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PIERRE D'ARAGON

Pierre II, roi d'Aragon, venait de perdre sa femme, et, soit qu'il fût sollicité, soit qu'il vit une occasion unique d'accroître ses Etats en réunissant à ses domaines de Catalogne la ville de Tortose, il accepta la main de la jeune héritière, sans se préoccuper de faire annuler le mariage de Marie avec le comte de Cominges. Peut-être conservait-il l'espoir,

le cas échéant, de rompre avec sa nouvelle épouse.

Le prix de cette union (15 juin 1204) fut la seigneurie de Montpellier avec les châteaux de Lattes, Monferrier, Castelnau, Castries, Loupian, Aumelas, Le Pouget, Popian, Montbazin, Frontignan, Montarnaud, Vendémian, Tressan, Saint- Pargoire, Paulhan, Cournonsec, Mireval, Pignan, Saint-Georges, et tout ce que Guillem possédait entre le Vidourle et l'Hérault.

Pierre jura « sur les Saints Evangiles de Dieu » qu'il ne se séparerait jamais de Marie, qu'il n'aurait pas d'autre femme tant qu'elle vivrait et lui serait toujours fidèle.

Il n'y eut jamais d'époux plus infidèle et son mariage n'avait été qu'un calcul d'intérêt. Quinze jours après (i''^ juillet 1204^ selon la coutume, il prêta l'hommage féodal à l'évêque de Maguelone, suzerain immédiat de la seigneurie de Montpellier.

Les habitants exigèrent que le roi d'Aragon jurât sur les saints Evangiles et en présence du peuple, de respecter à toujours l'indépendance et les privilèges de la commune. Dans la vaste nef de Notre-Damedes-Tables, deux mois après son mariage, il reconnut la charte communale (15 août 1204).

Les nouveaux seigneurs, tout en ayant l'air d'octroyer quelque chose, subirent en réalité les exigences populaires, et pour la charte en question l'initiative appartint à la commune.

Après avoir signé la charte, Pierre d'Aragon alla se faire couronner à Rome par le pape Innocent 111. Il partit d'un port delà Provence sur cinq galères, et dès son arrivée en Italie, le pape lui envoya deux cents chevaux de selle ou bêtes de charge pour lui et sa suite, dans laquelle se trouvaient l'archevêque d'Arles, l'évêque de xMaguelone et de nombreux seigneurs. Des cardinaux, par ordre du pape, allèrent à sa rencontre. Quelques jours après son arrivée à Rome, il reçut l'onction sacrée et le pape le couronna

LES SEIGNEURS i PIERRE D ARAGON (1207)

de sa propre main, en lui remettant tous les ornements royaux, savoir : le sceptre, la pomme, la couronne et la mitre.

Il se déclara spontanément le tributaire du Saint- Siège, en s'obligeant à lui payer annuellement deux cent cinquante marabotins, monnaie d'or venue des Arabes.

Les fiers Aragons ne virent pas de bon œil cette inféodation et en gardèrent rancune à leur roi. 11 importait peu aux habitants de Montpellier d'être sous la suprématie de l'Eglise. N'était-ce point, à cette époque, une sauvegarde contre les hommes du Nord qui allaient envahir le Midi?

La naissance du roi Jacques l^^ fut un événement des plus heureux, des plus inespérés et des plus célèbres pour Montpellier et l'Espagne.

Le roi d'Aragon avait délaissé sa femme quelque temps après son mariage; il songeait même à convoler en de nouvelles noces, mais le pape Innocent III s'y étant toujours opposé, les consuls de Montpellier, racontent les chroniqueurs, imaginèrent un stratagème qui réussit très heureusement.

Parmi les dames de la reine se trouvait une jeune veuve de Montpellier qui avait toutes les préférences du roi d'Aragon. Ils suggérèrent à la veuve de se laisser prêter à un stratagème dont son honneur n'aurait point à souffrir. Elle accepta effectivement un rendez-vous du roi, mais à la condition qu'elle viendrait sans lumière dans sa chambre, ne voulant être vue. Le roi n'eut garde de se montrer difficile et suivit exactement les prescriptions convenues. La reine, de connivence avec sa dame d'honneur, prit sa place dans le lit de son époux.

Les douze consuls se mirent en prières toute la nuit, et le lendemain, à la pointe du jour, des abbés, des prieurs, l'official de l'évêque, ainsi que douze dames et demoiselles, un cierge à la main, avec deux

HisT. DE Montpellier 4

notaires, entrèrent dans la chambre. Le roi fut lè premier à plaisanter de l'aventure.

