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AU MOYEN AGE

(Extrait de V Histoire du Commerce de Montpellier, par Germain).

Le commerce de Montpellier, d'après les historiens. — Importance de ce commerce. — Produits agricoles. — Produits industriels. — Draperie rouge. — Blanqu'.ers ou Corroyeurs. — Argentiers. — Industries diverses. — Métiers répartis en sept échelles, pour la garde des remparts. — Route que suivait le commerce maritime de Montpellier. — Port de Lattes. — Commerce avec Gènes, l'Italie, l'Orient. — Jacques-Cœur. — Commerce avec le Portugal, la France, le nord de l'Europe, le Levant. — Bourse de marchands (1691). — Protectorat des rois de France. — Amoindrissement successif de Montpellier. — La Loge. — Institutions commerciales. — Consuls de mer. — Consuls sur mer. — Consuls d'outre-mer. — Associations commerciales. — Gardes dos marchandises. — Serment. — Cour du Petit-Scel. — Prospérité du commerce de Montpellier. — Son apogée au milieu du xive siècle. — Marque distinctive des marchands aux foires de Montpellier. — Historique de ses foires et marchés. — 1 a foire de Montpellier en 1210. — Foires du Pont Juvénal, de l'Esplanade.

Il y a deux choses par lesquelles la ville de Montpellier n'a pas discontinué, depuis les temps des Guillems, d'avoir une grande importance dans le monde : son commerce et ses écoles.

Le commerce, d'ailleurs, a longtemps occupé à

Montpellier le premier rang. « La dicte ville », selon les termes d'une requête adressée au roi Jean par nos consuls, « est proprement lieu fondé de marchandises ; et plus des deux parties des habitants d'icelle sont d'estranges parties, les uns Cathalans, les autres Espaignols, Gennevois, Lombards, Vénessiens, Chiprois, Provansals, Alemans, et d'autres plus estranges nacions. »

Montpelher fut, durant toute la période des Croisades, et jusqu'à l'aurore de l'âge moderne, un des plus remarquables centres commerciaux de la France et du monde entier.

Dans son Itinéraire, Benjamin de Tuleda, rabbin juif, dit de Montpellier : « C'est un lieu très favorable au commerce, d'où viennent trafiquer en foule chrétiens et sarrazins, où affluent les Arabes dû Garbi, des marchands de la Lombardie, du royaume de la grande Rome, de toutes les parties de l'Egypte, delà terre d'Israël, de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Angleterre, de Gênes, de Pise, et qui y parlent toutes les langues. On y remarque, entre les plus célèbres disciples de nos sages : Ruben, fds de Théodore ; Nathan, fils de Zacharie ; Samuel surtout, le plus important de tous, Sélanias et Mardochée.... Plusieurs parmi eux sont fort riches et généreux envers les pauvres ; ils secourent tous ceux qui viennent à eux. »

C'est au xii^ siècle que furent conclus les premiers traités de commerce, entre l'évêque de Maguelone, Raymond P^", et le seigneur de Montpellier, Guillem VI , qui consacraient le droit d'aborder librement et de séjourner à volonté dans leurs ports respectifs.

Le commerce de Montpellier fut, au moyen âge, un commerce d'exportation et d'importation. Les produits étaient de deux sortes : naturels ou manufacturés.

Le pays abondait çîi fruits et légumes de toute

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espèce. Il y avait néanmoins exubérance pour l'huile et le vin. C'étaient ces deux sortes de denrées qui alimentaient particulièrement le commerce d'exportation agricole.

Les produits manufacturés se distinguaient davantage de ceux d'aujourd'hui. Montpellier était renommé pour ses draps et sa teinture écarlate, industrie reléguée dans les souvenirs de Thistoire et dont il ne subsiste aucune trace dans nos fabriques modernes.

Les manufactures de toile et de coton qui fonctionnaient dans nos murs n'ont-elles pas aussi disparu ? Et l'industrie de la fabrication des verdets, naguère si répandue et si productive, ne marche-t-elle pas vers une égale disparition ?

Les documents pour préciser l'origine de la fabrication et de la teinturerie des draps dans la ville sont rares, mais nous savons que cette fabrication était fort répandue. Guillem V en fait mention, en 1121, dans son testament.

