A CHRISTINE DE S
Immobile à la place où sod œil me troubla,
• Je répétai longtemps encore : Elle était là.
HÉO. MOREAU.
En franchissant le seuil de cet obscur asile.
Puisque rien n’a trahi sur votre front tranquille Le dédain ou l’effroi ; puisque sa pauvreté N’a pu faire hésiter votre pas libre encore,
— D’y rester maintenant c’est moi qui vous implore,
O rayon lumineux dans mon ombre arrêté !
Et vous êtes entrée ; — et l’heure a passé vite.
Puis quelque temps après vous avez pris la fuite,
Quand j’avais cru déjà, vaniteux possesseur,
LA VRAIE BOHÈME
Tandis que vous dormiez sur une chaise assise,
Avoir auprès de moi cette forme indécise — Qui chante dans mes nuits avec tant de douceur.
Mon cœur avant mes yeux m’avait dit : Oui, c’est elle! Oui, c’est ta vision, mais cette fois réelle,
Qui vient à ton appel ici se dévoiler ;
C’est ta création rêveuse et poétique ;
De ton culte secret c’est l’idole mystique Qui ne s’enfuira pas, si tu veux lui parler.
Comme l’artiste grec voyant sa Galathée,
Nymphe aux contours d’albâtre avec amour sculptée, Palpiter sous le fer du ciseau créateur.
Nouveau Pygmalion, je voyais ma statue A mes yeux tout à coup s’animer* revêtue De toute la beauté que lui donnait- mon cœur.
Mais, hélas! au matin, ainsi que d’habitude,
Je me retrouvait seul dans cette solitude Où j’avais cru pourtant reconnaître dans vous, Espérance d’une heure avec L’heure envolée*
La blanche vision fugitive et voilée
Qui me parle la nuit ayec des mots si doux!
Que vous- soyez son ombre ou que vous soyez elle, Qu’importe! il est toujours une chose réelle :
C’est qu’hier, sous mon toit, avec vous sont entrés Des hôtes qu’autrefois j’attendais à toute heure,
Mais qui, depuis longtemps, au seuil de ma demeure Ne viennent plus frapper, en me disant : Ouvrez !
Pour ces hôtes et vous j’avais ouyert ma porte.
Si vous êtes partie, ils sont restés : qu’importe !
La nuit qui m’entourait va faire place au jour.
Et j’ai comme autrefois deux ailes à mon âme,
Car ces hôtes, chez moi guidés par vous, Madame,
Ces deux hôtes étaient l’Espérance et l’Amour.
Couple toujours uni, chimères fraternelles,
Oiseaux que l’on entend sans distinguer leurs ailes, Partis ensemble, ensemble ils étaient revenus.
Ils diront aux échos de ma pauvre mansarde — Où tout refrain joyeux meurt dès qu’il s’y hasarde — Des mots qu’ils ignoraient, mais que je reconnus.
Car ils étaient pour moi les magiques syllabes,
Le Sézame, ouvre-toi! des légendes arabes,
Le talisman perdu retrouvé tout à coup,
Et qui m’allait ouvrir cette prison glacée Où l’ennui, vigilant geôlier de ma pei\sée,
N’avait pour la nourrir que le pain du dégoût.
Maintenant je renais, — et tout semble de même Pour moi renaître aussi, car j’espère, car j’aime,
Car j’ai repris enfin, pèlerin las d’errer . Darts les mauvais chemins où l’ombre au jour se mèle~ Ce côté de la vie où la route est si belle,
Que l’on croit au bonheur dès qu’on y peut entrer.
Et cela grâce à vous, — qui peut-être à cette heure Ne vous souvenez plus de cette humble demeure, Retraite où je vivais oubliant, oublié,
Mais qui, depuis le jour où vous êtes venue Me demander asile, est pour moi devenue Et doit rester longtemps un lieu sanctifié :
Car votre ombre a flotté sur sa muraille grise;
Car sur la chaise usée où vous étiez assise,
Telle que je vous vis je vous revois encor,
LA VRAIE BOHÈME
— Calme, vous endormir en me laissant l’extase ; Car le parfum toujours reste aux parois du vase, Qu’il soit coupe d’argile — ou qu’il soit urne d’or.
Hôpital Saint-Louis, 23 mai 1842.
a Mon cher ami,
« Me voici donc encore une fois à l’hôpital ! — Une nuit, deux jours après l’envoi de ma dernière lettre, je me suis tout à coup réveillé avec un sentiment de cuisson extrême par tout le corps. J’étais comme enveloppé de flammes ; je flambais littéralement. J’allumai ma bougie, et je fus épouvanté du spectacle que m’offrit mon pauvre moi-même. Imagine-toi que j’étais rouge des pieds à la tête, et cela comme un homard cuit, ni plus ni moins. Je courus donc dès le matin à l’hôpital, où je suis resté, — salle Henri IV, n° 10. Les médecins ont été tout ébahis de mon cas ; ils disent que c’est un purpura . Je le crois bien ! La pourpre des empereurs romains n’était pas, j’en suis sûr, aussi pourpre que mon enveloppe. La tête aussi me fait parfois grand mal. En ce moment j’ai un peu de mieux, et j’en profite pour t’aviser de mon triste état. »
Hôpital Saint-Louis, 30 mai 1842.
(( J’ai reçu ta lettre adressée à l’hôpital ; merci ! Je ne suis pas mieux pour le moment. Ma maladie est dans une période de réaction où la science ne connaît pas grand’chose.Tous les jours, de midi à cinq heures, je ne suis pas capable de faire trente pas sans chanceler. J’ai un millier de trompettes qui me sonnent dans les oreilles, etc., . etc. — On m’a saigné, resaigné, sinapisé, et tout en vain ; je consomme de l’arsenic à moi tout seul autant que trois mélodrames des boulevards; je ne sais comment cela va finir. Le médecin m’a dit qu’il me guérirait, mais qu’il y faudrait mettre du temps. Je suis, du reste, fort bien soigné et bien vu parles sœurs de la salle; mais ce qui m’ennuie, c’est que cet état maladif me rend tout travail impossible. Enfin, aujourd’hui on va me mettre toutes sortes de choses sur le corps, et entre autres des sangsues, pour m’ôter mes étourdissements. Débarrassé d’eux, et vienne l’inspiration, je ferai des chefs-d’œuvre. — Maintenant que je t’ai parlé de moi, parlons un peu des autres., La chance paraît tourner du côté tles Desbrosses, et c’est justice. Tu sais ou tu ne sais pas qu’après l’ouverture du Salon il a- été ouvert pour les artistes refusés une exposition au boulevard Bonne-Nouvelle. Les Desbrosses ont envoyé là différentes choses,
et il leur a été acheté : 1° la petite statuette de Marguerite ; 2° le buste de saint Antoine ; 3° un petit tableau de Ghintreuil ; — le tout pour la somme de 200 francs, ce qui les a un peu aidés. Ils vont se séparer de G... tout à l’amiable pourtant. — D’un autre côté, Chintreuil, protégé par son député, viept d’obtenir une commande du ministère; on ne sait encore si elle sera de 800 ou 1,500 francs. — Voilà donc nos pauvres amis un peu dans la bonne veine. Dieu veuille que cela continue! — J’ai écrit à Bouché pour lui dire qu’ayant besoin d’argent je lui cédais mon. conte du Rouet pour 10 francs, et je n’ai pas encore de réponse à cette proposition. C’est une bien triste chose que les amitiés froides ! — Si tu es en fonds, envoie-moi un mandat de 5 francs sur la poste; ça m’obligera, parce que je vois arriver le moment où les Desbrôsses ne pourront déjà plus m’apporter de tabac. Je suis bien fâché, mon pauvre ami, de te saigner toujours, soit de loin, soit de près. — Je m’ennuie beaucoup ici, et j?ai des jours très-tristes; d’autant plus qu’il n’y a pas de jours où je ne voie, dans la salle voisine de la mienne, les hommes mourir comme des mouchés. Un hôpital peut être fort poétique, mais c’est bien désolant aussi.»
Hôpital Saint-Louis, 12 juin 1842.
« C’est une calamité! nos lettres, quand elles ne se croisent pas, prennent des voies déplorables. Elles ne nous arrivent que par des détours inouïs, après dés circonvolutions et des évolutions dont la poste devrait bien être plus sobre. — Je viens seulement de recevoir ta dernière du 5, avec son chargement. II est vrai que par mégarde tu me l’avais adressée chez moi, rue de
la Tour-d’ Auvergne .
« Les monacos sont épuisés chez les Desbrosses, et l’on recommence à y ressentir la faim. Et moi qui vas sortir très-prochainement ! On me^ le fait espérer, du moins. Depuis trois jours je vais mieux, mais je jouis d’une maigreur relative dont mon estomac n’est pas sans prendre quelque souci .
8 juillet 1842.
« Mon patron est entré depuis peu en relations avec Challamel, l’éditeur de la France littéraire; et comme
LA VRAIE BOHÈME
ce dernier a intérêt à conserver ces relations, il est probable qu’il ne refuserait pas une occasion d’être agréable à mon patron. Je vais donc prier le comte de me donner une lettre pour Challamel, dans laquelle il l’invitera à insérer de temps en temps de mes vers dans son recueil. Si Challamel y consent, ce que j’espère, je lui proposerai aussi d’en insérer des tiens. C’est une voie de publication assez bonne ; je vais lui envoyer le Saule et la fontaine Bandusie, dont tu trouveras ci-jointe une copie. De ton côté, tu as bien voulu songer à moi pour le petit journal littéraire de Wœstyn. Je t’envoie donc cinq ou six pièces qui, je crois, peuvent convenir à son cadre. Voici l’ordre dans lequel je voudrais qu’elles parussent : le Saule, A Marie, VAge d'or et A Bandusie . Ces deux dernières pièces sont les plus récentes que j’aie écrites, et je serais bien aise d’en avoir ton avis dans ta prochaine lettre. Christ est à l’hôpital depuis dix jours, et peut-être sera-t-il obligé d’y rester un mois encore. Je ne sais pas quel est son projet quant à la société, et je ne comprends pas pourquoi il te dit de ne pas envoyer ta démission. Je m’entretiendrai avec lui un de ces jours, et nous t’enverrons l’exposition exacte et circonstanciée de la situation, afin d’aviser à en finir pour la séance du mois de juillet. Je t’annonçais l’envoi de l’Age d'or et de A Bandusie ; le temps me manque pour les copier. Je te les ferai passer d’ici peu.
