LE CHATEAU DE [.A BREDE
« mâle, militaire, nerveux, puissant et pertinent. « Les habitants des ■villes lui empruntaient des tournures de phrases et s'en servaient pour donner des acceptions inusitées aux mots ou même pour enforger. Tous les auteurs méridionaux font des gasconismes,
A quinze kilomètres sud-est de la capitale de ce pays, au milieu de ces choses, de ces hommes et de ce langage, mais un peu à l'écart, dominant !a vallée, au centre de vastes prairies et enveloppée d'arbres qui la cachent au soleil du Midi, se dressait comme un grand sphinx une immense masse noire.
C'est un donjon gothique, polygone presque rond offrant dix-sept pans droits et soixante-quatorze mètres de circonférence, flanqué à l'ouest d'une grosse tour fendue du haut en bas, ornée de tourelles à mâchicoulis, couronné de créneaux, éclairé de fenêtres irrégulières, baigné tout au tour par des fossés d'eau ^ive qui varient de quatorze à trente-cinq mètres de large, du reste inaccessible excepté au moyen de trois pontslevia successifs qui sont défendus par des barbacanes à meurtrières. Comment ne pas être orgueilleux, quand on est le maître d'une semblable citadelle d'où l'on peut braver le pouvoir et protéger ou opprimer ses voisins?
Sur le fronton ogival de la porte d'entrée se présentait un écu, timbré d'un lortil de baron, supporté par riffons, entouré du cordon de Saint-Michel et I d'azur, à deux coquilles d'or, accompa-
deux gri
portant
: gnées en pointe d'un croissant d'argent, t avec la
a ORÀPItRE PRBMIER.
devise : Virtutern fortuna secundat. Voilà le fief de LaBrède*.
Ce château, moins fort par sa position que par Tépaîsseur et la forme de ses murailles et par ses moyens de défense, avait été bâti au treizième siècle, par un seigneur gascon, féal du roi d'Angleterre, qui, sur Tordre de son maître, l'avait armé contre les soldats français. Il fut l'un des derniers boulevards de l'indépendance anglo-gasconne sous Charles VIT, puis de l'opposition parlementaire contre Louis XIV. Un de ses possesseurs devait commencer, au dix-huitîème siècle, les premières attaques contre la monarchie et la religion.
Alors cette terre baroniale de La Brède était tombée en quenouille, ou plutôt, le 2S septembre 1686, une fille unique l'avait avec son titre apportée en dot à son mari. Ce furent le père et la mère de notre Montesquieu^.
Les deux époux étaient d'assez bonne noblesse; les ancêtres de Jacques de Secondât avaient occupé des emplois à la cour lettrée, amoureuse et protes-
I. Léo Dfûuyn, la GHyénne mUitaire ^ ln»4. Bordeaux, 1865; ^ Labat, le Château de La Brède ^ dans le Becueil de V Académie d*Àgen^ 1834;— Grouet, La Brède, in-8. Bordeaux, 1839; — O'gilvy, NobilîaitÊ de GtiyeHne^ Bordeaux, 1858, in-4; — Fréd. Thomas, Vieilles lunes d'un avocat {Premier quartier), in-lS, HaclieUe» Paris, 1863. Le château de Montesquieu,
3» Voir infra, comment il reçut ce dernier nom en héritage de son oncle ; — O'gilvy, Nobiliaire de Gn^emie, v» Secondât, in-4 . Bordeaux , 1858;— Grouet, La Brède, in-8. Bordeaux, 1839; — Beaurein, Fariétis bordelaises, Bordeaux, 1784, t. IV et V.
SON PKRE, SEIQNEDR D'CN FIEF. 7
tante de Navarre et s'étaient convertis en même temps qu'Henri IV. Une famille anglaise, venue en France lors de la domination et restée après le départ de ses compatriotes, s'éteignait dans Marie-Françoise de Penel. Leurs enfants devaient avoir dans les veines des principes réformes et des idées constitutionnelles.
Le baron, ancien garde du corps du roi, jnrat de Bordeaux, né en 1654, était éclairé et pieux; la baronne, née en 1665, fut le modèle des vertus chrétiennes, et a laissé une réputation de sainte.
Il est bon de se rappeler ici en quoi consistaient alors les droits féodaux, que les services rendus, pendant le moyen âge et la renaissance, par la noblesse, avaient fait accorder à ses descendants'.
Le seigneur, dans son domaine, avait à l'église une place ou, de son vivant, il recevait du curé l'eau bénite et l'encens, et, à sa mort, la sépulture, La taille, le guet, les prises, les douanes, les péages, les corvées personnelles, réservées aux autres, étaient pour lui remplacées par le service militaire à vie. Son fief, exempt du cens, lui permettait de percevoir tous les impôts qu'aujourd'hui l'Etat lève comme contributions directes ou indirectes, avec cette différence qu'alors les roturiers pouvaient toujours les acquitter
1. Sanan de Hellhan, lu Couver nemeat, U» mrcurs et let eondiiioiu en France avaai la Réeoluiioii. Ëdit, M. Lescure, Paris, P. Malassia, in-lRi — Taine, les Origines de la France canlemporaine. Paria. HachGlte, lg7e, ia-B ; — Borel d'HauterïTe, annuaire de la nobletie. Paris, I8i3-1B77, in-18 ; — L.-R. Vian. Bittùhe du village de Saint-Ctiiroa, Salnl-Chéron, in-S, I3T3. 5 toI, le I".
en nature. Ajoutez le privilège paternel et onéreux de faire rendre la justice en son nom; enfin en échange de la renonciation au commerce et à l'industrie, le droit de chasse, si important à cause des forêts giboyeuses qui existaient et des habitudes guerrières qu'il entretenait.
Aussi, pour conserver de telles propriétés dans les familles, et pour les rendre indivisibles et inaliénables, avait-on trouvé le droit d'aînesse.
Hors dç chez lui, les attributs du noble étaient de prendre le nom de sa terre, d'en porter le titre, de mettre partout ses armoiries timbrées et d'avoir le pas sur les bourgeois et les vilains. Il pouvait, sans se soumettre aijx juridictions inférieures, porter ses procès aux baillages , sénéchaussées et présidiaux , comme aujourd'hui les grand'croix de la Légion d'honneur au correctionnel et au criminel. Surtout il était admissible à tous les emplois civils, militaires et adminitratifs, à l'exclusion des roturiers.
Après ces détails, on comprend que cette classe, ix'ayant pas besoin de s'enrichir, considérât qu'il y avait dérogeance à s'adonner à toute profession manuelle.
On comprend encore mieux qu'un grand homme, mais un homme enfin, pourvu par sa naissance de tous ces avantages, en ait joui et même fait l'éloge. C'est en prison que Mirabeau a écrit contre les lettres de cachet, et Frédéric n'était pas roi quand il a réfuté Machiavel.