A MARIE
Dans ce lieu triste et sombre où l’ennui vous dévore,
Seule, quand vous songez, ah ! songez-vous encore Aux doux instants passés tous les deux, autrefois, •
Loin du bruit de la ville, au milieu des grands bois?
N’y revoyez-vous plus, dans votre rêverie,
Les buissons tout chargés d’aubépine fleurie,
Les champs aux épis d'or que foulèrent nos pas,
Les chemins parsemés de fleurs d’acacias,
Et, comme une oasis au milieu de la plaine,
Le bouquet vert du saule ombrageant la fontaine Que l’on prendrait au loin, l’entendant tout en pleurs,
Pour la Desdemona racontant ses douleurs?
C’est que là, bien souvent, moi je fus vous attendre,
Et, feignant de dormir pour me laisser surprendre,
Sur le gazon fleuri, rêveur, je m’étendais;
Tout palpitant d’espoir, l’œil au ciel, — j’attendais.
Et la brise embaumée, invisible prophète,
Me disait : Elle vient ! en passant sur ma tète ;
Elle vient! J’ai là-bas effleuré ses cheveux,
J’ai fait flotter dans l’air en plis capricieux Ses légers vêtements et ses blanches dentelles,
J’ài caressé son front du bout de mes deux ailes,
Et, pour te le prouver, je t’apporte à dessein Le parfum de la flôur qui tremblait à son sein.
Puis, quand vous arriviez, c’était une heure entière D’extase et de soupirs, de muette prière,
De pleurs qu’on essuyait en les comptant tout bas, Avec mille baisers que l’on ne comptait pas.
Si, du jour où sur vous s’abattit la souffrance,
Vous avez de ce temps perdu la souvenance,
De ces heures d’amour je suis moins oublieux : Mon cœur garde à jamais le souvenir pieux,
Le souvenir des soirs où nous allions, Marie,
Voir le soleil couchant colorer la prairie.
Malgré une certaine grâce,. empruntée pour beaucoup au poëme de Brizeux qui venait, lui aussi, de chanter sa Marie , ces vers, il faut le reconnaître, sont faibles; et cependant Murger était déjà en état de se montrer littérairement plus heureux, ainsi que le prouve son volume les Nuits d’hiver, dont quelques pièces datent du même temps.
Or, selon nous, la faiblesse de cette élégie ne dit
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nettement qu’une chose : la passion qui possédait encore le poëte à l’instant où il l’écrivit, — plus d’un an après la perte de sa maîtresse. Dans les arts, les orages du cœur n’inspirent jamais que médiocrement à l’heure même qu’ils sont subis. Il faut que la foudre soit au loin avec les nuages qui la portent. En un mot, les œuvres fortes, celles que l’on appelle des œuvres senties, ne naissent bien que du souvenir, — un souvenir éloigné : Murger lui-même en a plus tard donné la preuve.
Du reste, cette opinion était celle d’un homme que personne ne- récusera, de Balzac, qui ne craignit pas d’en faire le sujet d’une longue nouvelle, d’un petit roman que nous regrettons vivement de ne point retrouver dans sa Comédie humaine.
En 1839, une position particulière nous permit d’avoir en mains — en troisième épreuve — ce petit roman. Rendu à son auteur, qu’est-il devenu? Il avait pour titre la Frelore. Nous signalons, en passant, la chose aux éditeurs du grand romancier.
Mais revenons à Murger et à Marie.
Après leur séparation, qui eut lieu dans les premiers jours de 1 8^1, les deux anciens amants ne se rencontrèrent cependant que deux fois : d’abord en novembre 18^2, ensuite en avril ou mai 1851. Or, chacune de ces deux rencontres eut un résultat littéraire que le poëte n’a pas cru pouvoir également nous conserver. Je le regrette, car le poëme — inachevé, il est vrai, — qu’il avait intitulé Via dolorosa, possédait
des qualités très-réelles. Plus heureux avec l’entrevue de 1851, nous lui devons deux œuvres charmantes: la nouvelle du Dernier rendez-vous et la chanson de .Musette.
D’après la nouvelle, l’intimité ne se rétablit point entre Marie et Olivier ; en réalité, Murger et Marie renouèrent. Seulement, cette seconde phase de leur amour fut de courte durée ; on ne fait pas de feu avec des cendres.
Musette, qui s’est souvenue,
Le carnaval étant fini,
Un, beau matin est revenue,
Oiseau volage, à l’ancien nid;
Mais en embrassant l’infidèle,
Mon cœur n’a plus. senti d’émoi.
Et Musette,' qui ri est plus elle.
Disait que je n’étais plus moi.
