CHAPITRE XIV
Etat moral, de Montluçon
A L'fîPOQUK DE LA RÉVOLUTION
Detout ce qui précède, il semble résulter que Uontluçon a vécu d'une vie toute provinciale et eu dehors des évënetneots généraux de la France pendant la longue période qui a précédé la Révolution.
Examinons & grands traits quel était alors l'état moral de la population et quelle fut son attitude au cours de ces années agitées, troublées, ensanglantées môme sur presque tous les points du territoire français.
Montluçon était, à cette époque, une petite ville de 3.000 habitants, qui marchait h grands pas vers le déclin, h la décadence.
Quelques industries, jadis Horissantes, et qui, à travers les âges, avaient eu leur heure de célébrité et de vogue, végétaient et périclitaient. De ce nombre étaient : d'une part, des fabriques d'étofTes à carreaux bleus qui se font encore à Thizy (Rhône) et qu'on appelle c Chanudet ■ du nom de leur ancien fabricant montluconnais ; de l'autre, des ateliers de fabrication d'armes blanches, auxquels l'emploi d'armes à feu plus perfectionnées, avait porté un coup mortel
Simples, autant que modestes, nos ancêtres vivalentdu produit de leurs vignes et de petits métiers, consommant sur place les denrées qu'ils récoltaient.
Il y avait très peu de familles nobles, et celles-ci entretenaient avec le peuple des rapports si étroits, qu'il n'existait entre ces deux classes ni antagonisme, ni rivalité.
Il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, si l'on songe que renfermés dans leurs remparts, au pied de leur vieux château, nos ancêtres devaient vivre de leur vie de Emilie, sans rapport avec des voisins dont ils étaient éloignés, et avec lesquels ils n'avaient que peu de moyens de communications. Montluçon, en elTet, était à 17 lieues de Moulins et la route était dure (c'est pour cette raison qu'en 1790, notre cité sollicite son érection en chef-lieu de département du Haut-Cher à constituer),
II était encore plus éloigné de Guéret qui, entre parenthèses, n'était point un centre de richesses sous tous les rapports.
Décadeoce de ses industries, éloignement de tous autres cealres, MoDtluçon avait tout contre lui.
Aussi les documents de ce temps nous représentent-ils la population comme besogneuse, complètement at)8orbéâ par la préoccupation et les soucis du lendemain, trop inquiète des difficultés et de l'incertitude de l'exislencfi pour s'intéresser aux questions nationales.
La ville, d'ailleurs, n'a pas mille livres de revenue et encore sont-elles saisies par le prince en vertu de la charte d'Archambaud de Bourbon de
Quand, le 29 octobre 1758, le roi fixe à quatre mille livres la part du < don gratuit ■ pour Montlucon, les habitants fout entendre leurs plaintes et demandent qu'il soit fait de très humbles remoatraaces à Monseigneur l'intendant général sur la trop forte imposition qui leur est réclamée.
La ville, disent-ils, n'a aucune ressource dans son commerce ; la majeure partie des denrées se consomme sur place ; les salaires des ouvriers sont peu élevés et le pain vaut, celui de froment, sept sous et celui de seigle, quatre sous la livre. (Tous les faits auxquels nous hisons allusion dans ce chapitre sont extraits des registres des assemblées délibérantes de Montluçon).
On comprend très bien, d'après ce que nous venons de dire, combien il était difficile, à Montluçon, de se renseigner sur tes affaires, non seulement régionales — éloigné qu'on était des autres centres ~ mais aussi et surtout des événements intéressant l'Etat. Comment en aurait-il été autrement ?
Aux causes précédemment énoncées s'en ajoutait une autre bien autrement importante :
Il n'y avait alors dans notre ville qu'un collage en mauvais état et dépourvu de livres, ainsi que le déclarera plus tard le maire de la ville dans un rapport au roïRistre.
