‹ Histoire de Montesquieu: sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 269 · INTRODUCTION. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XVII

Les écrivains ne l'ont jamais représenté qu'en buste, comme madame de Staal, et drapé à l'antique, comme Sylla ou comme Eucrate. Je l'ai montré delà tète aux pieds avec ses habits, ses mœurs, ses livres et son temps. Les accessoires, sans jouer un rôle inopportun dans sa vie, y auront place : la ressemblance tient autant aux petits détails qu'aux lignes d'ensemble. Ce sera peut-être moins grand, mais sans doute plus réel et plus animé. Socrate nous est connu par deux de ses disciples : Platon l'a idéalisé; Xénophon l'a peint au naturel. Je préfère les Mémorables aux Dialogues^ comme on préfère le fruit à la fleur, et la vérité à la vraisemblance. Plutarque, en digne prêtre d'Apollon, a composé des Vies pour porter les hommes au bien par des narrations édifiantes; les biographes d'aujourd'hui, sans sacrifier aux préoccupations morales, ne s'appliquent qu'à l'exactitude des détails historiques.

Un tel procédé, plus exact qu'aimable, n'aura pas l'assentiment de tous les lecteurs. Les uns m'accuseront de porter atteinte à la magistrature, en confessant les faiblesses d'un magistrat, cbnmie si une exception du dix4iuitième siècle infirmait une règle du dix-neuvième'. Les autres me reprocheront d'avoir

1. Transporter dam des sièdea recolés tootes les idées dn sièele où l'on Til. c*est des soarees de rerreor celle qui est la plos ICeonde. A des gens qoi reoient rendre modernes tous les sièeles aneiens. je dirai

XVIIî INTRODUCTION.

manqué de respect à un grand homme, parce que j'ai parlé de ses bonnes et de ses moindres actions : Henri IV, en pareil cas, répondit à l'ambassadeur d'Espagne que son maître avait assez de vertu pour avoir des défauts. La majorité se plaint déjà qu'on lui ait changé Montesquieu. Pardon, Messieurs! vous ne l'aviez pas lu ; sans quoi, vous auriez trouvé que mes recherches n'ont fait que préciser ce que les lettrés soupçonnaient depuis longtemps.

Mais je m'emporte peut-être contre des critiques imaginaires, au lieu de donner, avant de finir, des explications utiles. En Allemagne et en Angleterre, les biographies ressemblent un peu à des bureaux de renseignements ; chez nous on les prendrait pour des mémoires apocryphes. Quelques écrivains remplissent leur texte de documents et mettent des notes au bas de toutes le^ pages : c'est comme si les directeurs de théâtre promenaient dans les coulisses le public qui vient au spectacle. D'autres ne donnent pas leurs sources et rectifient leurs prédécesseurs sans les citer, dans la crainte d'interrompre la narration, de passer pour pédants ou d'être pillés sans être cités. Mon souci a été de garder le miHeu entre ces deux méthodes.

D'ailleurs, pour faire cette notice, j'ai été guidé par

ce qae les prêtres d* Egypte dirent à Solon : « Athéniens, vous n'êtes que des enrants. Esprit des tois^ 1. XXX, ch. xiv. »

INTROniJUTION. , XIK

les succès qii'out obtenus les derniers travaux sur Labruyère , Beaumarchais , Voltaire el Cromwell. MM. Fournier, de Loménie, Desnoireslerres et Carlyle sont des maîtres pour qui l'histoire universelle est une suite de biographies, et qui saveat retrouver un siècle dans la vie d'un homme ou la vie d'un homme dans

Je ne les ai pas pris pour modèles avec l'espoir, mais avec le désir de les égaler ; car il faut sans cesse, auteur ou lecteur, suivre le conseil de don Diègue à son flls, Le Cid ; œ Arda pam anlir, en toutes choses, « tâchons de nous élever. »

La Gascogno et les Gascons. — Rordcoux et 1b3 Bordelais. — La patoi; gascon. — Le cUâtcau da La Ilrède. — Lu faniilla da Moiita^uiDii. — Ses parents : son pfero, seigneur d'iui fief; boh oncle, roonibro d'un l'atloment. — Son portrait.

Avant que l'Assemblée constituante eût morcelé la France en départements et que la facilité des communications, à force de multiplier les voyages, eût rendu semblables les pays et les habitants, nos provmces avaient toutes un caractère différent. Mais il n'en esistait pas de plus singulière que le Bordelais en Gascogne.

Cette contrée*, qui est également éloignée du Nord et du Sud, abritée du siroco par les contre-forts des Pyrénées, garantie de la sécheresse par le voisinage de l'Océan, a toujours eu un climat tempéré, où il ne

fait ni chaad ni froid, et où il n'y a ni ploie ni vents excessifs. •

Le sol est fort varié. Çà et là s'étendent des vallées riantes, étroites, sinueuses, encaissées, à pentes douces, couvertes de céréales et de prairies arrosées par de petites rivières frétillantes et desservies par un grand fleuve navigable. Ici sont les landeSj champs plats, sablonneux et arides où poussent des sapins dans des touffes de bruyère. Ailleurs se groupent de nombreux et pauvres mamelons nommés dunes, qui ressemblent aux vagues d'une mer pétrifiée. Enfin sur les coteaux, les collines et les hauteurs, voici les graves, cette couche de graviers, qui absorbe la chaleur pendant l'été et qui garantit de la gelée pendant l'hiver; terre sacrée qui produit la vigne et donne au vin de Bordeaux c quelque chose de fin et d'exquis, de net et de dépomUé, et un peu de tannin *. •

Ce bel et bon pays, parsemé de villes coquettes, de pittoresques bourgades, de jolis châteaux, coupé de bois, de culture, de prairies, de terres labourables, de céréales, de chanvre et d'oseraies, offre l'idée de la véritable aisance : de tout un peu.

L'originaUté de cette région est d'avoir subi un grand nombre d'invasions et de conquêtes. Les Romains y apportèrent le goût des arts les plus raffinés ; les Goths y ont semé les erreurs d'Arius; les Arabes

1. E. Desebanel, Phonologie des écrivaiiu, iQ-12. Paris, 1864, p. 40.

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