TROISIÈME PARTIE
Ce qui peut rester à dire. — L’ Ombre' au tableau. — La mort fait la vie. — Le cénacle. — Desbrosses, Montaudon, Karol, Jules de La Madelène. — Ne comptons pas nos morts. — La Bohème et ses historiens. — Le mal que les hommes vous pardonnent le moins. — Procès-verbal du martyrologe. — I.es mauvaises conseillères. — L’Évangile des pauvres gens. — Les pommes de terre crues. — Éclosion des ours blancs. — La borne-fontaine. — Karol !
Je n’ai pas eu l’honneur de faire partie de la Société des Buveurs d’eau , et je me l’explique par l’aversion naiurelle-que j’ai toujours eue pour le vin.
L’un des trois ou quatre plus anciens, et je peux dire des plus affectionnés amis de Murger, j’ai pensé qu'il y aurait peut-être pour un vrai — Buveur d’eau — et même après tout le monde, en aval des discours funéraires et en amont de la littérature, en dehors de la Bohème et des mots retrouvés, quelque chose que les autres auraient oublié et qu’il serait utile de dire.
Je vais l’essayer à ma manière et d’autant plus vo-
lontiers que ce quelque chose est surtout à la louange du loyal et charmant ami que nous regrettons.
Quant à ce que j’ai entendu appeler en littérature — V ombre' au tableau , — symbolique que je suis parvenu à comprendre sinon à expliquer, — je ne saurais l’omettre néanmoins, parce que j’aime la vérité tout entière, que pour moi toute vérité est bonne à dire, et qu’un enseignement doit se cueillir partout où il pousse, fût-ce sur un tombeau.
La mort fait la vie, et, «suivant la loi du cycle éternel, le cadavre fait germer la plante et verdir le sillon.
Demander à la vie d’un mort tout ce qu’elle peut donner pour instruire ceux qui restent, c’est honorer au mieux l’ami qu’on a perdu.
Vous rappelez-- vous, mes chers amis, le jour où nous vîmes tomber, au milieu du cénacle présidé par notre brave doyen Karol, la bonne figure de ce naïf garçon, timide, imberbe, tout rose et rond comme une pomme, rond du front, rond du menton, rond des joues, rond du nez, et nous contemplant de tout l’écarquillement de ses deux gros yeux arrondis?
Il y avait de quoi regarder en effet!
Un demi-quarteron de poètes à outrance mais absolument inédits, réunis en un tas, sans vestes ni se-
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melles, ne doutant de rien, ni de leur lendemain, ni de leur génie, ni du génie de leur voisin, ni de l’éditeur à venir, ni du succès, ni des belles dames, ni de la fortune, — de rien, si ce n’est de leur dîner du soir, trop convaincus d’ailleurs quant à la question de leur déjeuner du matin.
Tous poètes — moins un, car seul je parlais en prose; — tous ivres d’espoir, de gaieté, de vaillance, rayonnants de toutes les joies de la jeunesse et de la santé; — tous braves et loyaux, puisque la misère n’en apas fait dévier un seul et que ceux qui restent aujourd’hui s’entre-regardent fixement sans rougir, comme au temps où ils étaient jeunes.
De tous ceux-là, quelques-uns sont morts à la peine.
Desbrosses le sculpteur, — celui que vous aviez appelé Christ, tant il était bon et secourable, — mort.
Montaudon, qui étudiait la prosodie dans la même casse d’imprimerie qu’Hégésippe Moreau, — mort.
Karol, ce loyal et généreux Karol, la mère des Bohèmes, dont la porte n’avait même pas de serrure pour qu’elle pût mieux s’ouvrir à tout venant, Karol, le meilleur de nous tous, est mort à Constantinople en cherchant des élèves — pour le français.
Jules de La Madelène, — mort.
Aujourd’hui — Murger mort.
A qui le tour demain?
?se nous comptons pas, mes amis, et aimons-nous .jusqu'aux derniers.
Je veux revenir, même après vous, sur cette Bohème de notre vieux jeune temps, car en vérité plus je regarde autour de moi, moins je, puis entrevoir quelque chose qui lui ressemble aujourd’hui.