A la tête de cet établissement était un principal aux appointements de trois ceats livres, plus une rétribution mensuelle de quinze sous par élève. Aidé de deux régents et sous la haute direction des • Vénérables doyens du chapitre de Saint-Nicolas • il y enseignait le latin jusqu'à la rhétorique.
Mais si les études n'étaient pas très fortes, le collège n'entretenait pas moins en ville une certaine vie intellectuelle, témoins ces exercices publics — vraies fêtes locales — qu'y donnaient les rhétoricien8,que nous verrons plus tard contribuer à la célébration de la tète de la Fédération.
L'enseignement secondaire étant un peu faible, on pourrait peut-être croire que l'enseignement primaire était plus prospère. Iln'en était malheureusement rien, car dans les procès- verbaux de ce temps, nous relevons nombre de nos ancêtres qui, pour toute signature, apposaient une croix.
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Il n'y A donc pas à s'étonner outre mesure, ainsi que nous le disons plus haut, que les vieux habitants de Montluçon ne se préoccupassent que très peu d'événements intéressant la France entière et au regard desquels ils restent à peu près étrangers.
Complètement confinés dans les afTaires locales, leur seule préoccupation était de voir leurs propres intérêts ne pas péricliter. Ils s'inquiétalent surtout de savoir si la saisie opérée sur eux par le prince de Condé serait bientôt levée.
Quant au reste, nos pères, fidèles serviteurs de l'Eglise et de la royauté, accueillirent sans grand enthousiasme les idées nouvelles.
Les écrits des philosophes d'avant 1789, n'avaient d'ailleurs pas encore pénétré dans notre petit pays.
Aussi, la convocation des Etats Généraux n'apporta aucun trouble ; on l'accepta même avec satisfaction.
La noblesse et le clei^é s'engagèrent spontanémentà renoncer à leurs privilèges séculaires. Quant aux délégués du Tiers-Etat, ils estimèrent que l'occasion était bonne pour faire valoir les revendications locales.
Les cahiers qu'ils présentèrent et où s'étalaient tout au long leurs humbles sentiments de respect et de fidélité pour ta religion et la royauté ne reflétaient qu'une idée primant toutes les autres : la sauvegarde des intérêts locaux.
Cette idée est & ce point ancrée dans leur esprit, que nous les voyons se préoccuper de la question du tabac en carotte, que la ferme générale se permettait indûment de remplacer par du tabac r&pé, tout comme ils auraient pu se préoccuper des graves problèmes intéressant la société.
C'est peut-être à cette espèce d'indifférence des grandes questions que la ch&tellenie dut de n'être représentée aux Etats-Généraux que par un suppléant du Tiers-Etat.
Elle ne s'en émut pas outre mesure d'ailleurs et la Révolution la trouvera tout aussi calme, tout aussi paisible que si rien d'anormal ne s'était produit, se montrant profondément attachée au gouvernement du moment. Aussi les édiles montluconnais pourront-ils témoigner avec raison aux pouvoirs > que l'esprit public est bon, que le citoyen aime les lois et obéit au gouvernement. ■ Cetéloge était d'autant mieux méritéque ces mêmes hommes qui, le 15 août 1792, en compagnie de la troupe processionnèrent en l'honneur du roi, adhérèrent le 5 octobre suivant, avec enthousiasme & l'abolition de la royauté, en attendant le jour prochain où ils adresseront leurs félicitations à l'empereur.
Il ne faudrait cependant pas croire que cet état d'àme fut particulier à Hontlucon. 11 était propre à plus d'une cité qui, bien décidées à ne pas conloadre leur destinée dans la destinée générale du pays, s'appliquèrent
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à tirer leur épingle du jeu de tous les événements qui se produisirent dans la suite et dont elles surent se tenir en dehors.