La rue de la Draperie-Rouge, qui en a conservé le nom, perpétue en même temps le souvenir d'une industrie très importante qui comprend depuis le lavage et la teinture des laines jusqu'à l'apprêt final des tissus. Ces draps s'expédiaient en Orient, où l'ampleur du costume en occasionnait une grande consommation. Leur confection constituait une sorte de travail privilégié. « L'étranger, selon l'article 10 de la grande Charte du 15 août 1204, ne peut teindre à Montpellier, aucun drap de laine avec la teinture de Kermès, ni en toute autre couleur. Il ne doit y vendre en détail que des draps qu'il portera à son cou. »

En vertu d'un règlement de 1226, les consuls étendirent le privilège aux étrangers qui auraient cinq ans de séjour à Montpellier ou qui y auraient épousé, depuis deux ans, une femme de la ville. Un nouveau règlement de 12^1, élargissant le cercle des privilégiés, ne prescrivit plus les cinq ans de séjour et

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n'exigea plus que l'on fut marié à une femme de Montpellier. Il se borna à imposer l'obligation de deux ans de résidence et admit à l'exercice de l'art de la teinture le célibataire lui-même qui, à l'expiration du délai, serait possesseur d'une fortune de 300 livres melgoriennes, payant redevance au seigneur de Montpellier et s'engagerait à habiter la ville pendant six ans.

L'industrie des blanquiers ou corroyeurs a laissé son nom à une des rues de la ville, et nombre d'actes attestent l'importance que l'on attachait, dans les murs de la cité, à la préparation et au commerce des cuirs.

Les argentiers, les affineurs de métaux, les potiers d'étain de Montpellier étaient aussi très renommés.

Les industries, dans une ville aussi commerçante, étaient nombreuses. Les métiers étaient répartis en sept échelles, vaquant, chacune un jour de la semaine, à la garde des portes et des murailles. Sauf les ordres privilégiés des clercs et des nobles, tout le monde était couché sur ces listes :

A l'échelle du dimanche, les avocats, les notaires, les barbiers (parmi lesquels il faut entendre les chirurgiens), les teinturiers, les mazeliers, moutonniers et porcatiers, les poissonniers, les cabassiers, les peintres et , vitriers, les fourniers, les bluteurs, les aubergistes, les merciers de Castel-Moton et les poulaillers ;

A l'échelle du lundi, les pelletiers, les selliers, les tailleurs, les juponniers ou jupiers, les potiers, les baralliers ou tonneliers, les verriers ;

A l'échelle du mardi, les blanquiers, tanneurs ou corroyeurs, les teissiers ou tisserands, les merciers, les revendeurs, les apprêteurs, les peigneurs, les marchands de la Fabrerie, les laboureurs, les jardiniers, les gardes des poids et mesures ;

A l'échelle du mercredi, les courtiers, les cordonniers ou savetiers, les serruriers, les fabricants

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d'épées, les merciers de l'Aiguillerie, des Tables et de Saint-Firmin, les ceinturiers, les fermiers, les cordiers, les gaîniers, les faiseurs de sacs et d'escarcelles ;

A l'échelle du jeudi : les changeurs, les bâtiers, les canabassiers, les argentiers, les blanchisseurs, les merciers de Saint-Nicolas, les épiciers, les batteurs de toile blanche, les poivriers, les scribes des encans ;

A l'échelle du vendredi, les drapiers, les fabricants de chaises, les orgiers, les fabricants de chandelles, les fripiers.

A l'échelle du samedi, les fustiers, les compagnons de la grande orgerie, les peyriers, les meuniers, l'orgerie du Pila Saint-Gély, les manœuvres, les fustiers de la Blanquerie, les plombiers, les charretiers, les batteurs de feuilles d'étain, les crieurs de vin, les batteurs d'or et d'argent, les posandiers ou vendeurs d'eau, les arbalétriers, les messagers, les chapeliers, les sauniers.

Q,ue l'on s'étonne, après cela, de la physionomie démocratique qu'a revêtue durant tout le moyen âge la commune de Montpellier. Le régime des corporations, alors en vigueur et qui semblerait avoir dû être un obstacle au développement de la vraie démocratie, concourait, au contraire, à en perpétuer le triomphe, par les liens qu'il établissait entre les membres de chaque association industrielle. Maîtres et compagnons veillaient simultanément au maintien de leurs communs privilèges et perpétuaient, du même coup, l'avenir d'institutions dont on n'avait pas encore appris à se passer. Les consuls et les gardes de métier leur montraient la voie d'une manière si honorable qu'ils auraient cru forfaire à l'honneur s'ils se fussent abstenus de les y suivre.

