PRÉFACE. V
loger Henri Sully, le batelier de Marseille et tant d'autres; il n'a ni la jalousie, ni la vanité des gens de lettres du dix-huitième siècle, et, par ce côté, il est infiniment supérieur à Voltaire, toujours prêt à mordre même ceux qu'il admire dans ses bons moments.
Il faut également remercier M. Louis Vian d'avoir fait revivre ces aimables salons où se plaisait Montesquieu. On connaît madame du Deffand, cette méchante langue qui disait de si bonnes vérités ; on sait ce qu'était madame Geoffrin, si heureuse et si flère de recevoir des gens de lettres et des princes à sa table : mais madame de Rochefort, madame d'Aiguillon sont moins connues, et cependant il semblerait qu'il y avait là des esprits plus solides et des cœurs plus dévoués. On ne peut oublier que Montesquieu, seul à Paris avec Darcet, son secrétaire, est mort entre les bras de ses deux amies, la duchesse d'Aiguillon et madame Dupré de Saint-Maur. C'est à cette dernière que M. Louis Vian a emprunté le récit le plus touchant et le plus vrai des derniers instants de Montesquieu.
Tout ce que peut révéler une biographie se trouve dans le livre de M. Louis Vian; la seule chose
\j PREFACE.
que ne puisse y mettre le disciple le plus dévoué, l'admirateur le plus sincère, c'est le génie du maître , c'est cette flamme, qui d'un homme semblable aux autres par ses misères fait un esprit supérieur, qui animera de sa pensée une longue suite de générations.
Plus on étudie les écrits de Montesquieu, plus on est frappé de la profondeur et de la justesse de ses vues. Je ne crois pas que depuis Aristote le monde ait connu un politique de cette trempe ; il y a telle page de Y Esprit des Lois qui semble écrite d'hier, pour donner une leçon à l'Europe, ne lut-ce que celle où l'auteur s'élève avec tant de raison contre la folie des armées permanentes.
Mais plus on apprécie l'écrivain de génie, plus s'accroît le désir d'en connaître la vie ; c'est un goût naturel qui nous porte à nous faire les contemporains de ceux que nous admirons ; nous voudrions les entendre, leur parler, et souvent nous sommes de leur famille beaucoup plus que ceux que le hasard du sang leur a donné pour héritiers.
On ne saurait trop encourager ces études biographiques qui rajeunissent de grandes figures trop délaissées, et qui réveillent l'admiration et la reconnaissance.
PRÉFACE. vij
Les amis de Montesquieu ne sauraient assez remercier M. Louis Vian, qui n'a rien négligé pour restituer sa fraîcheur première à ce portrait trop longtemps oublié. Pour ma part, je ne saurais dire trop hautement combien je suis obligé à M. Louis Vian pour tout ce qu'il m'a appris de nouveau et de piquant sur le grand homme que nous honorons d'un même culte et d'une même affection.
Éd. Laboulaye.