Nousnous garderons bien de faire à Montluçon et aux villes dont nous venons de parler un trop grand grief de semblable état d'esprit. Ces cités n'étaient certainement pas tout à fait responsables, si l'on songe qu'elles eurent surtout à souffrir énormément d'une administration supérieure embrouillée et incohérente, dont la Révolution les délivra pour lui substituer un nouvel ordre administratif, plus conforme aux nécessités du moment. C'est & cette organisation nouvelle, préparée à Paris, mais acceptée joyeusement par la province, que nos populations s'intéressèrent, plutôt qu'aux stériles discussions politiques dans lesquelles s'épuisèrent les assemblées de ta capitale.
La Révolution terminée, le pays se trouva pourvu d'une organisation administrative tellement bien établie qu'elle subsiste encore entière aujourd'hui.
Aussi comprend-on très bien que Montluçon, qui nes'est aucunement mêlé au mouvement révolutionnaire, se hâtât de profiter des améliorations qu'il apportait.
Montluçon, en effet, comme ville, n'a eu qu'à se féliciter de la Révolution, de mâme que ses habitants n'ont point eu à en souffrir. Alors qu'en vingt autres points du territoire, on s'entretuait, nos ancêtres se bornaient à jouer au révolutionnaire, se gardant bien de se faire du mal les uns aux autres. Le nouveau régime était pour eux prétexte & discours, à fêtes, h réunions et à délibérations.
Le conseil de la ville, en grande partie composé de bourgeois, de notaires, avocats et médecins, investi par la force des choses de toutes les attributions, traitait sur le même pied d'égalité toutes espèces de questions, quelque importantes ou minimes qu'elles fussent. C'est ainsi qu'on le vit avec une égale gravité régler le régime des nobles consignés au chef-lieu du district et nommer des commissaires, & l'effet de s'assurer si les porcs du citoyen Balladier nuisaient à la salubrité de l'air, ainsi que s'en plaignait l'une de ses voisines.
Ce souci des petites choses n'empêchait cependant pas nos ancêtres de s'occuper d'autres travaux plus importants ; et, en dix ans, ils opérél'eut plus de transformations utiles dans la ville qu'il n'en avait été fait pendant les cent années qui venaient de s'écouler.
Mais il n'y avait pas que les édiles qui, enthousiasmés du désir de servir la chose publique, ne marchandaient ni leurs paroles, ni leur peine. Les six cents citoyens actifs de Montluçon, pris d'un beau zélé, voulurent s'offrir la joie de jouer un rêle, d'être quelqu'un.
Il leur faut des armes, des canons, des tambours ; ils veulent des pavoisemeots, des fêtes, dee compte-rendus oratoires attendris, car ils
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sont des hommes libres, dea citoyeas et des membres du pouvoir souverain, doat le gouveroemeat oe saurait s'exercer sans ap^tarat.
GhacuQ remplit son râle avec entrain, sous la directiOD du citoyen Favièrea, ao homme habile qui trouva le moyen déplaire & tout le monde et du rester mûre presque saas interruption, bien qu'il (ut un ci-devaat.
Il avait demandé et obtenu, il est vrai, au milieu de l'attendrissemen t général, de supprimer sa particule et avait reçu des éloges pour avoir, le premier, acquis des biens nationaux.
On l'avait vu Clément célébrer la prise de la Bastille devant le temple de la Raison et présider la fête de l'Etre suprême sur la colline de Châtelard.
Biea que sous la domination, en quelque sorte, d'un délégué national qui l'assistait en permanence, pour ne pas laisser tiédir son zèle pour le nouveau régime, ce magistrat délivrait avec libéralité de& certificats de civisme, autorisait sans difficulté les suspects & aller dans leurs terres surveiller la moisson, ne tolérait pas que des dommages fussent causés aux églises.
Sous cette administration, d'ailleurs honnête et tolérante, une certaine bonhomie tempérait ce qu'il serait bien exagéré d'appeW c les fureurs de la Révolution ■.
ho petit bourgeois montluçonnais s'appliquait à se créer une existence confortable et tranquille. Il consentait bien à être un citoyen actif, armé pour ta défense de la paix publique, mais à la condition qu'il n'en résultât pour lui, ni trop de dangers, ni trop de faligues.