Lé port de Lattes et les graus qui s'ouvraient sur la plage, dont on peut voir encore quelques constructions, furent, au moyen âge, le véritable port de

commerce de Montpellier. Alors que Saint-Louis obligea les navires d'aller débarquer à Aigues-Mortes, on relia ces deux ports par le canal de la Radette. Les habitants de Montpellier obtinrent des rois de France la franchise de faire transporter leurs marchandises sur ce canal sans payer des droits de péage. Le mauvais état du port d'Aigues-Mortes leur permit de recourir à l'ancienne voie de navigation par les graus.

Montpellier entretint des relations commerciales avec l'Italie, l'Espagne, l'Orient, le nord de la France et au-delà. Les rapports commerciaux de Montpellier avec l'Italie datent de fort loin.

Guillem VI, forcé de se retirer devant l'émeute des habitants de Montpellier et devant le mouvement populaire qui fut le germe de la première révolution communale, demanda du secours au comte de Barcelone et aux galères génoises. Une fois réintégré sur le siège de sa seigneurie, les Génois demandèrent un traité au profit du commerce et de la puissance de Gênes. Guillem VI s'obligea, en son nom et au nom de ses sujets, à ne jamais naviguer au-delà des côtes de Gênes.

Sous Guillem VII, ils essayèrent de s'approprier le port de Maguelone; ils incendièrent les navires de Montpellier, dépouillèrent ses marchands et les entraînèrent de vive force sur leurs rivages. Guillem, pour arrêter leurs tentatives, conclut une convention avec Pise (i®'" novembre 1169).

Les Génois se tournèrent alors du côté de Raymond, comte de Toulouse, et signèrent un traité avantageux en 1174. Guillem VII assura indistinctement les Génois et les Pisans de sa protection. Ces conventions furent renouvelées en 1225. La même année fut conclu un traité perpétuel de commerce et de navigation avec la commune de Nice.

Il fallut que les parties intéressées missent beauçoup du leur pour obtenir la durée de ce traité. Eri

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1237, des péagers génois s'étant avisés d'extorquer des marchands de Montpellier une redevance indue, force fut à ceux-ci de recourir aux juges de Gênes. Dix ans plus tard, ils se rendirent coupables de piraterie à l'égard d'autres bourgeois de Montpellier, dont ils pillèrent, dans le port de Carthagène, les marchandises évaluées à la somme de onze mille besans. Il fallut, sous peine de rupture, donner satisfaction à la partie lésée.

Les Pisans, pour avoir spolié, sur les côtes de Provence, avec un navire armé en course, deux barques montpelliéraines, furent contraints, de même que pour leurs méfaits antérieurs, à payer un denier par livre au profit des victimes du brigandage. L'indemnité dut se percevoir sur tous leurs objets, soit d'importation, soit d'exportation, à l'entrée ou à la sortie du territoire de Montpellier.

Parmi les cités maritimes de l'Italie, celle de Gênes cultivait les relations les plus assidues avec Montpellier. La colonie génoise s'y montrait à la fois la plus compacte et la plus ancienne.

Plusieurs traités favorisèrent, dans la suite, le commerce entre ces deux villes ; mais les pirateries dont eurent à souffrir les marchands de Montpellier et des autres villes du littoral, furent la cause d'an arrêt dans la prospérité croissante de notre cité. Philippe de Valois, pour triompher de la piraterie, imagina un expédient. S'étant aperçu que le plus grand obstacle au commerce de la France, dans la Méditerranée, provenait des Génois, il crut faire un coup de maître en employant les Génois eux-mêmes à la répression du mal. Il s'entendit, dans ce but, avec Charles Grimaldi et Antoine Doria, deux des plus redoutés capitaines de la puissante république.

Par lettres spéciales de 1389, Philippe conférait à ces deux capitaines une sorte de monopole du commerce français de la Méditerranée par les avantages qu'il leur fit en faveur de leur propre commerce, en

leur abandonnant les droits sur les marchandises qui, pendant deux ans, se chargeraient ou se déchargeraient dans le port d'Aiguës- Mortes.

Les marchands de Montpellier reconnurent le préjudice qu'allaient leur occasionner ces capitaines dans leur commerce, et les consuls prièrent le bayle de surseoir à la publication des lettres royales nécessaires pour leur mise à exécution. Le sénéchal en référa au roi de France qui, à son tour, apprécia l'argumentation, et lorsque, quelques jours après, ayant besoin d'argent pour combattre l'Angleterre, il en demanda au commerce de Montpellier, on lui répliqua que le commerce de Montpellier n'existait plus. Le roi, après une enquête, révoqua ces lettres impopulaires.

