RETOUR EN FRANCE
Les voyages lui avaient beaucoup profité, parce qu'il s'était plié aux mœurs de chaque pays. C'était son principe : « Quand je suis en France, disait-il, je « fais amitié avec tout le monde ; en Angleterre, je « n'en fais à personne; en Italie, je fais des compli- « ments à tout le monde ; en Allemagne, je bois avec « tout le monde*. »
Le résumé de ces observations fut, suivant d'Alembert^, « que l'Allemagne était faite pour y voya- « ger, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y « penser et la France pour y vivre. » Le mot est sans doute un badinage, mais il a de l'importance, parce qu'il est sensible dans la conduite et dans les jugements de Montesquieu:
Il alla se reposer à La Brède.
t • Noies sur V Angleterre,
Montesquieu distribue le parc de La Brëde à l'anglaise, fait dresser sa généidogiei orée une substitution, sollicite l'érection do sa terre en marquisat et exerce les droits féodaux.
Il y avait trois ans que notre voyageur avait quitté sa fenune, ses enfants, ses affaires et son château. Ses enfants avaient grandi ; l'aîné avait quinze ans ; ses deux filles en avaient l'une onze, l'autre quatre. Ses affaires n'avaient point dépéri, et de Rome il avait, par lettre, disposé de l'arbre qu'il voulait faire placer à tel ou tel endroit de sa terre * . Pour la baronne, elle avait bien pris soin de tous. Mais l'attention de Montesquieu fut attirée ailleurs/ J'ai rappelé que Buffon ^ visita l'Angleterre en 1738 et qu'il emprunta aux savants de ce pays la méthode de critique scientifique. La fréquentation de l'aristocratie insulaire lui donna cette dignité dans la dé-
1. Vauvenargues, Œuvres, édit. Gilbert, Fume. Paris, ln-8. Lettre du marquis de Mirabeau à Vauvenargues, 7 février, 17 39.
2. Nadaud de BufTon, Correspondance inédite de Buffon , 2 toK in-8. Paris, Hachette, 1860.
LES JARDINS ANGLAIS. iM
marche, cette recherche dans les vêtements, ces grandes manières qu'il posséda à im si haut degré par la suite.
Montesquieu ne prit pas seulement à cette nation le système parlementaire. Quand il y arriva, une révolution * spéciale venait d'avoir lieu. La mode des parterres en arabesques, des grottes et des fontaines de rocailles, des cabinets de verdure, des arbres découpés, avait bientôt atteint les dernières limites de la puérilité. L'excès, qui corrompt les meilleures choses, ne s'était pas fait attendre ; la tyrannie de la règle et du compas avait poussé à la révolte. Le style de Le Nôtre avait été détrôné par celui de Kent ; l'architecte français par le paysagiste anglais. Montesquieu parcourut les parcs de Carlton house, de Roustham, de Claremont, d'Esher et de Kensington. « Là, dit Walpole, « on repoussait l'exactitude des formes carrées de « l'âge précédent. On étendait les places ; on dédai- « gnait la symétrie et ses compartiments. Ce n'étaient « que grandes lignes. Le surplus était varié par des « sites agrestes, par des petites futaies de chênes a plantés sans ordre, mais entourés de palissades. 9
La vue de ces parcs et de ces paysages frappa beaucoup Montesquieu. Aussi, de retour en France, trouva-t-il monotones la majestueuse simplicité de La Brède et la régularité de son domaine. Il le fit bouleverser par Y Eveillé, le chef de ses manœuvres, qui le
t. A. MangiD, Les Jardins^ gr. in-4o, Tours, Marne, 1867*
mit, d'après les souvenirs de son maître, dans Tétat où on Ta conservé depuis.
Le château seul, sévère comme un cloître et fortifié comme une citadelle, ne put être modifié. Des arbres noirs l'enveloppent au sud et à l'ouest ; au nord et au levant, il est environné de pelouses vertes. De ses fossés sortent des eaux qui, soit en cascades, soit en pièces, soit en ruisseaux, serpentent dans la propriété, en y recueillant les sources sur leur passage. A travers des accidents de terrain poussent des prairies grasses et des massifs touffus , coupés par des allées à ciel ouvert ou en berceau, à lignes courbes,
qui sont bordées par des rideaux de jeunes peupliers ou par de vieux chênes. L'horizon est fermé par une forêt de sapins séculaires, percée de routes aux bords desquelles gisent des roches contemporaines du déluge.
Le premier aspect de ce parc est un peu mêlé, mais, lorsque, passant d'un détail à un autre, le regard voit toute l'étendue, peu à peu la confusion se dissipe ; on éprouve un plaisir intime qui, loin de troubler l'intelligence, l'agrandit en y classant les objets, et l'élève en lui permettant de les embrasser d'un seul coup d'œiL La variété, l'élégance, la profondeur, l'imprévu, la netteté, la vigueur, toutes les qualités de Montesquieu sont là * . C'est qu'il les y a placées avant de les mettre dans ses grands ouvrages.
I . Fréd. Thomas, Vieilles lunes d'un avocat, 2 vol. îd-18, Hachette, 1863; — Labat, Recueil de V Académie d'Àgen ^ Lte Château de La