C'est ainsi qu'armé d'ua fusil, ou d'uae pique s'il n'en a point, il doit monter la garde la nuit.
Hais la municipalité, trouvant ce service fatigant, décida qu'il ne serait monté qu'une garde par nuit, alternativement dans chacune des sections ; et comme il faut en tout de la discipline, et que le garde national devait être puni s'il le méritait, il fut convenu qu'en guise de prison, le citoyen soldat qui aurait commis une faute susceptible de prison, aérait consigné au corps de garde.
La municipalité poussa plus loin l'intérêt qu'elle portait à ses concitoyens. L'égalité étant au nombre des grands principes, elle décida que les boulangers ne pourraient fabriquer que le < pain de l'Egalité s et que la vente du pain mollet (1 ) serait prohibée.
Quelques jours plus tard, cependant, elle rapportait cette décision sous prétexte que le pain dit de « l'Egalité • était d'une digestion trop difQcile pour les personnes ayant un estomac délicat.
Cet adoucissement, ces marques de sollicitude, sont du goût de tout
(1) PaiD de fioment de &0U grammes et 1 kilo.
ïGooglc
le monde; aussi, voyons-nous les montluçonnais d'alors jouer à qui mieux mieux au soldat, chanter en chœur l'hymne de la Marseillaise et envoyer des félicilations aux braves armées de la République, qui défendaient le territoire envahi par les cohortes étrangères.
Ce beau zèle se ralentit quelque peu cependant, quand il fôllut passer des paroles aux actes. Nous n'en voûtons pour preuve que le fait suivant :
Lorsque la Couveution décréta une levée de 300.000 hommes, Hontiuçon fut Invité à fournir 45 voloutaires. Le contingent ne fut recruté qu'à grand'peine, chacun des hommes désignés par le sort prétextant des raisons, des excuses.
Il en fut d'ailleurs de même dans d'autres régions, chacun mettant au-dessus de la grande patrie, cette petite patrie qui s'appelle la ville, le village, le hameau où l'on est né, où l'on vit, où l'on veut mourir.
Hontiuçon, ainsi que noua le disons plus haut, ne connut rien des horreurs de la Révolution , la guillotine n'y fut pas dressée.
Au moment de la tourmente, quelques nobles, sans doute, quittèrent la ville pour aller se réfugier & l'étranger ; d'autres restèrent et furent gardés à vue comme suspects ; quelques arrestations eurent même lieu.
Mais, comme en plusieurs endroits la prison était lézardée, ceux qu'on y enfermait n'y faisaient qu'un très court séjour et, profitant des brèches^ prenaient la clef des champs, & telle enseigne que personne ne voulait plus accepter les fonctions de concierge et de gardien.
Il semble bien cependant que plusieurs religieuses ont été quelque peu molestées ; mais nous devons reconnaître que c'est presque uniquement contre les bâtiments que s'exercèrent les vengeances du dél^ué national, contre les églises surtout.
Quantauxprôtre», leurserment civique prêté, ils devinrent surveillants des travaux de la rivière.
Aussi, à bien des égards, nos ancêtres furent des révolutionnaires pour rire. La chose qui leur parut peut-être la plus sérieuse, fut la vente des biens nationaux.
• Les couvents furent de tous les établissements de l'ancien régime les plus durement frappés ; leur disparition fut complète, et la ville, agissant comme les individus, se procura, grâce à leur confiscation, un collée nouveau et un hôpital à bon marché.
En résumé, la Bévolution laissa â Monttuçon les personnes saines et sauves, les biens intacts ; elle amena un progrés considérable dans l'administration de la ville et un développement marqué de l'instruction.
Cette introduction était nécessaire comme préface à l'exposé des principaux événements de Montluçôn pendant cette période dont nous allons maintenant reprendre le récit.