« J’ai décidément perdu de vue ma princesse suédoise. Cela me taquine, car c’est de ma faute ; je me
suis comporté comme un melon vis-à-vis d’elle, et je suis sûr qu’elle se moque complètement de moi. C’est vexant de perdre une conquête qui remonte par les femmes à Ogier le Danois ou au barde Ossian. Je me suis remis à travailler sérieusement. Comme Bouché ne me fait pas paraître un article qu’il a depuis quatre mois, je n’en fais pas d’autres et je m’occupe uniquement de vers. La veine dorée est revenue et s’est présentée tout d’abord sous un petit air payen que je ne lui connaissais pas encore; c’est de mon commerce avec elle qu’il est résulté A Bandusie , que je suis vexé de n’avoir pas recopié. Dans ma pièce de l’Age d’or , je- me suis attaché à vaincre les difficultés de la forme, car je suis devenu amoureux de la forme, que c’est effrayant. Je lis et je relis Chénier; et — je le confie à toi, ne le dis pas! — pour tâcher d’attraper une intuition d’harmonie, je lis tout haut, oui, tout haut, en latin, Horace, Virgile et autres anciens, que je ne comprends pas, mais dont la cadence métrique est pour moi pleine de charme. C’est sans doute là une bêtise, mais enfin, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. Je te prie de ponctuer les deux pièces de vers ci-jointes avant de les donner à l’imprimeur .
« Tout à toi. »
LA VRAIE BOHÊME
11 juillet 1842.
« Je te fais passer ci-joint ou jointes les pièces de vers que je t’annonçais dans ma dernière lettre.* à savoir l’Age d’or et A Bandusie. Si cela n’était pas trop Pompadour, je te dirais que Elle est sortie et la Branche de Réséda sont presque aussi jolies imprimées que manuscrites. — Dans deux ou trois jours je compte voir Challamel ; je ne veux pas tarder, car le pauvre diable me paraît bien malade, et au moins, si nous pouvions avoir l’un et l’autre une ou deux pièces imprimées dans la France littéraire , ce serait toujours un précédent pour nous présenter à son successeur dans le cas où Challamel partirait. Ainsi que toi, je le crois bon enfant. Je verrai si en outre il n’y a pas moyen de faire mettre nos noms parmi ceux des collaborateurs, cela ne peut être qu’utile; j’y songerai sérieusement. — De plus , autre espérance,! mais bien maigre... Enfin! Toujours par mon patron, qui, je commence à le croire, pourrait bien m’aider, quand je dis moi, c’est nous, par mon patron, dis-je, j’ai été envoyé à différentes fois chez Jouy, lequel est un jeune peintre assez avantageusement connu et justement estimé. Hier, pendant que j’étais chez cet artiste, la pluie ’ vint à tomber très-fort ; il m’a retenu, m’a fait fumer, prendre des petits verres, et nous avons longuement
causé d’art — et des artistes. Il m’a conté mille anecdotes curieuses sur Pierre, Paul et autres. Sans vanité, je crois avoir été assez spirituel dans ma conversation, car il m’a invité à venir fumer une *pipe avec lui de temps en temps ; je n’y manquerai, voici pourquoi : il est en relations suivies avec Théophile Gautier, Alphonse Karr, E. Briffaut et d’autres noms connus. Dix minutes plus tôt, j’y rencontrais Gautier, m’a-t-il dit; et en effet, j’avais croisé en venant l’auteur d ’Albertus. Tu comprends que c’est un moyen d’échanger quelques mots avec ces notabilités, près desquelles je pourrais, selon le tour de la conversation, arborer ma profession de vates. Tout cela est, j’en conviens, bien hasardé ; mais l’espérance est un microscope qui décuple — pour l’œil — les chances que l’on a d’arriver à ce qu’on désire. Enfin, si j’obtiens un petit morceau de gâteau, je t’en garderai une part, la plus grosse pour moi — similia similibus , — comme la plus grande pour toi.
« Ah ! la fille d’Ossian est revenue, non des grottes de Fingal, mais des eaux d’Enghien où elle était allée. Nous avons donc repris l’histoire où nous l’avions laissée, et j’espère enfin tourner la page à l’endroit intéressant que tu sais. Le pis, c’est que le numéro 2, qui peut compter pour trois , ne me quitte pas et me parle avec un sang-froid magnifique de projets d’établissement dans lesquels il ne retourne rien moins que d e publications de bans et de bénédiction nwptiale ;m rien n’y manque, pas même la fleur d’oranger. Elle
L A. VRAIE BOHÈME
m’offre aussi deux ou trois billets de mille francs, une mansarde et son cœur. Je crois que je vais abandonner le tout à un capitaine de carabiniers, qui s’est fait soldat — par rapport à elle. Du reste, je suis vraiment fort embarrassé , me trouvant entre cet énorme virago, — elle me rend bien au moins 50 kilos — et ma sylphide Scandinave. Je suis placé entre un éléphant et une gazelle ; je suis fou de la gazellei et, pour donner son congé à l’éléphant, j’attends qu’il me — trpmpe. Ce serait un prétexte. Au besoin, je pourrais sans doute compter sur G..., tu comprends.
« Adieu, mon brave ami; je te recommande encore la ponctuation de mes deux pièces de vers. »
22 juillet 1842.
« Décidément, on sème les lettres en guise de petits pois sur la route d’Orléans, ou bien il y a une chambre noire. — Voilà au moins dix fois que nos lettres tardent d’arriver ou n’arrivent pas du tout. Je t’ai, écrit il y a quinze jours, et Leiioux m’a dit que ma lettre était partie avec un envoi qu’il avait fait à Wœstyn. Cette lettre contenait mille détails, entre
autres, ceux sur la séance dernière qui a amené la dissolution définitive de notre société artistique, dissolution demandée par la majorité. 11 y avait aussi dans renvoi une longue lettre du Christ, de la perte de laquelle, je serais très-peiné, car elle contenait une fort remarquable peinture de la vie d’hôpital.
« Je te remercie bien de l’empressement que Wœstyn a mis à insérer le Saule dans son journal. S’il doit en insérer une autre prochainement, donne-lui A Bandusie. — Hélas ! ami, les circonstances ont décidé que mes habits habillés iraient au clou, et ce fait peu gai m’a interdit jusqu’ici toute visite chez Jouy, où, je te l’ai marqué, on rencontre compagnie de haute lice. Jouy, que j’ai rencontré, m’a renouvelé son invitation. — Si Wœstyn est dans l’intention de donner des nouvelles en prose aux lecteurs de son «journal, je te proposerai un petit article intitulé un Amour à l’hôpital. C’est l’histoire d’une passion du Christ pour une sœur de charité, passion qui menace d’être sérieuse de part et d’autre ; il y a des détails charmants. Je te proposerai en outre un autre article, — non politique, malgré son titre, et que justement, à cause de ce titre, je n’ai pu mettre en vaudeville, comme j’ai été au moment de le faire avec Lelioux et ton ami Auguste Lefranc. De l’avis (Je Lefranc et de Lelioux, mon idée est très-jolie et serait fort bonne pour la scène; mais la censure ne permettrait pas le droit de visite , et c’est là son titre. Comme je n’espère pas pouvoir placer la chose dans un journal de Paris, vu qu’aucun
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ne m’est encore ouvert, si je faisais un feuilleton de ceci, Wœstyn le prendrait-il? Réponse!
« Je travaille un peu depuis quinze jours, mais guère à la fois. — Mes amours ont viré de bord quant à ma grosse soubrette; pour la Danoise, c’est une femme charmante, excessivement charmante même, je la vois une fois par semaine et avec beaucoup de plaisir, mais... mais elle n’est pas ma maîtresse et je ne sais si elle le sera jamais. En sohime, c’est une amie !
« P. S. Christ va mieux beaucoup. »
26 juillet 1842.
(( Le Christ est encore à l’hôpital ; il va mieux , et pourtant ce qui se guérit sur une partie du corps vient aussitôt se replacer sur une autre. Mais, outre les plaies physiques , il y a la plaie du cœur sur laquelle je spécule en vers et en prose. Desbrosses, comme je te l’ai déjà marqué, est épris violemment d’une humble servante de son patron de Nazareth, laquelle' a, je crois, tout ce qu’il faut pour faire une sainte Madeleine, beauté, jeunesse, etc. Maintenant
reste à savoir si Desbrosses pourra ramener au repentir. J’y travaille dans une magnifique pièce de vers qui sent mauvais comme un laboratoire de pharmacie. C’est une physiologie... dont la lecture te fera boucher le nez — et peut-être les oreilles.
« Je vais me mettre à commencer un Amour à l'hôpital; quand il sera finix je te l’enverrai. Bouché n’a point imprimé mon Stabat , aussi ne fais-je plus rien pour cet endroit inhospitalier; je vais aller retirer la chose et je te l’expédierai, après en avoir ôté la partie enfantine. Je travaille beaucoup maintenant , trois ou quatre nuits par semaine au moins, ce qui fait que je suis horriblement fatigué ; mais la Muse est trop capricieuse pour ne point la saisir, quand elle y met quelque bonne volonté. Je me conduis donc à son égard comme feu Hercule envers les Danaïdes. La lettre où tu me parles de nos excursions à Villed’Avray m’a porté bonheur. La fille d'Ossian m'a prié de la mener promener sous ces bocages enchanteurs ; malheureusement le pantalon qui me donne une tournure sylphidique est allé où vont bien des pantalons, et il faudra accompagner ma blanche amie avec un haut-de-chausse qui me fait ressembler à un municipal en bourgeois. — A propos de ressemblance , on a trouvé dernièrement que ma physionomie avait de grands rapports avec celle de Paul Véronèse, ce qui ne m’étonne pas du tout : or, comme on a déjà trouvé que mon masque moulé ressemble au visage de Marie Stuart, je ne tarderai pas à être convaincu
LÀ VRAIE BOHÈME
qu’une foule d’illustrations ont voulu revivre dans ma personne. — Pourvu que je sois gardé du Nabuchodonosor !!! »
12 août 1842.