11 y avait entre eux dix ans d’existence séparée : comment, en effet, après cela se reconnaître?
LA VRAIE BOHÈME
Murger était condamné au platonisme en toutes choses. — Sa passion malheureuse pour la chasse. — Lolo Nolot, le braconnier.
— T, e lièvrfi de Murger. — Lé soleil se couche, mais ne dort pas.
Pendant ces dix ans, — j’ignore ce que Marie avait fait de son cœur, — Murger était loin d’avoir tenu le sien en laisse. Les poursuites platoniques surtout, les rêves, les chimères avaient occupé le po.ëte beaucoup plus que ses livres ne semblent le dire. L’histoire de la Danoise,
Fleur de Scandinavie éclose sous la neige,
s’est mainte fois reproduite dans le cours de l’existence de Murger.
Du reste, ce ne fut pas seulement en amour que ses désirs, ses passions durent souvent, s’en tenir au pur idéal. Le platonisme forcé paraît avoir été un des caractères essentiels de son étrange nature. Pour ne parler que de la chasse, qui, dans ces dernières années, était devenue chez lui la passion dominante, je crois qu’il n’y trouva jamais d’autre réalisation que la poursuite inoffensive du- gibier.
Murger avait tellement pris au sérieux son personnage de Nemrod qu’il s’était fait faire un costume de chasse au complet, depuis la guêtre en cuir allant à mi-cuisse, jusqu’à la casquette en forme de melon. Rien de curieux comme de le voir én cet attirail, dont il usait parfois en plein Paris, sur l’asphalte même des boulevards.
Je me rappelle qu’un jour, ainsi costumé et le fusil sur l’épaule, il me rencontra dans l’avenue deClichy, — il habitait alors Batignolles, — et me demanda de Raccompagner dans la plaine Saint-Ouen, où il comptait tirer l’alouette. En traversant un champ, près de Clichy, notre approche fit sortir tout à coup des hautes herbes une bande d’oiseaux qui s’élevèrent en nuée. « A toi, Murger! » lui criai-je; mais lui, sans s’émouvoir, en apprêtant tranquillement son arme : « Pour qui me prends-tu ? Attends au moins qu’ils reviennent se poser. » Voilà quelle était sa force.
Et cependant la chasse était toute la vie de Murger habitant Marlotte. Si., de temps à autre, la pièco de cent sous n’avait eu besoin d’être aussi pourchassée, il aurait, comme Bcis-de-Cuir, passé toutes ses journées dans la plaine.
Quelques anecdotes de cette vie champêtre me reviennent. — Un jour, Murger dormait sous un arbre, son fusil à ses côtés. Tout à coup il est réveillé par des aboiements. C’était le chien de Lolo, — LoloNolot, le fort chasseur de la forêt que les gardes appellent tout simplement un braconnier. Or, le chien faisait rage
au pied de l’arbre, les yeux flamboyants et arrêtés dans le branchage. Murger se lève, regarde, et ne voit rien. Lolo accourait à grands pas :
— Vite, monsieur Murger, donnez votre fusil !... Ne le voyez-vous donc pas ?
— Qui? quoi?
— Un faisan, pardieu! un coq superbe! Il est branché ; attention !
Un coup de feu retentit ; le faisan tombe aux pieds de Murger.
— Tenez ! dit Lolo ; prenez la bête, vous direz que vous T avez tuée!
Murger était pâle d’émotion contenue. Il accepta. Et voilà comment il lui arriva de tuer un faisan. Ce que c’est pourtant que l’adresse !
Un lièvre s’était cantonné dans un champ de pommes de terre. Murger en avait pris possession ; c’était son lièvre. Chaque matin, au point du jour, il allait donc tirer le susdit, et le tirait encore le soir au même gîte.
Cette chasse dura toute une saison. Aussi les chasseurs de Marlotte s’étaient-ils donné le mot pour ménager le lièvre de Murger. Un jour cependant la pauvre bête faillit succomber. Antoine Fauchery, l’homme des bois, le Buwranger, l’Outlaw, chassait en compagnie de Busquet. Un lièvre sort; Fauchery le met en joue. Busquet n’a que le temps de relever le fusil : ♦
— Malheureux! lui crie-t-il, tu vas tuer le lièvre de Murger !
— Ah!... Eh bien, que je lui laisse au moins ma carte !
Fauchery tira, et de ce jour le lièvre de Murger n’eut plus qu’une oreille.
Murger était vraiment comme une âme en peine dans l’intervalle de deux saisons. Quelquefois pourtant sa passion trouvait à se satisfaire en dehors du terme habituel, car il arrivait par moments que, pour la destruction des lapins, tous les chasseurs étaient comme mis en réquisition. Avec quelle joie il profitait de l’aubaine !