Tous en ont parlé, de notre Bohème, et l’ont paraphrasée, Murger le premier et le meilleur. Les uns ont écrit de son histoire tout juste et surtout ce qui pouvait être lu, groupant leurs personnages, rodant les angles, réglant la mise en scène avec l’adresse de praticiens consommés et insignes. Ils ont noyé les vérités brutales et horribles du fait sous les charmes habiles du dire, sous l’émotion et l’attendrissement des délicatesses sentimentales combinées par un art charmant et précieux avec le spirituel génie du rire, — de telle sorte que les yeux éblouis par les feux d’artilice de l’esprit ou voilés par les larmes du cœur n’avaient rien à voir ni à chercher au delà.
D’autres, voulant bien encore avoir de la bienveillance pour un enfant qui n’était pas le leur, se bornaient à accepter notre chère et honnête Bohème (sous bénéfice d’inventaire, bien entendu). Ceux-ci daignaient sourire avec protection à ce thème ouvert aux variations littéraires, thème facile et d’autant plus propice qu’il leur procurait l’avantage de se montrer bons
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princes1 à l’égard de pauvres hères singulièrement inoffensifs, sans fiel et pleins d’une gratitude toute prête pour le moindre signe de main. La Palferine, encore, couvrait un peu Rodolphe, et cette espèce de précédent pouvait se plaider à l’appui et comme circonstance atténuante.
Je ne parle pas de la dernière catégorie, — espèce rare, et ce- n’est pas dommage! — des dévots bilieux, des Prudhomme épileptiques de dignité, des prédicateurs quand même et autres bonnes âmes toujours prêtes à se signer en croix ou à s’indigner à la glace devant notre désordre et notre inconduite.
Je m’étonnerais pourtant volontiers, soit dit en passant, que spécialement ce coin d’honnêtes gens ait été si peu garni, car le mal que les hommes vous pardonnent le moins, après celui qu’ils vous ont fait, est surtout le mal que vous vous faites à vous-même.
1. Je me hâte de faire ici mes réserves les plus expresses, pour le cas de quelque application personnelle à propos de ce mot prince, devenu le titre consacré d’un excellent critique qui est aussi un homme du meilleur cœur.
Je ne saurais oublier tant de bonnes fois où j’ai si profondément su gré à M. Jules Janin de dire, en sa façon charmante et magistrale, les choses que je pensais moi-même, et s’il est vrai qu’un pareil certificat de similitude soit le plus grand éloge qu’on jmisse faire d’un écrivain, j’en vois peu aujourd’hui parmi ses confrères que je puisse louer à l’égal de celui-ci, pour avoir conservé leur dignité d’homme» de lettres et d’homme. Le plus honnête de nous tous se trompe parfois, par cela qu’il est homme ; mais aussi, parce qu'il est honnête, on est toujours sûr de le retrouver quand il s’agit d’un sentiment généreux et sincère.
Ce que personne n’a dit assez, je trouve, ce que les panégyristes, outrés ni même les réalistes derniers venus n’ont osé avouer, c’est le procès-verbal exact et sincère du martyrologe, c’est le détail absolu, précis, et pas du tout poétique, de cette misère supportée par plusieurs pendant un temps si long, — misère si invraisemblable et si insupposable qu’à travers les quelques dernières années qui les en séparent, elle n’apparaît aux acteurs mêmes du drame que comme les fantômes impossibles d’un cauchemar lointain.
Si j’insiste sur cette misère terrible, lamentable, ce n’est point, en ce qui me concerne, par orgueil ni même par humilité. Mais plus les épreuves furent âpres et prolongées, plus valurent sans doute ceux qui surent les supporter et ne les payèrent que de leur corps, — comme le pauvre ami d’hier! — sans que jamais leur âme faiblît ou s’amoindrît à ces chocs Sanglants et répétés. Je tiens, plus encore pour ceux qui ne sont plus que pour ceux qui restent, je tiens à dire la chose vraie : c’est que de toute cette petite pléiade, née de la famine, du froid et du vagabondage, réunie par le hasard des rencontres les plus hétéroclytes, il n’en est pas un — pas un — qui ait failli devant les mauvaises conseillères. L’estime de son voisin commandait le respect de soi-même dans cette école mutuelle de l’honneur famélique, et, au foyer vivifiant de notre communauté fraternelle, ceux qui se trouvaient privés des exemples précieux du père, des saints enseignements de la mère, purent apprendre et garder en eux
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l’évangile des pauvres gens qui donne aux plus misérables la force et la bonté. Derrière ces hommes-là que je n’ai point quittés, pas une méchante action ne se dressera pour me démentir.
11 est bien temps de restituer sa vraie signification à cet honnête vocable Bohème , si étrangement dénaturé par les dramaturges des boulevards et les vaudevillistes qui ont de V ordre.