<c Nous avons fait fiasco à la France littéraire , mon pauvre ami! toi pour le Cerf-volant et moi pour Bandusie. Le Cerf-volant est trop long, m’a-t-on répondu, c’est-à-dire qu’il prendrait beaucoup déplacé, et quant à Bandusie , on ne publie pas de traduction. Du reste, tout cela a été accompagné des formules d’usage : Vers charmants! pensées délicates! etc., etc. — Je vais donc transporter le Cerf-volant h la Gazette de la Jeunesse, car Bouché s’est enfin décidé à imprimer mon Stabat, lequel je t’enverrai prochainement en même temps que le Rouet de Marguerite, autre article que Bouché m’a promis de ne pas me garder longtemps en carton. Mais de l’argent? de l’argent?... tout cela n’est pas de l’argent! Je me vois enfoncé plus que jamais dans la plus atroce misère : nous vivons en commun, Chintreuil, Gothique et moi, et — de quelle vie? — Le Christ, par une maladresse de la faculté, est peut-être cloué pour six semaines encore à l’hôpital; on s’est trompé sur sa maladie et on ne sait
définitivement ce que c’est. — Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que cela me pend au nez d’un jour à l’autre; j’ai décidément trop fait abus de café et de veilles, et il ne serait pas étonnant que j’allasse avant peu rejoindre Christ, Vastipe et G..., qui sont tous trois à l’hôpital. — Et toi, ami, que fais-tu? travaillestu? le journal de Wœstyn augmente-t-il ses abonnés? Je pense vous envoyer d’ici peu un Amour à l'hôpital. Je vais sacrifier un mois à ne faire que de la prose; peut-être y gagnerai-je quelque argent. En fait de vers, j’ai commencé une pièce pour la religieuse dont Desbrosses est amoureux; j’y ai au moins passé quinze nuits et il n’y a encore que soixante vers de faits, — c’est épouvantable. Avec cela , je me suis tellement fatigué que je crains réellement de devenir malade et d’aller continuer ma pièce sur les lieux. Christ te supplie en grâce de lui écrire une longue lettre, moi je te prie d’en faire autant pour moi ; tâche de nous donner du courage \ nous n’en avons guère plus que de pain et de tabac. »
LA VRAIE BOHÈME
22 septembre 1842.
« Pardon, et mille fois pardon de ne pas avoir aussitôt répondu à ta lettre omnibus- du. mois d’août! J’ai eu des tracas incessants qui ne m’ont pas laissé un instant à moi, ou, si j’avais une heure de repos, j’étais tellement abattu que je n’avais pas la force d’écrire; et cela était et est encore à un tel point que je n’ai pâs même terminé un article promis à Bouché et qui me doit apporter pourtant un peu d’argent. A propos de Bouché, il est enchanté de ton Cerf-volant et va te l’imprimer de suite — et te le payer. Il accepte également ton article en prose, mais demande quelques petits changements. — Christ est sorti de l’hôpital ; mais la position de Ghintreuil et du Gothique n’a point changé. Desbrosses est sans Ouvrage et s’occupe forcément d’art sérieux, ce qui ne rapporte rien. Quant à moi, je suis toujours à peu près dans la même position, et peu s’en est fallu qu’elle ne devienne cent fois pire. Il y a quinze jours, voyant que mon patron ne me payait pas mes appointements, je les lui réclamai. Juge de ma surprise : il me répondit qu’il me les avait payés ! J’opposai nécessairement une négation formelle à son affirmation : de là échange de propas désagréables des deux parts, et je dus lui faire savoir que je ne voulais plus rester chez lui. Enfin, après deux jours
de pourparlers, il se ressouvint qu’il ne m’avait point payé et me pria d’oublier tout. — Pendant ces événements, on m’avait indiqué une place — superbe, me disait-on ; — j’y courus. L’on m’offrit tout simplement le logement, 800 francs par an, avec espoir d’augmentation. Il s’agissait de tenir la correspondance du patron, qui est juge au tribunal de commerce et marchand de toile en gros ; il fallait de plus faire la comptabilité, rentrer lesrouenneries au magasin, déballer les madras, etc., etc. Ces gracieuses occupations commençaient à sept heures du matin, et je fus averti que souvent elles ne finissaient pas. Je remerciai poliment, et retirai au plus tôt mon nez de là. Ai-je bien fait? Pourtant j’ignorais encore si je resterais chez M. de Tolstoï. — D’autre part, en apprenant ce refus, mon père est entré dans une épouvantable colère, et depuis ce jour j’ai brisé toutes relations avec lui. Tu sais que depuis à peu près un an je le revoyais de temps à autre. Cette fois, c’est une rupture définitive, Du reste, mon père — et que c’est chose triste à dire ! — s’est peu délicatement conduit à mon égard. Il m’a vu sans pain, il ne m’en a pas offert, et cependant il avait de l’argent à moi. 11 m’a vu en bottes déchirées, et il m’a fait comprendre qu’il n’était point flatté de mes visites. Juge de l’homme ! Malgré cela, il a eu l’aplomb de dire à des personnes, qui me l’ont répété, que si j’étais malheureux,, c’est que je le voulais bien ; qu’il m’avait proposé de me nourrir et de me blanchir pour la faible somme de 20 francs par mois, et que j’avais
LA VRAIE BOHEME
refusé. Dieu sait s’il m’a jamais fait semblable proposition, que j’aurais repoussée, du reste, car je le connais trop pour me laisser prendre à ses apparences de bonté paternelle. Ainsi donc, me voilà littéralement orphelin, et face à face avec le sort. — Eh bien, mon cher ami, je te le jure, quand il m’arrive d’être un peu satisfait de mon travail, }e suis prêt à battre des mains à l’existence. Oh! pauvres que nous sommes!!! — Tu dis être découragé; je connais cela, je connais ces douloureuses angoisses du doute. Voilà trois mois et plus que je ne puis rien faire, que je suis incapable décrire vingt lignes raisonnables pour un misérable journal d’enfants; trois mois que, comme un phthisique qui s’en va chercher le soleil, je cherche les émotions, quelles qu’elles soient, et que je ne réussis pas à me réchauffer à leur soleil. J’ai le cerveau vide, ami, et rien n’y remue plus qu’en une tombe. J’ai tenté aussi de réveiller cette Josaphat de l'intelligence par les moyens matériels; il est des nuits où j’ai pris jusqu’à six onces de café pour aboutir à me convaincre plus que jamais de mon impuissance; — et cela, oui, cela depuis trois mois! Si bien qu’à l’heure présente, je suis tout brisé par l'application de ces moxas, qui n’ont rien produit, si ce n’est sans doute le retour de mon purpura , car je sens que je commence à cuire à l’intérieur. Eh bien, malgré tout, je suis trop avancé pour reculer. Tout est contre moi, mais je n’en resterai pas moins dans l’arène : les bêtes féroces me dévoreront, soit! — Je ne sais si je me trompe, je
HISTOIRE DE MTJRGER.
crois avoir ressaisi la veine, et me voilà derechef passant les nuits, buvant du café comme Voltaire, et fumant comme Jean Bart. J’ai besoin de m’étourdir, et le travail seul m’étourdit. — Tu me paries de Marie ; elle est, en effet, en liberté, mais je n’ai pas envie de chercher à la voir : je n’ai pas entendu parler d’elle autrement que par les journaux. — Je continue tout bêtement à faire de l’amour raisonné avec ma blonde Christine, et cela par la poste. Je lui écris jusqu’à neuf colonnes de courriers de Paris, et lui parle de tout, excepté d’elle et de moi. C’est une femme dans le
genre de . à G...., un peu moins spirituelle, mais
au moins ayant une vraie tenue et de la considération — à laquelle je n’ai pas encore fait pour un liard de tort. Elle est à la campagne depuis longtemps et revient à la fin du mois, je crois. Quand elle est partie, j’étais encore le vicomte de la Tour-d’ Auvergne, pimpant comme un marquis de la régence, à la poudre près; mais aujourd’hui tout est bien changé, et je ne sais si mon adorée me reconnaîtra ou voudra me reconnaître. Je vais hasarder et voir s’il n’y a pas moyen de toucher son cœur, mais là, sérieusement. Je ne lui cacherai pas une ride de mon existence, je l’introduirai dans le sanctus de ma misère, et si cela ne lui donne pas trop d’évanouissement et qu’elle se comporte convenablement, je me déciderai peut-être à en faire autre chose qu’une correspondante. Mais comme je lui demanderai plus qu’une affection musquée, il est probable qu’à son retour nous briserons les liens
LA VRAIE BOHÈME.'
qu'avait formés l’amour. — Ceci doit être, ou du moins pourrait être dans une tragédie classique !
« Et, sur ce, je cesse mon bavardage. — Adieu ! »
Hôpital Saint-Louis, 2 octobre 18 12.
« Les jours se suivent et ne se ressemblent pas : rien de plus vrai. Il y a quinze jours, je t'écrivais de chez moi; aujourd’hui je t’écris de l’hôpital. J’ai été prendre la place du Christ. Il y a huit jours que je suis à Saint-Louis, mon habit de homard cuit étant revenu de plus en plus pourpre. Je suis toutefois moins malheureux que je ne le craignais; on m’a placé dans un endroit d’une immense salle — 106 lits! — où je suis avec des gens à peu près comme il faut et pour la plupart hommes d’intelligence. Je me suis fait apporter une partie de ma bibliothèque, et je pourrais travailler si j’étais plus près de la lumière; je n’y vois pas assez pour écrire la nuit. Il est vrai qu’il me reste
douze heures de jour. . .
