MONTESQUIEU ET FRÉDÉRIC II
Le secrétaire du portefeuille de Napoléon P', Meneval, a publié la note suivante en 1848 {Napoléon et Marie-Louise y Souvenirs historiques. Paris, Amyot, t. m, p. 1S9):
Après la bataille d'Auerstaëdt, à la fin d'octobre 1806, Napoléon se rendit à Berlin : il resla deux jours à Postdam. Il visita le palais de Sans-Souci, et le parcourut avec un vif intérêt, se faisant expliquer les moindres détails du séjour que le grand Frédéric avait fait dans cette résidence. Rien n'avait été déplacé. Dans la bibliothèque de Postdam, Touvrage de M. Chastenet de Puységur sur VArt de la guerre était encore ouvert à la page où le roi avait cessé sa lecture.
Sur une table se trouvait un petit volume d'un format in-8" bâtard, imprimé en Hollande, relié en maroquin rouge et marqué sur la couverture d'un P, comme tous les livres de cette bibliothèque.
C'était un ouvrage de Montesquieu sur la Grandeur de la Décadence des Romains, chargé à chaque page de notes marginales de la main de Frédéric. Je portai ce livre à l'Empereur, qui le garda dans sa bibliothèque.
M. de Talleyrand, qui en avait entendu parler, me le demanda à Saint Gloud. Je le lui remis ; mais, malgré mes réclamations, je n'en ai jamais obtenu la restitution.
Depuis cette révélation, tous les lettrés ont cherché le petit volume que ce grand politique et ce grand capitaine avait annoté en secret, pour son usage personnel et sans crainte d'être lu.
II y a quelques années, un heureux hasard fit trou*
ver sur les quais un exemplaire de la Grandeur des Romains (édition stéréotype de Didot, an XI, in-S**), sur lequel était écrite la mention suivante :
Avec des notes manuscrites de Frédéric le Grand, copiées avec àon orthographe, sur un exemplaire, pris par Bonaparte dans la bibliothèque de Sans-Souci, prêté à M. Mollien qui me Ta prêté. B.
On apprit bientôt qu'un marchand de curiosités avait fait imprinaer ce livre, texte et notes, en un volume in-4® sur papier de luxe et à petit nombre avec une préface de M. Félix Grelot, avocat à la Cour de Paris, et allait nous permettre de partager le plaisir de Napoléon et de M. de Talleyrand. Faux espoir ! aucun éditeur n'a eu d'exemplaires de cette édition.
Sur ces entrefaites, dernièrement, je tombai dans une bibliothèque publique de Paris, sur une mauvaise Grandeur des Romains, qui portait cette inscription :
Les notes manuscrites de ce volume sont de Frédéric II, roi de Prusse, et ont été copiées sur un exemplaire appartenant à ce roi, où elles étaient écrites de sa main.
Mon premier soin a été de les transcrire. Je me hâte d'en pubher quelques-unes, parmi lesquelles il y eii a de politiques, de morales et de miUtaires.
Montesquieu dit (ch. iv) :
Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille — c'est-à-dire quelques milliers d'hommes — qui est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui le prive des forces mêmes que la fortune lui avait laissées.