‹ Histoire de MontesquieuChapitre 259 sur 274 · INJURES DE DUPIN · texte numérisé non relu

INJURES DE DUPIN

Plus loin (t. I, p. Hl) :

Ceci est le comble de rabsurdité,el ce passage n'en manque pas; il n'y a pas un mot qui n'en soit une.

Enfin (t. I, p. 118) :

Je ne crois pas qu'une idée si singulière ait jamais passé par aucune tête.

Montesquieu avait dit (1. XVI, ch. viii) :

Un livre classique de la Chine regarde comme un prodige de vertu de se trouver seul dans un appartement reculé avec une femme, sans lui faire violence.

Telle est la remarque de Dupin (t. II, p. 214) :

L'auteur est trop poli pour en user de la sorte, mais il n'a. pas les mêmes ménagements pour les passages qu'il cite, et il leur donne impitoyablement la torture. Si les passages que l'auteur cite sans les rapporter sont aussi infidèles que ceux qu'il rapporte, ne sera-t-il pas vrai de dire que les personnes qu'il a employées à feuilleter les livres pour lui ramasser des autorités ne l'ont pas servi fidèlement?

Tout ce qui précède n'est que de mauvais goût. Attendons les personnalités. Je les ai rangées par ordre d'importance. Dupin traite ainsi le style de Montesquieu (t. II, p. 242) :

Le long séjour que l'auteur a fait dans les sérails d'Orient pour en apprendre les usages et les transporter en Occident, l'a familiarisé avec certaines expressions qui donnent un ton trop sultan à ses compliments.

L'impartialité du publiciste est appréciée de cette manière (t. II, p. 78 et 79) :

Comme l'auteur s'est fait imprimer dans la république de

Genève, il a cru devoir par reconnaissaDce annoncer à Puni vers et consacrer au temple de mémoire la sagesse des lois genevoises avec son livre.

Veut-on connaître la demeure et les voyages de Montesquieu ?. . .

Le commerce français n'avait pas été porté à un si haut point avant la dernière guerre. L'auteur cependant ne devrait pas l'ignorer puisque, communément, il a vu ou pu voir jusqu'à sept ou huit cents navires dans le seul port de Bordeaux (t. I, p. 342)... Quoique l'auteur ait fait quelque séjour en Angleterre (t. I, p. 348).

VEsprit des Lois avait parlé de certains impôts (1. XIII, ch. viii), Dupin nous apprend ainsi que l'auteur est noble (t. I, p. 380, t. II, p. 40):

C'est à la vente du sel et du tabac en France que ceci s'adresse. Les seigneurs jouissaient anciennement du droit de gabelle. Pendant les troubles et les divisions, les peuples étaient assujettis envers les seigneurs particuliers au payement d'un droit que l'auteur improuve aujourd'hui. Serait-ce parce qu'il est dans la main du souverain, qui l'a revendiqué sur les usurpateurs? On découvre aisément que le vœu de l'auteur serait que nos rois voulussent bien se contenter des seuls revenus de leurs domaines.

On sait combien Montesquieu est hostile à la ferme des impôts. Le fermier général se trahit là (t. I, p. 408) :

Ce n'est qu'un vingtième au" total, moyennant lequel les deniers entrent au Trésor. L'auteur fait-il valoir ses terres à meilleur marché.

VEsprit des Lois dit (liv. Vil, ch. xvri) : « Il est contre la nature et contre la raison que les femmes soient maîtresses dans la maison. »

MONTESQUIEU INJURIÉ. 3no

Les Réflexions répondent (t. II, p. 221) :

Serai t-îl possible que Fauteur, qui a vu tant de choses si extraordinaires, n'ait pas vu celle-ci qui est si commune?

Une fois entré chez Montesquieu, Dupin y examine tout, notamment les points les plus délicats (t. I, p. 254) :

Nous n'avons pas, assure-t-ii, affaire à un moraliste sévère.

Il ajoute même (t. II, p. 248, et 1. 1, p. 109) :

L'auteur semble se déclarer Tapôtre de la polygamie et de Tesclavage des femmes.

Je ne sais ce que les femmes lui ont fait, il ne manque jamais une occasion de les humilier ?

Enfin Y Esprit des Lois avait dit (1. VII, ch. ix) :

Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies, parceque la distinction des rangs les appelant à la cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui est le seul qu'on y tolère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune; et, comme leur faiblesse ne leur permet pas l'orgueil mais la vanité, le luxe y règne seul avec elles.

Le fonctionnaire triomphe (t. I, p. 208) :

Ce n'est pas ici que l'auteur n'est pas clair... Je connais plusieurs femmes dans des monarchies, vivant dans des cours, qui sont très-aimables et très-raisonnables; j'en connais qui ont des bontés pour lui, que certainement ne lui ont pas fourni les mémoires sur lesquels il a travaillé et d'après lesquels il aurait pu faire des portraits différents de celui-ci.

La probité du grand écrivain restait debout, le lettré de hasard dit de lui (t. II, p. 346) :

Cet auteur a protesté qu'il ne Tétait pas des Lettres persanes ; je le croîs d'autant plus qu'on assure qu'il y a, dans la ville de laquelle il est, une personne qui les revendique.

Ces personnalités ne suffisaient pas au fermier général. Après avoir fait à l'homme de génie ses observations religieuses, morales, politiques et historiques, dans un style encore plus pédant que pesant, Diipin, voyant que le public n'est pas convaincu, se tourne directement vers Montesquieu et lui tient ce discours qui comble la mesure (t. I, p. 244) :

Je finis en vous observant que, si vous prétendez à quelque 'place, vous ferez bien de prendre une autre route. Celle-ci ne vous y conduirait pas.

Soyez sage, circonspect, ayez la têle froide, pensez avant de parler, ne frondez point, aimez votre patrie, faites que les autres l'aiment, respectez les religions et ceux auxquels vous êtes soumis, et vous réussirez dans vos desseins.

Telle est l'histoire du pamphlet et de la calonmie qui parait l'avoir accompagné, comme le mensonge suit la faute. J'espère que les citations de Dupin confondront Chamfort et réhabiliteront Montesquieu, qui en avait peut-être besoin, car le feu noircit ce qu'il ne peut détruire.

Page 1