Cet épisode met en relief, avec 1 importance des marchands de Montpellier, celle de la marine de Gênes. Car s'il montre nos consuls et nos bourgeois pesant d'un poids considérable dans les décisions royales, il représente en même temps les Génois comme les dominateurs et les arbitres de la Méditerranée. Il faut que les relations commerciales de Montpellier avec les Génois aient été bien fréquentes et bien considérables pour avoir donné lieu à une si longue rivalité et avoir laissé tant de traces dans nos archives.

On voit, en 1327 et en 1332, Frédéric II d'Aragon prendre sous sa protection les marchands de Montpellier qui venaient commercer en Sicile. Nos relations commerciales avec l'Italie baissèrent au xv^ siècle, à mesure que grandit, en France, le négoce espagnol.

Bien peu de villes ont entretenu des rapports plus constants avec Gênes, avec Pise, avec Sienne, Lucques, Venise, etc. Les marchands de Montpellier ne se bornaient pas à accueillir chez eux les Italiens ; ils les visitaient à leur tour, les fréquentaient assidûment, et, quand ils ne débarquaient pas dans leur

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pays, ils y faisaient du moins escale, car l'Italie se trouvait pour eux sur la route du Levant.

Les traces les plus reculées qui subsistent des relations de Montpellier avec le Levant datent des Croisades. Mais ce fut durant le cours du xiii« siècle que le commerce montpelliérain atteignit en Orient son plus grand lustre. Tous les ports, toutes les villes maritimes s'ouvrirent alors à lui comme de concert, et l'histoire ne signale aucun lieu qui lui soit demeu 'é fermé.

Bohémond IV, prince d'Antioche et comte de Tripoli, accorda aux négociants de Montpellier la faculté de payer simplement le tiers des droits exigibles dans sa ville de Tripoli , avec l'autorisation d'y occuper une rue spéciale pour leur résidence et un hôtel particulier pour leur consulat. Bohémond IV mettait toutefois une condition à ces faveurs: c'est que les marchands montpelliérains conduiraient, chaque année, dans le port de Tripoli, un navire d'au moins quarante hommes d'équipage et chargé d'au moins huit cents quintaux de marchandises. Nos marchands jouissaient de faveurs équivalentes dans toute l'étendue de l'empire d'Orient.

On signalerait bien peu de points des régions orientales que n'ait embrassés dans son rayonnement, au xiii^ et auxiv^ siècles, le commerce de Montpellier. 11 enveloppait toutes les Echelles du Levant, avec Rhodes, Chypre, Saint-Jean-d'Acre, Alexandrie pour principaux centres, et se répandait de là jusqu'aux lointaines extrémités, s'imposant en tous lieux et se faisant respecter par tous les monarques.

Mais c étaient surtout les îles de la chrétienté d'Orient que fréquentait notre commerce montpelliérain. Le grand-maître des chevaliers de Rhodes leur octroie, par une charte de 13^6, l'autorisation d'entretenir dans sa capitale un consul, lequel serait envoyé de Montpellier. Les marchands de Mont-

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pellier obtinrent dans Tîle de Chypre des garanties analogues.

Les relations commerciales de Montpellier avec le monde mahométan étaient si fréquentes qu'on éprouva le besoin d'établir une monnaie spéciale qui leur fut affectée. Ce dût être une contrefaçon de la monnaie arabe, car le pape Clément IV reproche, en 1266, à notre évêque, Bérenger de Frédol, d'y tolérer la présence d'une légende mahométane.

Montpellier devait avoir la physionomie bigarée qu'olîre, de nos jours, Marseille, avec ses étrangers de tout pays, aussi remarquables par la variété de leur langage que par celle de leurs costumes. C'était comme une sorte d'asile ouvert, sinon à toutes les religions, du moins à toutes les races. L'Orient et l'Occident semblaient s'y donner la main dans la quiétude d'une mutuelle fraternité.