Un soir de mars, en vertu de la licence, Murger chassait donc à l’affût dans les Longs-Rochers. Mais il était plus de sept heures, et le coucher réglementaire du soleil avait eu lieu à six; Murger, ne le dissimulons pas, en ce moment braconnait. En attendant que les lapins vinssent le trouver, il fumait sa pipe, son chien à ses côtés. Tout à coup celui-ci polisse un grognement sourd; son maître ne s’eh inquiète pas. La bête recommence. « Il y. a du nouveau, » se dit Murger. Et, en effet, il voit apparaître le tricorne de deux gendarmes qui se dirigeaient vers lui, guidés par les grognements du chien. Murger veut le faire taire ; il n’est plus temps.
— Votre port d’arme, camarade?
— Voici, mes amis.
— Nous ne sommes pas vos amis, nous sommes gendarmes.
Et, le papier déplié et lu :
LA VRAIE BOHÈME
— C’est bien, vous êtes en état; c’est pourquoi, jeune homme, vous allez nous suivre.
— Comment I... dit Murger; mais je suis de Marlotte ; je demeure chez Anlony.
— En ce cas, c’est différent. Nous vous déclarons procès-verbal pour délit d’affût après le coucher du soleil.
— Mais il p’est que six heures à ma montre, fit effrontément Murger.
— Alors vous pourrez demain prier le procureur impérial de vaus la régler.
Et les deux gèndarmes s’éloignèrent avec un malin sourire.
Le lendemain, Murger, tout penaud, se rendait à Fontainebleau, moins inquiet d’une condamnation que du retrait possible de sa permission.
— Monsieur Murger, lui dit le procureur impérial, vous êtes incorrigible; nous serons forcés de sévir contre vous. Il y a de nombreux rapports sur votre compte. Hier encore ne chassiez-vous pas après le coucher du soleil ?...
— C’est vrai, monsieur le procureur impérial ; le soleil était couché, mais... mais il ne dormait pas encore !
Le magistrat était un homme d’esprit; leprocès-verbal n’eut pas de suite.
Marlotte. — Encore un mot de Michelet sur la .forêt de Fontainebleau. — Shako, le père Antony et le Sabot rouge.
Comment et à quelle époque Murger avait-il découvert Marlotte ? C’était, si je ne m’abuse, vers 1850 ou 1851. Il y était venu, Sans doute, dans le simple but de passer vingt-quatre heures A la campagne, en compagnie de quelques amis. Son excursion d’un jour l’y avait retenu de longs mois, puis bientôt des années. « Bien des gens, dit Michelet en parlant de la forêt de Fontainebleau, sont restés ici pris, englués. Ils sont venus pour un mois et sont restés jusqu’à la mort. » Il en eût été presque ainsi de Murger.
Il demeura d’abord chez Shako, modeste auberge à trois francs la journée, puis bientôt chez le père Antony, cabaret qu’il a transformé en hôtellerie, et dont le propriétaire a été peint sur nature dans le Sabot rouge.
Singulière hôtellerie que cette auberge ! Il ne fallait y demander ni brosse, ni savon, ni rien de ce qui constitue le confortable le plus primitif. Le père Antony,
ivrogne endurci, toujours plongé dans la fumée du vin, n’y regardait pas de si près. Pourvu que ses pensionnaires trouvassent toujours à l’heure dite leurs quatre repas, il se déclarait content et il allait trébucher sur son lit. « Mes pensionnaires, ah! oui!... disait-il, un tas de faignants !... bien nourris!! bien logés!!! rien à faire!!!! Je les plains pas!!!!! » Et il s’endormait.
Longtemps Murger, qui aimait Ântony, se contenta de cette étrange hospitalité; mais quand il résolut de quitter Paris pour travailler à la campagne, il songea à quelque chose de mieux ordonné et de plus tranquille. Il logea d’abord dans une maison voisine, s’en tenant à prendre ses repas à l’auberge. Bientôt il voulut s’installer d’une façon plus définitivé, et trouva à l’entrée de Marlottè une maisonnette avec cour et jardin qui lui parut tout à fait convenable. La grand’porte s’ouvrait sur la route ; de l’autre côté, une petite porte donnait sur la campagne. De là Murger pouvait* tout à l’aise, partir pour la chasse — et en revenir sans éveiller la curiosité des voisins, dont avait tant à souffrir son amour-propre.
Idée d’inhumer Murger à Marlotle, charmante mais déraisonnable. — Où filt le berceau, là la tombe.