. Pendant l’intervalle qui .sépare
ces deux lignes, j’ai failli être renvoyé de l’hospice. J’ai pour voisin un vieux bureaucrate qui ne peut pas se faire comprendre, tant il bredouille ; naturellement
il est l’objet de maintes épigrammes, de la part de ceux qui l’entourent. Furieux de cela, il a fait une dénonciation en forme au médecin , et on nous avait donné notre paquet , à moi et à sept ou huit autres. Mais la sœur a pris notre défense et on nous garde ; on m’a seulement changé de lit, et j’y gagne. D’abord, j’ai un angle de fenêtre pour le jour, le gaz pour la nuit et un charmant voisinage. Je pourrai travailler de nuit, et ferme, sans qu’on s’en aperçoive. Toutes ces petites choses sont beaucoup ici où Ton n’a rien pour se distraire. C’est une bien singulière existence, va ! — il te manque de la connaître. Après tout, je ne me déplais pas trop dans ce milieu. Si mauvaise qu’y soit la nourriture, elle a pour elle au moins d’être certaine, et vaut, en somme, dix fois mieux que celle que je pourrais me donner. Je demande de la soupe jusqu’à deux et trois fois, mais il faut changer de costume chaque fois pour en obtenir, car ce n’est que par supercherie que l’on en obtient.
« Sitôt que je sortirai de l’hôpital , je te le ferai savoir. »
LA VRAIE BOHÈME
10 novembre 1842.
« Il y a bien longtemps que nous n’avons cause ensemble ; aussi ai-je pris une grande feuille de papier, ce qui est de sinistre augure. Depuis ma dernière lettre, je n’ai pourtant guère rien de bien neuf à te communiquer. J’ai passé un mois à l’hôpital, tu sais cela, et tu sais aussi pourquoi. Ma culotte rouge, mon purpura, a résisté à tous les décatissages possibles. Je me suis vautré dans le soufre, j’en ai bu, j’en ai mangé, et ledit purpura n’en a pas moins persisté à reparaître tous les jeudis, ce qui est monstrueux pour la science, qui ouvrait des yeux énormes sans y voir plus clair. Enfin, au bout d’un mois je quittais l’hôpital, et Chintreuil et le Gothique y prenaient ma place, le jour même. Hein ! que c’est gai tout ça ! — Maintenant, me voici réntré dans la vie privée, et elle est,, ma foi , bien nommée, car je suis en effet privé de tout. Hélas ! oui, toujours la même chanson. Notre existence est comme une ballade à plusieurs couplets : tantôt ça va bien, tantôt ça va mal, puis mieux, puis pire, etc., mais le refrain est toujours le même, — misère ! misère ! misère ! Je ne m’appesantirai néanmoins pas trop là-dessus ; Christ t’en aura parlé. — Lelioux, lui, va bien, pécuniairement parlant; attendu qu’il est reçu à une foule de théâtres... Figure-toi que je travaille
HISTOIRE DE MDRGER.
comme un bœuf depuis ma sortie de l’hôpital. J’ai passé au moins dix nuits déjà. J’ai d’abord écrit deux articles pour le journal de Lelioux, un autre que je placerai où je pourrai , puis 250 vers d’un drame appelé Marie. A propos de Marie, cette femme est décidément mon spectre et me causera encore de longs regrets. Il y a quatre à cinq jours, je me promenais dans la rue et je songeais précisément à elle. Tout à coup je me rencontre avec une femme sortant d’une allée; c’était Marie. Le cœur me battit à rompre, je m’appuyai contre une voiture , sans quoi je roulais à terre. Elle pâlit légèrement et continua son chemin. Le soir, cela m’avait tellement remué que, rentré chez moi presque fou, en quatre ou cinq heures j’écrivis, au courant de la plume pour ainsi dire, plus d’un tiers de mon prologue. S’il n’était résulté de cette rencontre qu’une inspiration inattendue, c’eût étébien^ mais, hélas! depuis que j’ai revu Marie, j’y songe dix fois plus qu’avant, et, — ridicule à part — je suis, j.e crois, aussi amoureux qu’il y a deux ans. D’ici je te vois rire; il n’y a pas de quoi ! Si je l’eusse rencontrée dans un autre moment, cela m’eût peutêtre produit moins d’effet ; mais je la vois devant moi juste à l’instant où je la voyais de l’esprit et vêtue des mêmes habits qu’elle avait autrefois. Aussi l’effet a-t-il été immédiat. Je suis resté comme foudroyé. Maintenant, Dieu sait le temps qu’il va me falloir avant de chasser cette misérable folie de mon cœur et de ma tête. Je m’en vais toujours tâcher de l’uti-
LA VRAIE BOHÈME
liser en écrivant mon drame, qui est plutôt un roman poétique, car il sera construit contre toutes les règles de la scène. — Mes autres amours sont envolées, probablement par suite du froid : ah! les hirondelles!!! Ma blonde Christine n’était pas encore revenue de la campagne quand je suis entré à l’hôpital. Je suis allé à sa demeure il y a deùx jours, et elle est déménagée ; on n’a pas voulu me donner son adresse. Du reste, je suis puni de ma délicatesse ou plutôt de ma stupidité poussée à la quatrième puissance. J’aurais à cette heure une charmante maîtresse, spirituelle et jolie ; mais je n’ai seulement pas fait semblant de l’aimer, et elle s’en est allée , rien de plus juste. — Mais maintenant, en voilà bien d’une autre! Ma grosse Donne, à laquelle j’avais dit que j’allais en province pour qu’elle ne vînt pas m’inonder de caresses et de confitures au parloir de l’hôpital, cette colossale Ariane délaissée est venue s’informer chez mon portier si je n’étais point de retour de la campagne. Sur la réponse négative du Pipelet, elle lui a dit qu’elle allait venir me rejoindre à Orléans. Dieu te garde de la rencontrer, si elle y va! — Voilà donc l’état de mon cœur en ce funèbre mois de novembre. Mais la Providence est vaste, et peut-être qu’au jour où je m’y attendrai le moins je verrai surgir une Beatrix quelconque qui me fera oublier l’enfer. En attendant, à l’heure où je t’écris, mon dîner d’auj.ourd’hui et celui des jours suivants est rangé dans la catégorie des choses les plus problématiques. C’est au point que je
regrette parfois l’hôpital. Malgré tout, je suis toujours gras comme un moine, ce qui me ferait croire que la graisse n’a point de préjugés. »
17 novembre 1842.
«Je me porte bien à présent; aussi je travaille comme un enragé au poëme dramatique que j’ai commencé [Marie). 11 y a près de 300 vers d’écrits en deux séances. Je vais tâcher de terminer le prologue d’ici au jour de l’an, ce qui me sera facile, car les idées du fond se coordonnent rapidement dans mon esprit et le détail se place assez vite sous ma plume. On est bien moins long à ce travail qu’à celui de la poésie lyrique, parce que la pensée n’est pas cadenassée dans la limite souvent étroite d’une strophe et qu’on peut jaser un peu longuement au besoin , ce qu’il faudrait s’interdire pourtant si l’on travaillait à une œuvre destinée au théâtre ; mais un poëme dramatique est moins sévère. J’espère t’envoyer mon prologue d’ici au jour de l’an. — Si tu avais à ta disposition une collection de jolis noms comme harmonie syllabique, tu me ferais plaisir en m’en expédiant
LA VRAIE BOHÈME
quelques-uns parta prochaine, car n’en ayant point encore trouvé à ma convenance, mes héros et héroïnes s’appellent présentement 1, 2, 3, à, 5, etc., etc. Ça manque, comme tu le vois, de pittoresque.
« Maintenant, j’ai un avis à te demander. J’ai envie de faire passer ma dernière pièce de vers à George Sand, avec une lettre où je réclamerai de son obligeance de vouloir bien l’insérer dans la Revue indépendante. Que me conseilles-tu? Réponds-moi! »
Hôpital Saint-Louis, 20 décembre 1842.
(( Ne t’épouvante pas trop de la date de ma lettre! Il n’est que trop vrai pourtant que je suis encore une fois enfermé dans les salles de la Faculté, à peu près cloué dans mon lit et dans un état de rougeur à rendre des points à toutes les pudeurs — surprises de la création ; mais cependant, je vais mieux qu’hier, et hier j’allais déjà mieux qu’avant-hier, — remonte ainsi jusqu’au 5 du mois , jour de mon retour à l’hôpital. Oui, il y a quinze jours que j’y suis rentré, à la suite d’une nouvelle attaque de mon purpura, qui maintenant se présente non-seulement avec un caractère désagréable comme forme, — je veux dire comme cou-
leur, — mais encore avec une certaine intention de gravité quant au fond. Lorsqu’il revient maintenant, c’est accompagné d’un cortège énorme d’embêtements de toute espèce : affreux maux de tête, défaillances, étourdissements qui me font trébucher comme un homme ivre et me rendent hébété comme un idiot. J’ai donc été pendant quelques jours assez malade pour qu’on m’ait mis au lit et à une faible portion d?aliments. Samedi, on a voulu me saigner, et trois coups de* lancette dans les deux bras n’ont littéralement amené que trois gouttes de sang. Lundi dernier, on a tenté une nouvelle saignée sans plus de résultat, mais elle a déterminé, une syncope qui m’a enlevé une partie de mon malaise. Voilà où j’en suis maintenant. Dois- je rester encore longtemps ici? j’en ai peur, d’après ce que j’ai pu entendre des internes. Cela m’ennuie d’autant plus que, cette fois, je ne sais quelle figure fera mon patron. J’espère pourtant qu’il me conservera ma place. D’un autre côté, je suis également contrarié de ce qui m’arrive, parce qu’au moment où je suis entré ici j’étais en veine de travail ; en moins d’un mois j’avais écrit près de àOO vers de mon poëme dramatique, et si je n’avais pas été arrêté, mon prologue eût peut-être été achevé à la fin de ce mois. — Quant à Lelioux, la terminaison de son drame est un fait qui se trouve encore dans les brouillards de l’avenir.
« Je te serre affectueusement la main, attendu que le purpura n’est pas contagieux, et que d’ailleurs je
LA VRAIE BOHÈME
ne l’ai pas aujourd’hui, — ce qui me fait espérer que je l’aurai demain. »
7 février 184-3.