Ces relations se maintinrent longtemps, et il ne tint pas à Jacques Cœur qu'elles n'aient toujours duré. Qui ne connaît la constance de ses efforts pour les perpétuer et les étendre? Sa fortune grandit tellement qu'elle mit bientôt l'habile spéculateur en état d'armer et d'entretenir dix ou douze navires qui trafiquaient, sans discontinuer, en Egypte et au Levant. Jacques Cœur se plaisait, selon certaine tradition, à les contempler du haut de la plate-forme de sa maison de Montpellier, à leur arrivée ou leur départ. Il arriva, de progrès en progrès, à faire, à lui seul, dit-on, pendant vingt ans, plus d'affaires que les plus célèbres commerçants d'Italie. Mais ce surcroît de prospérité tenait à la vie d'un homme ; et encore n'atteignit-il pas les limites de l'existence de son auteur. On sait quelle fut la fin malheureuse du magnifique argentier de Charles VII. Montpellier perdit beaucoup à cette catastrophe.

Dès le xni® siècle, il existait un continuel échange de relations entre Montpellier et l'Espagne, avec l'Aragon et la Catalogne surtout, grâce à leur proxi-

mité. La famille des Guillem avait acquis des droits féodaux sur Tortose, et le roi Pierre II, devenu seigneur de Montpellier, en 1204, par suite de son mariage avec la fille de Guillem VIII, s'empressa d'accorder à ses nouveaux sujets le droit de commercer librement et sans avoir à acquitter aucunes redevances, soit par terre, soit par eau.

Jayme ¥^ réitéra cette concession en 1231, postérieurement à la conquête du royaume de Majorque qu'il y engloba. C'était justice ; la ville de Montpellier avait largement concouru à l'acquisition des Baléares; pouvait-elle ne pas en partager les profits? Ces relations commerciales survécurent à la seigneurie des rois d'Aragon et se perpétuèrent sous les rois de Majorque.

A la fin du xv« siècle encore, les actes originaux y mentionnent la présence des marchands espagnols. En 1501, un marchand de Lisbonne, reçu bourgeois de Montpellier, Lopez, est exempté par les consuls, pendant cinq ans, avec sa famille, du paiement des tailles et autres contributions urbaines, moyennant une somme de deux livres, acquittée au profit des pauvres des hôpitaux de la ville.

L'année suivante, on admit aussi comme bourgeois deux autres marchands portugais, Alphonse et Ferrand Alvarez, qui donnèrent, à leur tour, trente sols aux hôpitaux de Saint-Eloi et de Saint-Jacques.

En 1503, une faveur identique est encore concédée à deux portugais, à un licencié en médecine, Alphonse Dassa, et à un simple étudiant, Bernard Bernardi.

Montpellier entretint des relations commerciales avec Narbonne jusque vers le milieu du xiv^ siècle.

Les jalousies et les rivalités commerciales avec Mi^rseille amenèrent les marchands de Montpellier à se créer des relations de commerce avec les villes du littoral méditerranéen : Agde, Hyères, Toulon, Antibes. Ils disposèrent de la partie du Rhône, d'Arles à

Avignon, et ils se ménagèrent la voie jusqu'à Lyon pour avoir ensuite la faculté de circuler à travers la Saône, vers les marchés de la France septentrionale. Les traités passés avec le comté de Valence et les seigneurs de Montélimar affirmèrent la persistance de l'intérêt qu'ils prenaient de leur liberté commerciale ; aussi ne craignirent-ils pas de s'engager par un contrat perpétuel et réciproque.

Grâce à leur persistance politique, les marchands de Montpellier, n'ayant rien à redouter sur le Rhône, s'avancèrent jusqu'au cœur de la France. Aussi les rencontre-t-on nombreux aux foires de Champagne et de Brie. C'était d'ordinaire un montpelliérain qui exerçait les fonctions de capitaine des marchands de Languedoc aux foires de Champagne.

On les voit commercer avec la Flandre et le Brabant. Ils avaient des comptoirs à Londres. Il n'est pas rare, par contre, d'avoir à signaler des hommes des provinces du nord postulant, à Montpellier, des lettres cVhahitanage et y obtenant, avec exemption des tailles et des charges municipales, le titre de citoyen.

Antérieurement à l'annexion de Marseille, ce fut par Aigues-Mortes et Montpellier que les provinces françaises correspondirent avec la Méditerranée. Ce fut par Montpellier que leur arrivèrent les denrées et marchandises soit de l'Asie, soit de l'Afrique, soit de l'Espagne ou des rivages italiens ; de sorte que l'histoire du commerce de Montpellier est, sous beaucoup de rapports, l'histoire du commerce de la France.