A quelques jours de là, le roi ayant été à Lattes, où, dit-on, le plaisir de la chasse et de ses haras l'attiraient souvent, alla trouver sur les conseils d'un gentilhomme de sa suite, la reine Marie à Mireval et aurait passé une seconde nuit avec elle. La reine avoua depuis, raconte le chanoine d'Aigrefeuille, « qu'elle croyait que ce fut dans cette nuit que le « ciel lui avait donné le roi Jacques, comme ce « prince l'écrivit lui-même dans ses commentaires, « rapportés par Beuler ».

Le roi, à son retour de Mireval, ne voulut point y laisser la reine; il la prit en croupe sur son palefroi et la ramena de la sorte à Montpellier.

Dès qu'on apprit à Montpellier la venue du roi et de la reine, tout le monde courut en foule pour être témoin de ce spectacle et de l'union des deux époux. Dans l'espérance de voir naître bientôt un successeur, ils prodiguèrent les plus grandes marques de réjouissance autour du cheval, et le peuple, après la naissance du fils de Marie, ayant voulu, l'année suivante, fêter cet heureux anniversaire, aurait entrepris une sorte de danse, appelée le « chevalet », qui s'est perpétuée jusqu'à nous et dont nous aurons l'occasion de parler.

C'est à cette époque que la reine, afin d'enlever tout ombrage aux consuls, et probablement aussi en reconnaissance de leur dévouement pour avoir facilité son rapprochement avec le roi, leur permit de détruire la tour du château élevée par Guillem VI, en 1143, et dont la hauteur et la forte situation dominaient toute la ville.

L'année suivante, la tour bâtie par Guillem VI, fut démolie, avec l'agrément de Marie, comme donnant « ombrage aux habitants sur sûreté de << l'engagement; concéda licence de l'abattre, de « démolir le clos et toute la forteresse du château,

LES seigneurs: pierre d'aragon (1213) 51

« qu'il n'y reste plus qu'une place toute nue, où nul « seigneur de Montpellier ne pourra relever ni tour « ni fort. »

Innocent III, dans une de ses lettres, reproche aux habitants d'avoir tout nivelé jusqu'aux fondements et de s'être acharnés, par signe de mépris, à la dispersion des matériaux.

. Le château de Lattes fut aussi incendié et presque mis en ruines, dans l'ardeur frénétique des habitants. « La commune s'administra alors tout à fait républi- « cainement. »

Pendant la croisade des Albigeois, alors que le Midi était à feu et à sang et que son seigneur avait pris les armes contre les croisés, en défendant la cause de l'indépendance méridionale, les bourgeois de Montpellier, ville libre de fait, en vrais souverains et tout puissants, s'administrèrent par eux-mêmes et nommèrent les consuls, les notaires, même contre l'agrément de leur seigneur.

Entraîné par son beau-frère, le comte de Toulouse, Pierre d'Aragon franchit les Pyrénées avec une armée considérable et se dirigea bientôt sur Muret, où il comptait s'emparer même de la personne de Simon de Montfort et mettre un terme à cette guerre funeste.

Les chroniqueurs racontent que la nuit qui précéda la bataille qu'il livra aux croisés devant Muret, le 13 septembre 12 13, il aurait festoyé dans sa tente :

Dormira com una mtiguer la nochc anies la batailla.

Au fort de la mêlée, il fit des prodiges de valeur, et les ennemis, attirés par un seigneur qui avait endossé les couleurs du roi, ayant reconnu leur méprise, Pierre d'Aragon s'écria : Voirement n'est-ce pas le Roy^ mais vees le chi.

« Lors fut ung chevalier qui devant lui était d'une masse turquoise qu'il tenait sy le faire voler à terre et puis se lancha en. la presse et commença à faire

merveilles d'armes, quand messire Alain de Ronchy et ses compagnons virent chose qu'il faisait, bien le congnurent, se luy coururent sus tout à ung frais, sy l'environnèrent et tant se pressèrent de lui grever qu'ils Toccirent. »

La petite armée de Simon de Montfort ne comprenait guère que i,6oo hommes, dont 900 cavaliers ; les aragonais, gascons, et milices bourgeoises et féodales, étaient au nombre de 7,000, 3,000 cavaliers et 4,000 fantassins.

Sa mort fut le signal de la fuite de ses compatriotes et des milices. Marie s'était réfugiée à Rome pour y défendre son héritage menacé par un des fils d'Agnès de Castille qui, au moyen d'un simulacre de donation, avait mis la main sur la seigneurie de Montpellier, lui contestait ses droits et l'accusait d'usurpation au tribunal du Souverain Pontife. Elle mourut à Rome le 19 avril 12 13 et fut ensevelie, selon ses vœux, dans la basilique de Saint-Pierre du Vatican.

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