« Tu dois venir à Paris, et tu ne me l’écris pas à moi personnellement? C’est d’une franche canaille ! — Je te pardonnerai toutefois à la condition que tu descendras chez moi. Tu pourras venir à n’importe quelle heure, car à compter d’aujourd’hui je laisse ma clef à mon portier pour qu’il te la remette. Je ne sais si tu viens à Paris pour y reprendre pied ou pour un voyage; en tout cas, nous aurons peut-être à t’offrir quelque chose qui te conviendrait, je crois. Je ne t’en écris pas plus long, puisque nous allons te voir; sans quoi, d’ici à huit jours tu aurais reçu de moi un volume de lettres, car il y a tantôt trois mois que nous ne nous sommes écrit. Tu vas tomber au milieu de nous dans un moment où chacun est en veine de tra- „ vail. Quant à moi, je bûche comme un enragé et me tue littéralement. Il faudra que tu me corriges du café ; je compte sur toi.
« Donc, mon bien bon ami, hâte ton départ et surtout ton arrivée. Tu ne saurais croire le plaisir qu’elle me causera et le bonheur que j’aurai à t’embrasser. »
15 avril 1843.
« Excuse-moi, je t’en prie. Si j’ai été si longtemps à t’écrire, c’est qu’il est survenu maintes et maintes choses très-ennuyeuses pour ton serviteur. D’abord, j’ai perdu ma place, — par ma faute un peu, c’est vrai. J’avais promis d’avoir fini le prologue de Marie pour samedi dernier, et samedi matin il me restait encore à faire au moins cent vers; j’ai pensé que mon patron pourrait se passer de moi pour une journée, et je suis resté à travailler. J’ai fini ma besogne. Mais, quand je suis retourné chez mon patron le lendemain, il m’a cherché querelle et en fin de compte remercié de mes services. — J’ai été aussi fort harcelé par mon propriétaire, auquel je dois deux termes, et il m’a fallu vendre toutes sortes de bibelots pour m’acquitter d’un. Puis les huissiers, d’autre part, m’ont beaucoup tourmenté pour les affaires de P... Enfin, depuis trois semaines je mène une existence d’enfer. — Je crois • que je vais être forcé de retourner m’ensevelir à Saint- Louis pour trois ou quatre mois. Je me guérirai peutêtre, mais je m’ennuierai beaucoup, à moins que je ne puisse travailler .
« Nous crevons de faim ; nous sommes au bout du
rouleau. 11 faut décidément se faire un trou quelque part ou se faire sauter la cervelle!... »
Hôpital Saint-Louis, 7 mai 1843.
« Je jouis plus que jamais de mon purpura, et me voici encore une fois à l’hôpital où l’on me fait espérer que je ne resterai pas plus de six mois. En entrant où je suis, j’ai laissé mes meubles pour75 francs à mon propriétaire, et une cinquantaine de francs de dettes à mes fournisseurs; ce qui fait que je n’aurai plus ni feu ni lieu quand je sortirai. Mais j’ai en tête de vastes, de très-vastes projets qui, s’ils réussissent, feront de moi un homme conséquent . Nous t’aviserons en temps et lieu de la chose. . .
« Parlons un peu littérature maintenant! — Il y a eu depuis ton départ quatre grands événements : — les Burgraves, — Lucrèce, — Judith — et Via dolorosa. Procédons par ordre. — Les Burgraves, la chose est à peu près jugée, ne sont pas un chef-d’œuvre; erreur magistrale, mais erreur! — Saluons! Lucrèce, oh!
c’est différent! Et, bien que j’aie une rancune contre elle à cause de huit heures de queue — à deux fois — et d’un bon nombre de coups de crosse de fusil, je t’avouerai qu’elle m’a paru épouvantablement belle. Ponsard, vois-tu, est un poêle qui va donner bien du tintouin à certaines* gens. — Salue encore, grand maigre! Quant à Judith, ni tragédie ni. drame! rien qu’une espèce de pastorale biblique qui a quelque parenté avec la Bergère d'Ivry et la Belle Écaill'ere, On y voit un fort beau costume de Bédouin et trois ou quatre vers pas trop mauvais; le reste ne vaut pas l’honneur d’être cité. Pour ce qui est de Via dolorosa, c’est ni plus ni moins que mon poème précédemment intitulé Marie, et dont léprologue définitivement revu, corrigé et mis au net, a été dernièrement lu à la bande. Grand succès! mais je préférerais un succès médiocre en librairie. En parlant de succès, tu as eu aussi le tien. Le frère de Fortoul est venu chez les Desbrosses ; on lui a lu de tes vers, et il en a été si fort enthousiasmé qu’il voulait à toute force que je lui confiasse ton manuscrit, afin de te trouver un éditeur. Si la chose te convenait, dis-le ! — Adresse-moi tes lettres salle Henri IV. »
La vraie bohème.
6 septembre 1843.
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« Ta dois être certes bien en colère contre moi; voici âu moins cinq mois que je ne t’ai écrit, mais que veux-tu? j’étais à l’hôpital. Maintenant que j’en suis sorti, je vais reprendre ma correspondance, et, pour commencer, je t’informerai de mon changement de position — locative. J’habite maintenant un appartement magnifique nie de Vaugirard, deuxième étage, balcon sur la rue, et 250 francs de loyer! J’habite là avec un jeune homme que tu ne connais pas, un vieil ami des Desbrosses, qui veut s’occuper de littérature et qui pourrait faire son chemin s’il n’était paresseux comme une couleuvre. Il a de l’entregent, et d’ici à quelques jours nous allons frayer avec quelques hommes de lettres de deuxième classe. — Un individu, qu’il m’a fait connaître, va sacrifier 3 ou 4,000 francs pour la fondation d’un journal du quartier latin ; nous serons nécessairement de la rédaction. Banville doit en être également ; nous allons probablement entrer en relations avec lui. D’un autre côté, bien qu’il m’en coûte inliniment, je me résous à mettre ma tonne en perce pour les débits du coin. Je vais faire la chasse aux feuilletons et tâcher de m’introduire dans les petits théâtres — sous un pseudonyme, bien entendu,
car je ne veux point compromettre mon nom par tous les crimes littéraires que je médite. C’est peut-être une mauvaise voie celle où j’entre; mais que faire? Je n*ai pas de place, et il faut vivre. Puis je me dis que je pourrai me créer des relations, me faire des connaissances utiles pour mes travaux sérieux que je ne veux pas abandonner non plus . »
18 octobre 1843.
« Dans ta dernière lettre tu me pardonnais ma négligence passée, à la condition que je ne mettrais aucun retard dans mes futures réponses. J’ai bien peur de piériter encore des reproches ; néanmoins je compte sur ton indulgence. Voici, du reste, ce qui m’a empêché de t’écrire plus tôt : j’avais porté au Palais- Royal un.vaudeville, et j’attendais la réponse pour te la faire connaître. Triste réponse, mon cher. Jugesen ! — Pièce charmante, couplets délicieux et profonds, regrets de l’administration qui ne peut agréer l’œuvre. Je porte aujourd’hui la susdite au théâtre du Panthéon où nous espérons avoir meilleure chance; ça s’appelle Pipelet et Cabrion. — Actuellement, j’en fais une autre, que dis-je? deux autres, — un vaudeville-gymnase et
un drame littéraire destiné à l’Odéon. En cas de refus, j’ajoute au drame un assassinat ou un accouchement, une violente tirade sur les gentilshommes infâmes qui ravissent l’honneur des pauvres filles, je construis un souterrain quelconque, et je porte le tout au Panthéon ou à Bobino sous un pseudonyme ébouriffant. Tout en travaillant ainsi pour le commerce, je ne néglige pas la Muse au fier profil. De ce moment, je fais un petit poëme qui va assez bien ; quand il sera cuit à points je t’en ferai goûter. Je ne suis pas complètement guéri, mais il y a un énorme changement, et, en me ménageant, ce que je commence à faire, j’espère me débarrasser de ma maladie. — Desbrosses est sorti de l’hôpital : le malheureux ne va cependant pas trop bien et est peut-être plus foncièrement attaqué que moi. Il commence à s’attrister, et cela nous désespère tous. Ah! pauvres diables que nous sommes!... — Je te ferai savoir le résultat de mes tentatives dramatiques. »
9 janvier 1844.
« Comme tu dois m’en vouloir ! et si tu m’en veux, comme tu as tort! D’abord, je soupçonne la poste de nous avoir joué un de ces tours auxquels
nous ne sommes que trop habitués. Il y a deux mois et demi, je t’ai écrit en réponse à une lettre de toi du mois d’octobre, et de ma réponse je n’ai pas reçu réponse. Cependant ma lettre a été mise à la poste par moi-même. — En somme, je vais t’esquisser ma vie depuis quatre mois que je suis sorti de l’hôpital. A ma sortie, un jeune homme, ami de Desbrosses et dont je venais de faire la connaissance, m’offrit de partager son domicile et la pension qu’il tenait de ses parents. L’offre était faite avec sincérité et bon vouloir, et, d’un autre côté, je ne savais où donner de la tête ; — j’acceptai. J’ai donc vécu pendant trois mois avéc ce jeune homme et à ses frais. J’ai voulu un peu tenter le métier littéraire, et nous avons perpétré ensemble un vaudeville , qui fut refusé — au Palais- Royal et dans trois ou quatre autres théâtres. En ce moment, il doit être mangé aux vers dans quelque mauvais lieu dramatique. — Cela fait, je me remis à l’art sérieux et je commençai quelque chose comme un drame, que je destinai à l’Odéon. J’en ai écrit trois actes; puis les empêchements matériels survinrent qui m’ont fait cesser mon travail. — D’autre part, j’ai eu mille tracas : je suis en froid avec les Desbrosses, sans savoir pourquoi, ni eux non plus. Ce sont eux toutefois qui ont commencé, bien qu’ils n’en conviennent pas; en définitive toutes nos sottes querelles ne .sont nées que de notre misère commune. A l’heure qu’il est nous ne nous voyons plus, et je t’avoue que je ne chercherai pas à renouer. — Nadar m’a trouvé
LA VRAIE BOHÈME
une place au journal le Commerce; j’y ai travaillé un mois sans rien gagner, et maintenant je suis appointé à cinquante francs — par mois. J’espère prochainement une augmentation. De plus, Nadar m’a fait faire connaissance avec Banville et d'autres jeunes gens du quartier latin qui forment une petite coterie.