Nos rois trouvaient bénéfice de protéger le commerce de Montpellier, même avant que cette cité fut rattachée au domaine de la couronne de France, par le surcroît d'activité qu'en recevait le commerce général de leurs états et par l'augmentation des recettes dont s'enrichissait leur fisc.

Les marchands de Montpellier avaient, au commencement du règne de Charles V, témoigné le désij.

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de voir autoriser dans leur ville deux foires chaque année, à l'instar de celles de Pézenas : l'une le lendemain de l'Ascension, l'autre le jour de la Saint-Luc. L'établissement de ces deux foires se fit en 1369 et la charte renferma, outre l'octroi du marché hebdomadaire sollicité, une sorte de règlement de police industrielle relatif à la vente et à la fabrication des draps.

Malgré la constante assistance du pouvoir, la prospérité de Montpellier déclinait. Comment n'en eût-il pas été ainsi avec les malheurs qui, depuis un demi-siècle, accablaient la France ? L'invasion anglaise et bien plus les courses périodiques des Grandes Compagnies exerçaient une action si meurtrière, dans nos pays, qu'il fallut, en 1367 et 1368, payer des soldats pour faire la garde autour des vendangeurs. La population et la richesse commerciale subissaient en même temps une rapide décroissance.

Ce serait donc vers la fm du xiv® siècle et le commencement du xv« que dut s'arrêter la période ascensionnelle de la vie commerciale à Montpellier. Louis XI constate, en 1476, que la moitié des maisons demeurait inhabitée et que la désertion augmentait de jour en jour. L'appauvrissement marchait de pair, et le roi se trouva contraint d'accorder à nos bourgeois, en 1482, un dégrèvement d'impôts de 2,500 livres tournois. La ville de Montpellier, jadis si splendide, apparaissait donc misérable et délaissée !

Charles VIII, afin d'y rappeler le commerce, confirma l'érection, déjà consentie par Louis XI, de l'art de la draperie dans nos murs, avec la jouissance de privilèges pareils à ceux d'autres villes plus favorisées en ce genre. Il prescrivit aussi l'exacte observance de la coutume qui limitait aux changeurs ou banquiers, ainsi qu'aux bourgeois, marchands et artisans, l'admission au consulat, à l'exclusion des docteurs, avocats et autres gradués.

Les troubles occasionnés par l'invasion du pro-

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testaiitisme achevèrent de ruiner ce qui restait encore du mouvement commercial. La science, la médecine et surtout le droit, y avaient, en quelque sorte, éclipsé l'ancien ordre de choses. Bien que descendu au second rang, Montpellier avait repris une certaine importance dès le commencement du ministère Colbert. Le port de Cette, qui s'ouvrit en 1666, fut loin de profiter à Montpellier.

La Loge doit rappeler à l'esprit la double idée de bourse et de tribunal de commerce. Elle jouait le même rôle que l'édifice de Saint-Côme de nos jours, alors que la bourse se tenait en cet endroit. Ce fut là un des principaux centres commerciaux de l'Europe et le siège d'une importante juridiction. Là trônaiént les consuls de mer; là se sont débattus bien des litiges ; là sont venus vaincre et se briser bien des intérêts.

Le duc d'Anjou accorda, en 1377, un douzième de l'impôt, pendant deux ans, pour la construction d'une Loge. Elle fut bâtie sur l'ancienne place Notre- Dame-des-Tables (aujourd'hui Halle aux Colonnes).

La Loge était située à l'angle de la place actuelle de l'Herberie et de la rue de l'Aiguillerie, dans un des endroits les plus avantageux de la ville, puisqu'elle faisait face au portail de l'église Notre-Dame-des- Tables, où se réunissait journellement la foule. C'était un édifice du xiv^ siècle. Elle était assez vaste pour les réunions des consuls de mer, d'autant plus qu'ils ne s'y assemblaient, en général, que par députations et par compagnies. Elle comprenait deux salles. Dans la salle haute, les consuls de mer tenaient leurs réunions. La salle basse abritait les marchands et les financiers qui venaient, chaque jour, s'y entretenir de leurs affaires et y traiter leurs opérations commerciales, sorte de parloir aux bourgeois^ où s'élaboraient simultanément les combinaisons de la politique et du négoce.

Une ville aussi importante que Montpellier devait

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nécessairement avoir un personnel de magistrats et un ensemble d'institutions propres à surveiller et à protéger commercialement ses intérêts. C'est à ce double besoin qu'il faut rapporter l'origine des consuls de divers ordres. Tels étaient : i'' Les consuls de mer, 2° les consuls sur mer ou consuls des marchands naviguant, et y les consuls établis dans les comptoirs d'outre-mer, pour y départir, d'une manière constante, la justice à laquelle avaient droit leurs concitoyens.