Malgré l’amour que Murger avait pour cette localité, Marlotte n’est pas précisément en soi un séjour de délices. Les environs en sont admirables sans doute, on y est au milieu, des plus beaux sites de la forêt, mais l’endroit même n’a rien de bien captivant. Hameau presque entièrement inconnu des touristes jusqu’en ces derniers temps, c’est en descendant du plateau de la Gorge-aux-Loups, sous le versant du Long-Rocher qui l’abrite, que Marlotte s’étend avec son unique vue, ses maisons basses et ses champs divisés à l’infini, — vergers au printemps et steppes en hiver.
Ce séjour quelque peu aride était cependant pour Murger le plus merveilleux paradis que l’on pût rêver. Il fallait l’entendre s’extasier sur son cher village, — vous en analyser les beautés et les mérites, Bien au monde ne lui était plus désagréable qu’une contradiction à ce propos. Le mot amour ne rend même pas le
I,A VRAIE BOHÈME
sentiment profond qui le possédait; c’était de la passion véritable.
Aussi* à ceux qui connaissaient cette passion, l’idée vint-elle de transporter la' dépouille du poëte aux lieux qu’il avait tant chéris ; idée charmante et pleine de tendresse, mais que la réflexion devra pourtant faire abandonner.
D’abord, le hameau de Marlotte proprement dit n’a pas de lieu d’inhumation; puis, en eût-il, ne sait-on pas ce qu’est un cimetière de village où nulle surveillance ne s’exerce? Les gamins de l’endroit auraient bientôt souillé et mutilé la tombe de l’auteur du Pays latin.
Si un monument doit être élevé à Murger, c’est a Paris, et non ailleurs, qu’il le faut élever. Murger aimait Marlotte, adorait la campagne, rien de mieux ; mais il aimait et adorait aussi Paris, sa ville natale. Où fut le berceau, là la tombe! — C’est le vœu de tout être humain, du poëte plus que de tout autre.
Muyger aura un monument. — Souscription à cet effet. Murger restera à Paris. — Une idée de M. Turgan. — La sculpture triomphe, hélas!
Depuis ces lignes, une souscription s’ouvrit à l’effet d’élever un monument à Henri Murger, et cette souscription — hommage au poëte, que ce livre doit enregistrer avec bonheur — atteignit en moins de six semaines le chiffre de 10,000 francs environ.
Une commission fut nommée pour régler et surveiller l’emploi de cette somme. Dans l’intention de nombre de donataires, la plus forte partie de la souscription était destinée à une œuvre sacrée, connue de tous, bien qu’elle eût dû rester anonyme. L’appoint seulement devait être affecté au tombeau. — Nous regrettons profondément, pour notre part, que, par suite d’une confusion déplorable, il en ait été autrement.
Or, dès la première séance de la commission, la discussion s’établit sur l’emplacement à donner au monument projeté. Murger restera-t-il à Paris, au cimetière du Nord où il est inhumé, ou. bien sera-t-il
LA VRAIE BOHÈME
transporté à Marlotte? L’opinion que nous avons plus haut émise prévalut : Murger restera à Paris.
Mais le sentiment qui faisait regretter à quelquesuns que le poëte ne reposât pas près du champêtre asile qu’il s’était choisi lui -même en ces derniers temps inspira à l’un des membres de la commission, à M. Julien Turgan, une idée charmante, qui n’eut malheureusement pas l’assentiment de la majorité. Il s’agissait, laissant Murger à Paris, d’amener en quelque sorte Marlotte, la forêt de Fontainebleau, auprès de lui, et cela à peu de frais.
On comptait bien obtenir du ministère un des beaux rochers de la forêt, que l’on aurait dressé, avec un soubassement en granit ou en marbre, sur la fosse de l’auteur du Sabot rouge. Un bronze de Préault, le médaillon du poëte, offert gratuitement, œuvre, matière et fonte, par le sculpteur, — un sculpteur de génie, — aurait été incrusté dans le bloc; puis des arbres verts, des bruyères, des lierres, des mousses seraient venus compléter le tout.
C’eût été vraiment magnifique, simple et original à la fois.
Mais à ce projet les amis de la sculpture ne trou- * vaicnt pas leur compte. Cela n’était pas assez artistique, dans le sens routinier du mot. Aussi bien, l’ébauchoir et le ciseau triomphèrent, et un comité — cinq membres pris dans la commission, il paraît, — chargea M. Aimé Millet — un sculpteur adroit — de l’exécution du monument.
LA VRAIE BOHEME
Murger aura donc un tombeau dans toutes les règles — du commun : beau marbre; bonnes, belles et coûteuses sculptures. C’est quelque chose sans doute. Nous aurions cependant préféré, quant à nous, qu’il dormît sous l’agreste et poétique roc de M. Turgan.