« R... m’a apporté ta lettre et je l’ai reçu, — non ta lettre — assez froidement. Je ne tiens pas à renouer avec lui. Il a eu le front de me dire qu’il venait pour
collaborer à la Revue indépendante .
. . . , . . . A l’heure qu’il est, me voilà de¬
rechef très-embêté. Le jeune homme avec lequel je demeurais m’a fait comprendre que nous ne pouvions plus rester ensemble ; il s’y est pris maladroitement et m’a froissé. J’ai une partie de mes meubles chez lui et je ne puis les retirer, car ils ne sont malheureusement pas payés, ces meubles. Je demeure en attendant à l’hôtel garni de Nadar, qui, étant dans une maison de santé, m’a laissé sa chambre. Néanmoins tu m’écriras toujours rue de Vaugirard. Et maintenant dis-moi un peu ce que tu fais; parle-moi longuement, — de ton travail surtout, car je suppose que tu nous ménages quelques jolies surprises. »
17 mars 1844.
« De Carybde en Scylla, mon cher ami! — La misère est plus terrible que jamais chez moi et autour de moi. Ma place au Commerce n’a pas eu de suite; je suis de nouveau sur le pavé. C’est horrible ! Aussi le découragement m’a-t-il pris et tout à fait submergé. Encore quelques jours de cette position, et je me fais sauter la cervelle ou je m’engage — dans la marine. — Pardonne-moi ces plaintes ! C’est le cri de la fin . »
21 mars 1844.
« Bouché n’est plus à la Gazette de la Jeunesse ni à l’Audience. Il faut donc que tu perdes l’espoir d’être payé de ton Cerf-volant et de ta petite Nouvelle. Reste toutefois un recours contre le journal; je ^expliquerai cela à Orléans. — Je n’ai pas pu trouver un liard pour faire mon voyage ; il faut donc que tu m’envoies. . .
« Sitôt la réception de la chose, je m’embarque. J’attends ta réponse avec impatience. »
LA VRAIE BOHÈME
L’espace de temps compris entre la date de cette lettre et la date de celle qui suit, Murger le passa près de son ami en province. Ici, plus de travail! mais de bonnes promenades quotidiennes dans la campagne et de quotidiennes causeries, — qui lui remettent la vie au corps et l’espérance au cœur !
Nous ne nous rappelons que deux vers que Murger ait faits pendant ces quelques mois. Les voici :
Aux bords du Loiret, ma jeune cousine,
. J’ai cueilli pour vous ces myosotis...
La pièce en resta là. Le nouvel amour du poète, — car il y avait amour — en est-il resté là aussi? Nous le croyons, n’en trouvant plus autre part aucune trace.
15 juin 1844.
« A peine de retour, voici que les chagrins et les ennuis se rejettent sur moi comme sur leur proie accoutumée. Le perchoir est difficile, et l’auge ne menace pas de regorger. Enfin, dès demain, je vais me mettre en campagne et tenter quelques courses dont
on me fait espérer d’heureux résultats. Mais quelle chose vague que l’espérance ! — On m’a dit que Nadar était rentré à la maison de santés .
Je ne te renvoie pas ta malle, pour un motif dont tu seras content : on va mouler d’ici deux ou trois jours le masque de Christ et Qn t’en expédiera une épreuve, à laquelle ou joindra une terre cuite ( Saint Georges terrassant le démon), puis le petit Grenadier blessé et quelques dessins originaux de notre pauvre ami. En même temps tu recevras deux ou trois eaux-fortes de Chien-Caillou , eaux-fortes qui sont de vrais chefsd’œuvre en leur genre . »
Joseph Desbrosses, celui que nous avions surnommé Christ, était mort quelques mois plus tôt, — mort à l’hôpital, épuisé par le travail et la misère — à vingttrois ans. Il ne donnait sans doute encore que des promesses, mais ces promesses avaient déjà un caractère tout magistral. J’ai là sous les yeux son petit Grenadier de 1792 qui est un chef-d’œuvre de sentiment. S’il eût vécu, je ne crains pas d’affirmer que Joseph Desbrosses eût été un grand, un très-grand statuaire. 11 avait une ampleur de conception hors
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ligne ; et, le métier acquis, il n’eût peut-être pas connu, de rivaux. Tous, nous pensions ainsi de lui alors que nous le voyions au travail nous prêcher d’exemple. — De plus , cette grande intelligence était doublée d’un grand cœur. Joseph Desbrosses portait en soi la bonté la plus tendre, éclairée de la plus tendre et de la plus pure morale. Cette bonté — raisonnée, il la répandait autour de lui comme un vase qui déborde, naturellement , naïvement , et sans prédilection apparente. Chacun en avait sa part : les plus petits avaient la plus grande. Aussi la mort, en frappant notre pauvre Joseph, nous donna-t-elle à tous un coup terrible ; ce fut un deuil profond que quelques-uns ressentent encore à cette heure. La Lettre a un mort, qui fait partie du volume de vers de Murger :
Depuis le jour d’hiver où par un ciel en deuil On creusa devant nous pour ton pauvre cercueil Une couche de terre humide, etc.,
c’est à Joseph Desbrosses, à ce cher disparu qu’elle a été adressée. Si dans sa correspondance avec son ami de province Murger ne dit mot de l’échouement du plus grand et du meilleur de nous tous, il faut sans doute attribuer son silence à des épanchements plus directs que ceux de la plume.
Reprenons les lettres de Murger.
30 juillet 1844.
« Toujours malheureux! mais toujours plus déterminé à la lutte ! Un moment j’avais compté sur M. de Tolstoï ; il n’a rien fait et ne paraît vouloir rien faire pour moi. Quant à mon père, il se borne à me donner des conseils et à m’insulter lorsque je vais le voir. Il m’a dit, l’autre jour, que dans ma position je ne devais pas avoir d’orgueil et que plutôt que de vivre ainsi je devrais me faire domestique. Cela n’est -il pas horrible, et n’y a-t-il pas de quoi devenir enragé ? Je n’espère trouver aucun emploi, ne pouvant aller voir personne faute de costume : ma position ne peut donc changer que par une bizarrerie du hasard. Je l’attends. — Une autre inquiétude me travaille : ma maladie de peau revient fréquemment, et, de plus, j’ai depuis quelques temps des maux d’estomac affreux. Et pourtant, malgré cette complication, je ne veux pas retourner à l’hôpital. J’en ai assez. — Néanmoins, je travaille un peu : j’ai fait dernièrement un trèslong article contre V émancipation dans Vart, et surtout contre l’art prolétaire comme on le pratique dans la Revue indépendante. Cela est mal ordonnancé, mais il y a beaucoup d’esprit et des choses parfaitement justes à côté d’autres tout simplement paradoxales. Je ne sais pas quel parti j’en tirerai. On me conseille la
Revue de Paris , mais on ne peut pas signer; — je verrai. J’ai fait aussi quelques vers, — pure fantaisie, — et remis au net mes quatre chapitres de Tristan.
« P. S, — 3 août. — Retard de quatre jours. — J’ai fait hier des courses pour différentes promesses qu’on m’avait données. Rien ! rien ! Il ne serait pas impossible que je misse à exécution mon ancienne idée d’engagement — dans la marine. Voyons , ton avis sincère à ce sujet ! d
15 août 1844.
« Je suis bien heureux de pouvoir enfin t'écrire sans avoir à te faire des récits de misère. La mauvaise fortune semble vouloir se lasser d’être à ma poursuite et la bonne paraît vouloir venir au-devant de moi. Voici les faits, — nous sommes trop bien ensemble pour que je veuille te rien dissimuler : — Madame Rothschild, à laquelle j’avais écrit pour la prier de me faire avoir une place par son mari, en a avisé son correspondant et lui a dit de me faire venir près de lui et de causer avec moi. Comme place, je n’ai
rien pu avoir; mais on m’a offert 50 francs d’une façon aséez délicate; et je les ai pris. — J’ai aussitôt couru me mettre en état de pouvoir sortir en plein soleil. La bonne chance aidant, mon père me donna aussi alors un coup de main, et me fit cadeau de presque un second habillement. De quoi il résulte qu’à l’heure présente j’ai — le commencement d’une garde-robe. Je pouvais sortir, ét je sortis. J’ai été revoir M. Tolstoï, qui m’a donné 20 francs samedi dernier, — et dimanche m’a écrit pour me demander si je voulais rentrer chez lui. Tu penses, si j’ai accepté! — J’ai donc repris mes fonctions, et je suis bien heureux. — M. Tolstoï est un homme excellent pour lequel je suis tout dévoué, et je suis convaincu que s’il ne m’a pas aidé plus tôt, c’est qu’il ne pouvait le faire. Si riche qu’il soit, il a, lui aussi, ses moments d’embarras. Il paraît on ne peut mieux disposé en ma faveur. Aujourd’hui, ne trouvant pas à son goût le paletot d’été que je porte, il m’a donné 40 francs en me priant d’acheter une redingote. S’il était bien en fonds, il serait bien possible qu’il me donnât une paire de 100 francs pour acheter des meubles.
u II a dernièrement été commandé à Lelioux un roman par un faiseur ; j’y travaille avec lui, le tiers à peu près en est fait, et cela nous rapporte à chacun environ 125- francs. — Je t’ai détaillé ma nouvelle fortune; hélas! elle a un bien triste revers. Le pauvre Gothique est malade, et, il n’y a pas à en douter, malade de la maladie de son frère — à son. début.
LA VRAIE BOHÈME. 167
Mêmes symptômes, et aussi même traitement que celui suivi par ce pauvre Christ. Le pis de tout cela, c’est que le malheureux Gothique soupçonne la vérité et s’efforce de ne le point faire paraître. Dieu veuille que je me trompe ! et tu penses si mon souhait est sincère; mais j’ai peur, grandement peur qu’avant peu les deux frères ne soient côte à côte. En somme, la position du Gothique est horrible, son père ne fait rien pour lui ; il manque de remèdes et ne veut point entrer à l’hôpital. Nous nous sommes adressés à quelques amitiés, mais les plus fidèles sont aussi les plus pauvres. Je crains donc bien que, malgré ses répugnances, notre cher malade ne soit forcé d’aller à l’hôpital. — Nous ferons ce qui sera possible pour l’éviter ; mais nous pouvons si peu !