Les consuls de mer juraient, sur les saints Evangiles, en présence des consuls majeurs, de percevoir fidèlement l'impôt sur les transports des marchandises de Lattes à Montpellier et de Montpellier à Lattes, et d'en conserver les revenus pour l'entretien de la route de Lattes, ainsi que du grau de la Robine qui mettait le port de Lattes en relation directe avec les étangs et, par suite, avec Aigues-Mortes. Les consuls de mer réprimaient la piraterie et élaboraient d'avance les traités que signaient ensuite les consuls majeurs et le pouvoir seigneurial, avec les diverses villes maritimes. Les quatre consuls de mer avaient coutume de comprendre un bourgeois, un marchand d'épiceries, un marchand de toiles ou de laines, et un magasinier.

11 n'importait pas seulement de protéger de loin le commerce ; il fallait aussi le protéger de près et lui assurer une sauvegarde permanente, se déplaçant avec les marchandises et les accompagnant jusqu'à destination. Cette nécessité quotidienne donna naissance aux Consuls sur mer. Ces consuls suivaient le navire dans sa route et leur mission avait la même durée que leur voyage aller et retour.

Il y avait ordinairement un de ces consuls par navire. Leur désignation appartenait aux consuls majeurs ; ils recevaient leur serment, puis leur délivraient une sorte de passe-port ou certificat propre à leur permettre de circuler librement sur mer. Les

consuls sur mer, une fois arrivés à destination, avec les marchandises dont la surveillance leur était dévolue, trouvaient un protecteur naturel dans le représentant du commerce montpdliérain établi à poste fixe sur les principaux points du littoral de la Méditei^fanée.

Le commerce de Montpellier avait donc, au xni« siècle, des représentants consulaires en Orient. Des documents constatent la présence de ces consuls d'outre-mer dans l'île de Rhodes, à Alexandrie, dans l'île de Chypre. On en rencontre aussi dans le nord de la France, aux foires de Brie et de Champagne. Comme ces foires duraient toute l'année, quoique changeant de ville, le consul devait suivre sans doute les marchands à Lagny, à Bar-sur-Aube. à Provins et à Troyes. Il recevait, pour ces périodiques déplacements, en mê:iie temps qu'à titre d'honoraires, une somme personnelle. Elle est fixée dans les prévi: sions de Pierre de Castelnau, en 12^8, à quinze livres tournois par foire.

A Montpellier on ne pratiquait pas seulement le commerce d'une manière individuelle ; on le pratiquait aussi collectivement par société ou association.

Les articles de la Charte du août 1204 renferment de nombreux règlements sur le commerce. Des statuts complémentaires ajoutent encore à cette jurisprudence, et il est impossible, en en lisant le progressif développement, de ne pas se sentir vivre au milieu d'une atmosphère vraiment commerciale.

Pendant que le seigneur règle la fabrication et la teinture des draps, les consuls, qui, du reste, ne négligent pas non plus cette branche, prescrivent, de leur côté, la vente des toiles, la préparation des peaux, qu'ils soumettent à une marque uniforme, la fonte de la vaisselle d'étain, pour laquelle ils fixent la dose d'alliage, etc.

Cette jurisprudence, jalouse de garantir la moralité du commerce montpelliérain, va jusqu'à vouloir.

l'uniformité des poids et mesures. « Il doit y avoir égalité dans les sétiers, émines et autres mesures. Le sétier et l'émine de seine doivent pas être plus grands que le sétier et l'émine de blé. Le soin de veiller à cette égalité sera confié à deux prud'hommes qui, deux fois chaque année, inspecteront tous les poids et mesures. »

Les consuls majeurs désignaient, chaque année, quatre commerçants honorables, chargés, sous le nom de gardes des marchandises et avoirs, de prévenir la fraude dans la préparation, la vente ou l'expédition des denrées ou autres objets. Nulle marchandise ne pouvait sortir de Montpellier sans un laissez-passer officiel que les gardes ne délivraient qu'à la suite d'une minutieuse vérification. Ils recouraient, dans les cas douteux, à l'expertise, et quand il y avait falsification bien constatée, ils en donnaient 3cte aux consuls majeurs, qui déféraient, à leur tour, la fraude à la justice des consuls majeurs.

