peu, son âge et son génie disparurent, si bien que la conversation devint aussi libre et aussi facile que si nous eussions été ses égaux de toutes façons. On parla arts et sciences. Il nous questionna sur nos voyages, et comme j'avais visité l'Orient, il s'adressa surtout à moi, s'intéressant aux moindres détails des pays que j'avais parcourus. J'ai pu le constater plus d'une fois, il regrettait de n'avoir pas vu ces contrées... Tout