REMARQUES DE FRÉDÉRIC II
Frédéric souligne cette phrase et ajoute :
Très-vrai et très-solide. LUmagination frappée du soldat est un fantôme imaginaire qui gagne plus de batailles que la force réelle, ou la supériorité de Tennemi.
Sur le texte de Montesquieu (ch. iv) :
Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu'on les fait avec toutes ses forces; elles sont difficiles à conserver, parce qu'on ne les défend qu'avec une partie de ses forces.
Le roi de Prusse met :
Témoin Louis XIV, qui fit rapidement la conquête de la Hollande, et qui fut obligé d'abandonner les villes avec autant de précipitation, qu'il les avait prises avec promptitude.
La Grandeur des Romains dit (ch. v) :
Leur monarchie (celle des rois de Macédoine) n'était pas du nombre de celles qui vont par une espèce d'allure donnée dans le commencement : continuellement instruits par les périls et par les affaires, embarrassés dans tous les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des villes, éblouir les peuples, diviser ou réunir les intérêts ; enfin ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.
Frédéric met au-dessous :
Ces rois de Macédoine étaient ce qu'est un roi de Prupe et un roi de Sardaigne de nos jours.
Montesquieu écrit (ch. xi) :
Fallut-il faire la guerre à Sertorius? on en donna la commission à Pompée. Fallut-il faire la guerre à Milhridate? tout le monde cria Pompée, etc.
L'annotateur met en marge, de son écriture la plus fine :
Il n'y a qu'à être à la mode dans le monde ; avoir le bonheur de plaire et avoir fait une action capable d'éblouir. Mais le malheur est que les modes passent et que personne ne peut se vanter d'avoir joui longtemps de ce préalable.
Le texte porte (ch. xi) :
Enfin, il (Pompée) s'unit d'intérêts avec César et Crassus : Caton disait que ce n'était pas leur inimitié qui avait perdu la république, mais leur union.
La note approuve ainsi :
Tant il est dangereux de se confier sans réserve à un ami, qu'aucun lien ne vous attache que celui de la politique : on voit journellement des exemples que de pareils amis se trahissent, qu'ils se détestent, qu'ils se persécutent, après avoir paru indissolublement attachés les uns aux autres. Ce n'était pas l'amitié qui les unissait, c'était l'intérêt; et dès que cet intérêt n'avait plus lieu, on secouait le joug du prétexte et on suivait le principe.
Montesquieu fait cette réflexion (ch. xii) :
Je crois que si Caton s'était réservé pour la République, il aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des parties admirables pour un second rôle, était incapable du premier; il avait un beau génie dans une âme trop souvent commune; l'accessoire chez Cicéron, c'était la vertu; chez Caton, c'était la gloire. Cicéron se voyait toujours le premier : Caton s'oubliait toujours; celui-ci voulait sauver la République pour elle-même, celui-là pour s'en vanter.
Frédéric s'écrie :
Pourvu qu'un citoyen contribue au bien public! S'il le fait
pour le plaisir de faire le bien, il est d'autant plus louable; s'il le fait pour l'amour de la gloire, le principe n'est pas si beau, mais l'effet est le même.
Montesquieu (ch. xiii) :
Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé tyran, les conduit doucement à la servitude.
Frédéric :
C'est que l'un suivait les impulsions d'un liaturel franc et incapable de feindre, et l'autre prêtait à ses desseins dangereux toutes les couleurs de la vertu et de la justice.
Montesquieu (ch. xiv) :
Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la justice, lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étaient sauvés.
Frédéric :
Un tyran spirituel est un animal bien dangereux : il ne se contente pas d'opprimer, mais il veut encore que le peuple bénisse la main qui le foule et le persécute.
Montesquieu (ch. xv) :
La même disposition d'esprit qui fait qu'on a été vivement frappé de la puissance illimitée de celui qui commande fait qu'on ne l'est pas moins, lorsqu'on vient à commander soimême.
Frédéric :
Faiblesse toute pure, qui nous fait admirer avec extase
ceux qui ticanent un rang élevé dans le monde. Nos yeux sont éblouis de l'appareil de leur charge et de leur puissance, ce qui fait qu'on s'applaudit soi-même, quand on se voit dans un poste qu'on a tant redouté et qu'on aurait bien voulu posséder il y a longtemps.
Les hommes font consister leur bonheur en partie dans l'idée que le vulgaire s'en forme; et, pourvu qu'on les croie heureux, iis ne se mettent guère en peine de l'être réellement : ils sont charmés de savoir qu'on les craint, puisque cela leur donne une idée de supériorité de leur personne, et qui le^ égale en quelque façon au Tout-Puissant.
Montesquieu (ch. xv) :
L'empire avait été successivement occupé par six tyrans également cruels, qui trop souvent furent furieux, souvent imbéciles, et pour comble de malheur, prodigues jusqu'à la folie.
Frédéric :
Il est pourtant étrange que le corps de l'histoire romaine nous fournisse un catalogue très - nombreux de grands hommes, et que l'histoire des empereurs ne semble fourmiller que de monstres. N'y aurait-il pas quelque exagération dans les mauvaises qualités qu'on attribue à ses empereurs? ou bien, ne fallait-il connaître les Romains, pour les estimer en corps, et non point en détail?
Ges quelques citations doivent suffire pour donner une idée des notes de Frédéric sur Montesquieu. On ne connaissait jusqu'ici que celles des professeurs du Collège de France, de TUniversité et des Séminaires,qui sont excellentes. Je me flatte qu'il me sera donné, quelque jour, de publier tout le commentaire d'un grand roi.