Ibid,, Mv. XI, ch. vi
40 CHAPITRE Iir.
la royauté et s'étaient montrée ennemis de la féodalité par amour de la liberté des peuples et avaient protégé le clergé contre les entraînements d'une foi mal éclairée. Alors ils se prenaient pour la justice elle-même, contrariant les actes de l'autorité, voulant connaître des affaires ecclésiastiques et faisant les tribuns vis-à-vis des nobles. J'ose le dire, soit à dessein, soit par le fait, ils ont été plus contraires que favorables à l'établissement des Chambres législatives *.
Une anecdote certaine répondra mieux que tous les arguments. C'était en 1751, pendant la plus grande opposition du parlement à la bulle Unigenitus ^ une discussion s'éleva entre l'auteur de Y Esprit des lois et le garde des sceaux. « Je me souviens, raconta Mon- « tesquieu, que, causant un jour sur le même sujet, « avec mylord Chesterfield, il me dit : « Vos parle- « ments pourront bien faire encore des barricades , « mais ils ne feront jamais de barrières ^. »
Toutes ces fonctions, ces devoirs de société et ces plaisirs occupaient Montesquieu sans l'absorber* Il lui restait encore du temps pour l'étude.
1. Académie des sciences morales et politiques. Séance du 21 avril 1876.
2. Miehaud, Biographie universelle^ v» Chesterfield, par Suard.
Montesquieu à rAoadémIe des scionoes, lettres et arts de Bardeaux*. — Se 3 actes et ses travaux. — Esprit det Lois,
Dans cette ville riche, tout entière au commerce et à l'industrie, mais illustrée par Ausone, saint Paulin, Yenet, Montaigne et la Boêtie, quelques personnes de la magistrature et du barreau se réunissaienttÉfe et s'occupaient ensemble de musique, de littérature et de science. Le membre le plus actif de la société était un avocat, nommé Melon', qui plus tard fut inspecteur des fermes, contrôleur des finances et secrétaire de Law. Ce fut le même qui, après Vauban et Boisguilbert, mais avant les physiocrates, résuma le premier les questions d'économie politique et fit apercevoir les rapports qu'elles ont entre elles, c'est-àdire montra la nécessité de soustraire à l'empirisme le gouvernement des intérêts matériels'. D'ailleurs il
1. Actes de T Académie de Bordeaux, paMi'm, surtout Tannée 1828 ; — Archives historiques du département de la Gironde, Bordeaux, Lefebvre, in-4», 1868-1877.
2. Actes de TAcadémie de Bordeaux, 1828 ; ^Voltaire, Observaliant 9ur LaWf Melon e{ Dutot.
3. Bêsai politique sur le commerce, 1734. a Montesquieu faisait
était, dans ses écrits, partisan en matière de commerce du système protecteur. Je crois qu'on n'a pas encore assez remarqué l'influence de ce novateur du dix-huitième siècle sur Montesquieu, dontil était l'ami.
L'avantage de mettre en commun les faits ou les résultats acquis isolément, et l'utilité de répandre et d'encourager l'instruction et les arts frappa bientôt Melon. Ses relations lui firent obtenir l'autorisation de constituer à Bordeaux une société « pour polir et « perfectionner les talents admirables que la nature 4 donne si libéralement aux hommes nés sous ce cli- <K mat. » Les lettres-patentes qui l'instituaient, datées de 1712, furent enregistrées en 17i3« Montesquieu ripait d'elle au président Barbeau, dans une lettre inédite du 3 septembre 1743 : « Je vous asstire qu'avec c de la bonne volonté et de la bonne conduite, on fera quelque chose de cette Académie. » C'est après celles de Gaen et de Paris, la plus ancienne de France 6t l'une des plus savantes.
Le premier soin des membres de ce corps fut de prendre pour protecteur le plus fameux de leurs compatriotes, le duc de la Force, et pour secrétaire perpétuel son promoteur, Melon.
A peine constituée, elle s'occupa de donner des exemples et des récompenses. Grâce à elle, on sentit dans la province se développer la poésie, l'histoire,
beaucoup de cae de cet ouvrage el de son auteur. » Bernadan, mss. — Eloge de Montesquieu, par Maupcrtuis, dans l'édition de Montesquieu donnée par M. Éd. LabOUlaye.