« G..., qui est dans une très-belle position, — il illustre une publication intitulée les Bagnes , — a promis des secours . »
2 octobre 1844.
« R..., qui renonce momentanément, dit-il, à la
littérature, va présumablement entrer dans un séminaire.
Conseils littéraires a ***
a Lire : Odes et poemes, de A. de Laprade ;
— Les Grotesques , de T. Gautier.
Conseils artistiques a Gothique,
(( Tâcher de voir — une illustration d’Othello par Chassériau. — Très-beau! — plus beau que celui de Rossini que j’ai eu l’embêtement d’entendre à l’Opéra.
« Je ne vous en écris pas plus long; j'ai un spleen affreux. »
18 février 1845.
« Combien tu dois être fâché après moi, et comme tu as raison si tu m’accuses de paresse ! mais aussi comme tu as tort, si tu vois autre chose dans mon long silence! — Je ne me pardonnerais point ma négligence
LA VRAIE BOHÈME
par trop exagérée si elle m’avait fait démériter d’un grain dans ton affection. Écoute, je ne veux accuser personne, mais Gothique est bien un peu cause de la longueur de mon mutisme, et voici comme. Il t’avait promis l’envoi de la statuette de Christ, et chaque jour j’attendais cet envoi pour y joindre mes nouvelles productions que tu m’as demandées. La statuette ne t’a point encore été expédiée parce que Gothique était tellement serré entre les nécessités les plus urgentes que , sitôt coulé , chaque exemplaire s’échangeait contre de l’argent, ou, — le plus souvent, — contre des promesses, dont plusieurs sont encore à se réaliser. En somme, il résulte de ce retard que j’ai beaucoup de nouvelles à t’apprendre, — et de bonnes — quant à moi. D’abord, ^i je ne t’envoie pas mes récents travaux, patience! c’est que j’imagine que prose et vers doivent faire meilleure figure imprimés que manuscrits. Je commence à goûter du petit nanan de Guttemberg. J’ai fait la connaissance d’Arsène Houssaye. — Avec toi, je joue cartes sur table, — et je ne crains pas de te dire qu’il a trouvé mes vers dignes d’insertion et qu’il m’en a déjà publié deux pièces dans V Artiste. De plus, Houssaye m’a demandé une Nouvelle en prose. Je lui ai cité un titre au hasard et il m’a dit : «Faites! » J’ai fait, et je lui porte demain la chose — qui s’appelle les Amours d'un Grillon et d'une Étincelle, pure fantaisie, mon cher! En outre, pris d’une belle veine caustique, j’ai jeté une douzaine de canards dans la boîte du Corsaire , et j’ai l’agrément
de les voir défiler les uns après les autres dans ce journal ; de quoi il va résulter une collaboration au susdit, — où, comme un de mes amis qui y travaille, je moissonnerai de 30 à âO francs par mois sans me gêner, — En outre, car il y a beaucoup d’en outre, mon cher grand maigre! — j’ai fait connaissance avec le propriétaire-rédacteur d’un journal de modes, lequel journal a huit mille abonnés et paye sa rédactioh à des taux exagérés. J’ai là fourni un article que le patron a la bonté d’appeler la perle de son journal, ce qui fait qu’il me l’ouvre à deux battants : donc, espérance d’y avoir la revue du Salon et le compte rendu de trois ou quatre théâtres. — En outre, en outre toujours ! si tu reçois la Gazette de la Jeunesse, tu peux voir que j’y collabore de nouveau, ce qui me vaut des dîners chez mon oncle pour cause d’abonnement servi aux cousines. — En outre, en outre encore, oh! oh! l’on va me mettre en rapport avec un fabricant de littérature enfantine, lequel me fera gagner de l’argent et prendra la responsabilité de mes méfaits littéraires. Voilà donc que je suis sur le chemin du chemin, comme dit Nadar, — qui paresse plus que jamais dans les plis de sa Robe — plus que jamais de Dèjanire . Mais! mais! je reconnais, si je veux faire mon trou, la nécessité de sacrifier à la vile prose, — attendu qu’on la place — et qu’on vous la paye. Ceci ne m’empêchera pas d’achever mon volume de vers; seulement, je ne m’en occuperai pas exclusivement.
« Mon patron part pour la Russie et me garde pen-
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dant son voyage; d’où il suit que s’il me fait une avance de 150 à 200 francs, il se peut que j’aille recueillir des myosotis au bord du Loiret vers le mois d’avril.
« Je ne sais si tu m’approuves ou non, je crois que j’ai trouvé mon genre de littérature : c’est la fantaisie pure. J’ai fait des ballades en prose et en vers, qui sont très-jolies, — toujours cartes sur table. Houssaye est un charmant garçon qui veut beaucoup de bien à tous les jeunes gens qui montrent quelque disposition réelle. Il a lancé un de mes amis, et peut-être en fera-t-il autant pour moi si je le contente. — Lelioux s’est remis à son drame et a terminé le quatrième acte; c’est très-beau. Il y a deux nouvelles
chansons de Pottier bien remarquables. — Ce b .
de Barthélemy fait fièrement mauvais, hein ! — Écrismoi ! Que fais-tu? l’art va-t-il un peu? le métier va-t-il beaucoup ? Et tes idées matrimoniales sont-elles fondues ou en voie de réalisation? Est-elle brune ou blonde ? Ta bonne fée a-t-elle secoué une dot sur son berceau ???... Réponds à toutes ces interrogations et à mille autres.
« Invente la formule la plus amicale, et mets-la au bas de cette lettre, dans un tas de poignées de main . »
18 juin 1845.
« Je suis une énorme canaille de ne pas t’avoir écrit depuis si longtemps; mais pardonne-moi, je ne sais que te dire. Tu recevras avec ma lettre un ami à moi, que tu me feras plaisir d’accueillir. Il te dira tout ce que j’ai la paresse de ne pas t’écrire. Littérairement parlant, mes affaires ne vont pas mal ; pécuniairement, c’est autre chose. Pourtant je ne suis pas trèsmalheureux. J’attends d’ici quelques jours mon patron avec de l’argent. — Si tu avais de jolies fantaisies qui ne dépassassent pas trente vers, je pourrais probablement te les faire passer à l’Artiste . Encore une fois, pardonne-moi mon laconisme ; une page à écrire m’effraye autant que dix lieues à faire.
« P. S. Nadar s’est battu en duel dernièrement. Faistoi conter les détails par Wallon. »
Le» autobiographies ont leurs mensonges. — Le réaliste Champfleury. — Le journal le Corsaire — La porte de la Revue des Deux Mondes.
Ces lettres ont montré Henri Murger en son entier : l’homme et l’écrivain tout à la fois. De 1841 à 1845, il a vécu pour ainsi dire en public pour le lecteur. Ses joies, ses souffrances, ses travaux, il les a dits luimême sans apprêt, naïvement, bien plus sincèrement que s’il eût voulu en faire en effet le récit. Les autobiographies ont toujours leurs mensonges, et, dans les mémoires les plus véridiques, le drape joue toujours quelque peu son rôle. On pose même malgré soi, instinctivement, par cette seule cause du regard des autres. Ici rien de tel ; c’est la nature même qui parle, pense et agit.
Sans doute ces lettres, qui n’embrassent qu’une période de quatre années, ne sont pas toute l’histoire de Murger; elles ne disent même que la première partie de sa jeunesse. Mais cet instant de sa vie n’en est-il pas l’instant le plus intéressant? C’est l’heure de l’étude, du travail obstiné, des dignes misères et des
plaies respectables; c’est l’heure des luttes secrètes de la vocation, des sombres combats de la destinée ; c’est l’époque enfin de la pousse des ailes.
. Et, d’ailleurs, Murger n’a pas été autre depuis. — Dans cette première partie de sa jeunesse il est déjà tout ce qu’il sera, tout ce qu’il fut dans la seconde. Mêmes souffrances, mêmes joies, mêmes travaux, sur un plus large théâtre, c’est là la seule différence.
Toutefois, à partir de 1845, il se fait peu à peu un autre entourage que celui que nous lui avons vu; entourage plus militant, plus habile, d’esprit plus pratique que le premier. Celui-ci se contentait souvent du simple rêve sur les hauteurs; celui-là court toujours droit à l’exécution, et il a raison. Et il fut heureux pour Murger, nous ne le dissimulons en rien, cfè rencontrer ces aventureux du réel, ces audacieux du terreà-terre.
Dès 1843 pourtant, il mettait déjà le bout du pied dans ce nouveau camp. — « J’habite, écrivait-il, avec un jeune homme, un vieil ami des Desbrosses, qui veut s’occuper de littérature.» Ce jeune homme, qui s’appelait alors Jules Fleury de son vrai nom, n’était autre que le futur réaliste Champfleury, l’auteur des Bourgeois de Molinchart.
Or, ennemi du vers, antipoëte par système autant que par tempérament, Jules Fleury lutta dès lors contre les tendances à l’hémistiche de son nouvel ami et en triompha, en partie du moins. 11 sut faire prévaloir le conseil que, dix-huit mois plus tôt, j’avais per-
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sonnellement donné à Murger, et que d’autres, Nadar particulièrement, lui avaient maintes fois renouvelé. De ce moment, en effet, on voit Murger essayer du vaudeville, tenter du drame, se préoccuper de nouvelles et de romans ; mais il ne fut tout à fait entraîné dans le courant de la prose que du jour où il écrivait à son ami de province : « Demain, je porte à l'Artiste une fantaisie qui s’appelle les Amours d'un Grillon et d'une Étincelle. En outre, pris d’une belle veine caustique, j’ai jeté une douzaine de canards dans la boîte du Corsaire, et j’ai l’agrément de les voir défiler les uns'après les autres, de quoi il va résulter une collaboration au Corsaire. »
Le Corsaire, ce fut la petite porte par laquelle Murger entra dans la grande publicité. Les canards, les nouvelles à la main le conduisent bientôt aux Scènes de la Bohème, qui, en passant par le théâtre, le mènent tout droit à la Revue des Deux Mondes. — C’est en 1850 qu’il y a débuté, je crois.