Le bayle ne se montrait ni moins consciencieux, ni moins inexorable que les gardes et les consuls, et, lorsqu'il s'agissait de choses dont l'emploi risquait de devenir nuisible, de safran par exemple, ou de toute autre sorte d'épicerie, il prescrivait, le plus ordinairement, que la marchandise serait détruite par le feu.

Le serment n'était pas seulement obligatoire pour les consuls et autres magistrats supérieurs; il l'était aussi pour tout autre emploi ou autre industrie même qui entraînait une responsabilité quelconque.

Non-seulement la coutume de Montpellier refusait de recevoir en témoignage certaines classes de financiers ou de commerçants connus par leurs habitudes usuraires ; non-seulement l'Eglise leur refusait,, à son tour, la sépulture religieuse, mais encoie la population tout entière professait pour eux une répugnance instinctive. Elle embrassait les juifs dans cette antipathie.

La Cour du Petit-Scel fut établie à Montpellier par Pbilippe-le-Bel. C'était une cour semblable à celle du Châtelet de Paris, et dont la mission consistait à juger en matière de dettes.

Montpellier fut constamment le principal entrepôt de la Méditerranée, et, par les ports auxiliaires d'Aigues-Mortes, Maguelone et Frontignan, pourvut seule la France des denrées et des produits les plus précieux de l'univers. Ses relations furent immenses. La prospérité de cette cité fut à son apogée en 1332. C'était alors une des villes les plus enviables et les plus peuplées du Midi. Les fours s'y trouvaient insuffisants pour cuire le pain nécessaire, et il avait fallu y augmenter le nombre des églises investies du droit d'administrer les sacrements. Cette splendeur qui allait sans cesse en s'exaltant, atteignit, presque sans éclipse, le milieu du xiv® siècle.

Les secours considérables que Louis XIV avait tirés des marchands de Montpellier servirent à leur faire obtenir un édit, du mois de mars 1691, portant l'établissement d'une bourse des marchands, qui n'était autre que la confirmation des anciennes coutumes et l'autorisation officielle donnée aux marchands de traiter leurs affaires dans le local de la Loge qui existait encore.

Les foires existaient à Montpellier dès le commencement du xiii^ siècle. Les marchands étaient tenus à certaines obligations qui indiquaient leur importance à cette époque.

« En 1210 les marchands, moyennant six sous, se faisaient délivrer, à l'hôtel-de-ville, une permission de vendre. Cette permission consistait en une plaque de plomb qu'ils portaient durant toute la foire.

« Chaque marchand recevait le sceau et le pendait à son cou. Tout homme, étranger à la ville de Montpellier, qui eût voulu vendre le moindre objet sans ce signe de la permission des magistrats, pouvait être saisi sur le champ par les sergents d'armes.

« Les bourgeois de la ville de Montpellier avaient payé à leur seigneur, le roi d'Aragon, la somme de dix mille sous raymondiens, pour leur foire libre ; ils en défendaient les privilèges pour faire prospérer leur commerce, et le roi d'Aragon n'aurait osé faire arrêter un seul homme pour un fait antérieur à ces huit jours de foire » (i).

Des enquêtes touchant l'opportunité de la concession de foires furent ordonnées sous Charles V en 1368 et 1376. Charles le Mauvais, roi de Navarre, établit, en 1377, un marché pour les draps, qu'il soumit en même temps à l'obligation d'une marque et d'une surveillance spéciales.

I Charles VIII établit deux foires en 1488, de huit jours chacune. Louis XII, en 1505, ajouta à ces deux foires deux marchés, s'ouvrant le 2 janvier et le 12 juillet. Henri IV, à la requête du seigneur de Boutonnet, Aymard de Calvisson, établit, pour ce faubourg de Montpellier, au mois d'août 1609, quatre foires par an et un marché le jeudi de chaque semaine .

Le second jour de novembre 1694, se tint la première foire au Pont-Juvénal, qui avait été accordée, par lettres patentes, au président Solas, en faveur du canal qu'il avait entrepris sur la rivière du Lez. On en fit l'ouverture par une procession durant les trois jours de la foire. La marquise de Grave donna des prix pour être gagnés à la course, ce qui attira un concours considérable de peuple de l'un et de l'autre sexe. >/

De nos jours, les deux foires se tiennent sur les allées de TEsplanade, le lundi de Quasimodo et le 2 novembre.

(i) Frédéric Soulié, le vicomte de Bé\ters.

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