Parisien et rustique; un brevet de poésie. — La forêt de Fontainebleau,
un mot de Michelet. — Recherches des causes de la mort de Murger.
— Une citation de l'Indépendance belge. ~ Des sels!
Quand il publiait dans le Corsaire les Seines de la Boheme, Murger écrivait au jour le jour, pour ainsi dire, la vie même qu’il menait à cet instant. Ce n’était plus ce coin du feu d’autrefois, — quand il y avait feu, où, le ventre vide souvent, l’on parlait, raisonnait d’art avec ce langage passionné qui caractérise tous les amoureux platoniques ; c’était le grand air, la rue, la place, l’estaminet, — où l’on raconte ses conquêtes — artistiques — et autres entre deux chopes!
Murger en sortit aussitôt qu’il le put.
D’esprit éminemment parisien, il avait le cœur essentiellement rustique, et, malgré les prodigalités qu’il faisait parfois de lui-même à l’extérieur, il possédait le goût de la retraite au plus haut point. L’amour de la campagne — un brevet de poésie, cet amour! — le dominait tellement qu’il arriva, le lendemain même de ses premiers succès, à s’y retirer presque complètement. Et qu’il avait bien choisi le
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lieu de sa retraite ! — C’était Marlotte qu’il habitait huit mois sur douze, depuis six ans; Marlotte, un des plus beaux endroits de cette belle forêt de Fontainebleau qui met aux portes de Paris presque la Suisse.
Cependant, devant sa fosse à peine fermée, en se rappelant la prompte et terrible maladie qui l’a frappé tout à coup, on se demande si le séjour prolongé que fit Murger dans ces beaux lieux n’a pas été sans fatale influence sur son organisation déjà faible. — « Ce lieu est fort, dit Michelet en parlant de la forêt de Fontainebleau ; on n’y est pas impunément. » Et la science médicale a depuis longtemps confirmé ces paroles du philosophe. Malheur ici aux santés fatiguées! Ce lieu, c’est le contraire de Nice.
Puisque nous recherchons les causes de cette mort si rapide qu’elle a été presque subite, ne devons-nous pas aussi les trouver dans le passé? Serait-ce trop de les voir, pour partie du moins, dans la vie difficile qu’a menée Murger à ses vingt ans, dans les privations, dans les maladies — et dans les traitements que lui imposèrent alors les hôpitaux? Cette lettre qu’il écrit de Saint-Louis et où il dit : « Je consomme de l’arsenic comme trois mélodrames, » n’est-elle pas une révélation? Qui sait au juste ce que ces traitements énergiques peuvent par la suite apporter de troubles dans le mécanisme compliqué de notre pauvre être? En ces questions, tout est mystère, même pour les clairvoyants.
On sait aussi que Murger avait une funeste habitude,
IJISTOIRE DE MURGER.
habitude prise dès les premières années de sa jeunesse, alors que le bois manquait à Pâtre -dans les froides journées d’hiver, et qu’il fallait y suppléer pour se rendre le travail possible; il travaillait presque toujours couché dans son lit, et la nuit, rien que la nuit. Avec cela, pour entretenir sa veille, il usait du café jusqu’à l’abus, jusqu’à la fièvre, jusqu'au délire. « Il est des nuits où j’ai pris jusqu’à six onces de café, » écrit-il un jour; et une autre fois : « Je me tue littéralement. Il faudra que tu me corriges du café; je compte sur toi. » N'est-ce pas là encore une révélation ?
Toutes ces causes réunies ne peuvent-elles expliquer la catastrophe?
Mais non. Le motif de cette mort hâtive était ailleurs; Murger le portait en soi depuis sa naissance même. La nature, qui l’avait fait poète, lui avait en même temps assigné son heure pour l’éternel silence. Nous trouvons cela si bien dit dans une correspondance de Y Indépendance belge, que nous ne saurions mieux faire que de lui emprunter son texte :
« Cette mort prématurée que rien ne faisait prévoir dans la personne de Murger, il me semble que la lecture de ses livres pouvait la faire pressentir. Malgré la grâce des détails, la sincérité de la passion, l’enthousiasme de toutes les beautés naturelles, malgré ce courant de chaleur et de vie qui déborde dans les tiges et s’épanouit dans les fleurs, un sentiment secret vous fait pressentir que ce poète doit mourir jeune. Le
printemps est tellement incarné en lui, qu’on ne comprend pas q.ue Murger puisse atteindre l’été et encore moins l’automne. »
Et, en effet, Murger avait trente-huit ans quand il mourut : l’été commençait à poindre.
Sa mort fut terrible. Ce fut la décomposition — fibre à fibre — veine à veine — molécule par molécule — dans la vie même. Murger n’existait plus, pour ainsi dire, qu’il parlait encore et raisonnait.
J’ai la consolation de l’avoir vu plusieurs fois pendant sa très-courte maladie. — 11 était en quelque sorte devenu plus tendre, plus expansif, plus amical. A chaque nouvel arrivant il prenait les mains, et les reprenait, et les reprenait encore avec mille serrements : — « Ah! mon bon vieux!... » Et le hoquet, un hoquet permanent et funèbre, mêlé de cris souvent, arrêtait seul ces expansions.
Un jour, je tombai juste au début d’une crise. — Les cris du malheureux, qui habitait le cinquième* s’entendaient du rez-de-chaussée.
« — Ah!... bien !... bien!... Tu as de grandes jambes... va!... va!,., cours me chercher des sels!,.. Un flacon !... tu prendras un flacon à très-large ouverture... Va! va!.., » Et il se tordait dans des convulsions horribles.
Ce flacon à très-large ouverture me fut difficile à trouver; je restai bien dehors une demi-heure. Quand je revins, la crise durait encore. — « Ah ! à la bonne heure! voilà un homme! » et il m’arracha le flacon
frénétiquement. Après une ample aspiration des sels, il me saisit les deux mains avec un sentiment de profonde gratitude, et je crus qu’il allait ne les plus quitter.
On le transportait le lendemain à la maison Dubois, où il expirait trois jours après, le lundi 28 janvier 1861, à dix heures du soir.
La mort, en frappant Murger si prématurément, l’a-t-elle arrêté dans son œuvre? C’est une question que l’avenir seul aurait pu décider.
Cependant, en voyant cette œuvre déjà si complète dans sa petite ordonnance, il est permis de croire que l’écrivain ne l’aurait pas de beaucoup agrandie, même en y ajoutant. Roman, théâtre et poésie, Murger semble s’être donné tout entier dans les dix ou douze volumes qu’il nous laisse.
Certes, il était d’âge à travailler beaucoup encore, et il eût sans doute encore beaucoup travaillé; mais il n’eût présumablement guère fait que se reproduire, qu’exécuter des variations sur les motifs qui lui avaient déjà réussi. Il était ingénieux, et son ingéniosité aurait peut-être su le tenir toujours dans la voie du succès sans que son monument littéraire en devînt, de façon sensible, plus considérable. Ses derniers livres sont en quelque sorte la preuve de cette opinion. Il ne s’élevait pas, il se soutenait.
Ceci, à mon sens, est une consolation pour ses vrais amis, A l’âge où il est mort, il pouvait ne laisser qu’une ébauche, qu’une chose inférieure à lui-même,
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n’étant pas complète; non, ce qu’il a la:ssé a toutes les proportions, tout le fini d’une œuvre achevée. 11 est là entier, égal à lui-même, dans l’ensemble comme dans le détail.
Beaucoup font taxé d’infécondité-, quelques-uns l’ont accusé de paresse. En ces temps de productions hâtives, semblables reproches n’ont rien qui étonne. Murger, il faut l’avouer, n’était pas un écrivain précisément taillé sur le modèle d’une locomotive. Avec lui point de trains express ni de grande vitesse; il allait tout doucement son petit chemin, et il s’en applaudissait. Que de fleurs, en effet, cette manière d’aller lui permit de cueillir en route! Quant à la paresse, qu’on relise les lettres de sa jeunesse : ce qu’il était alors, il le fut toujours depuis. Et était-il paresseux celui qui « se tuait littéralement » par la veille et par le travail ?
En somme, l’infécondité et la paresse de Murger ont produit en douze ans une douzaine de volumes dans lesquels la critique a bien peu à reprendre : la fécondité des plus laborieux pourrait se trouver heureuse d’un tel résultat. •
Murger réaliste dans la fantaisie. — Souvenirs ineffacés du premier amour. — A Marie , vers inédits. — Ce que ces vers pourraient prouver. — Balzac ; un de ses romans perdu ou égaré. —
Le Dernier Rendez-vous et la chanson de Musette.
On peut dire que toutes les œuvres de Murger ont été vécues; c’est ce qui en fait le charme et la force. Fantaisiste, à l’excès quelquefois, dans l’expression, Murger est toujours simple, toujours vrai, toujours humain dans la donnée. 11 n’a peint que ce qu’il connaissait parfaitement, c’est-à-dire lui et ceux qui l’entouraient. Ses amours surtout ont fait de trèssincères confidences au public. A ce propos, je veux reparler de Marie.
Le premier amour de tout poète est presque toujours son seul véritable ; celui-ci devient le moule dans lequel tous les autres seront en partie coulés : c’est que celui-ci déjà est moulé sur l’idéal. Aussi Marie revitelle plus ou moins dans toutes lès femmes des romans de Murger. Musette, Mimi, Hélène, Francine, Camille, etc., toutes tiennent par quelque côté à celle qui fut la passion vraie de l’écrivain.
Cette passion avait été si vraie que jamais le nom
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de Marie ne trouva Murger insensible. J1 y a six mois, comme il y a dix ans, je l’ai vu s’attendrir jusqu’aux pleurs à ce nom chéri. Il en plaisantait bien aussi quelquefois, il cherchait bien à rire lui-même de ses larmes, car une de se^ faiblesses était souvent de rougir de son cœur; mais toujours est-il que le souvenir de Marie lui demeura tendre et poignant jusqu’à la fin.
Nous croyons devoir donner ici quelques vers que le poète adressait à l’infidèle alors qu’elle se trouvait sous les verrous.