Tant que nos Bohèmes furent réunis, ils supportèrent moins difficilement les privations, parce qu’ils réalisèrent à la lettre pendant de longues périodes l’exemple singulier d’une association où les mots tien et mien ne représentaient absolument aucun sens.
Lorsque le faisceau se rompit par suite de quelque circonstance, la lutte fut plus rude aux isolés. Je citerai tel d’entre eux qui vécut pendant huit journées uniquement de la provision de pommes de terre crues envoyée par une pauvre mère de province. 11 n’avaiè pas de feu pour les faire cuire, — mais, dit-il, il eût encore passé par-dessus cet inconvénient. Le manque total de sel l’avait surtout privé. — Celuilà est resté maigre.
Tel autre a passé une fois trois jours et deux nuits sans prendre aucune espèce d’aliments; une autre fois trois jours et trois nuits. Il dirige aujourd’hui une industrie qui débourse cinq cents francs de frais
chaque matin. Je ne parle pas de tous ces un jour et deux jours de jeune complet, service ordinaire pour tous, non admis comme temps de campagne.
Tel autre a traversé tout un hiver rigoureux, — celui de 1837 ou 1838 (éclosion des ours blancs), — simplement vêtu d’une blouse de calicot bleu et — sans chemise. Je dois reconnaître qu’elle était remplacée par un gilet de lasting. Celui-là écrivait trois ou quatre ans auparavant ses compositions du concours général à côté du jeune duc d’Aumale. Une nuit de ce dur hiver, vêtu ou plutôt nu comme je vous disais, sans gîte depuis deux soirs et à jeun dès la veille, il marchait, marchait de la Bastille à la Madeleine et retour, sans s’arrêter pour éviter toute indiscrétion des patrouilles grises. Tombant enfin de fatigue, de faim et de froid , il ôta de sa main la neige qui couvrait une borne-fontaine alors placée devant le théâtre du Cirque-Olympique ; là, il s’endormit d’un sommeil de plomb. — Je frissonne encore en me rappelant le réveil...
Il ne connaissait pas encore Karol !
Je ne puis aller plus loin sans donner un souvenir à ce brave cœur qui ne bat plus aujourd’hui même pour les autres, sans parcourir quelques demi-pages de cette existence héroï-comique, existence obscure bien qu’accidentée, qui s’est terminée là-bas, sans oraison funèbre assurément, sans tombeau peut-être,
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et qui n‘a pas même encore eu dans une seule ligne, en souvenir cordial, l’honneur d’une simple mention.
Nous sommes pourtant émus, nous tous qu’il a aimés, quand son nom vient sur les lèvres de l’un de nous...
Karol. — Procédé pour ouvrir les portes. — Bayard, Don Quichotte et saint François de Sales. — La vraie Icarie. — Le Fou-Rire. — Le Détachement du Coupon! — La rencontre. — Les mères pauvres. — Le pain de munition. — Trois parts de sa vie. — Fabrication de tuyaux de pipe. — Quarante sous... quelquefois. — Les Gallipiges. — Un faux Polonais, au mariage du duc d’Orléans. — Karol sauveteur. — La noyée de la Marne et la prime. — Table d’hôte à treize sous. — Rue Mignon. — Arrêtons les voleurs ! — Qui vive ? — Romanzoff et la cour d’assises. — Le bon faussaire. — - /? à. faire.
Notre Bohème a procédé de lui. C’est lui qui l’abritait., c’est lui qui lui donnait, non pas de quoi vivre, nul n’avait cette outrecuidance de prétentions, mais de quoi ne pas mourir.
.11 y avait bien dès hommes dans Karol. Comme beaucoup de natures de force physique supérieure, il avait la douceur et la patience inaltérables. S’il était une porte à ouvrir sans clef, il l’ouvrait d’un coup de poing, non sur le bois mais en pleine serrure. Mais lui qui arrêtait aux naseaux les chevaux emportés d’une diligence, je l’ai vu ne pouvoir répondre à l’injure et à la provocation la plus brutale que par un regard indifférent et
triste. Il tenait de Bayard, de Don Quichotte et de saint François de Sales, de ce dernier plus encore. Je ne suppose pas. que jamais homme ait poussé plus loin le désintéressement et la charité. Il avait découvert et fondé la vraie Icarie. Murger, après nous tous ou presque tous, vécut de son hospitalité que rien n’avait pu user ni fatiguer. Trapu, de face mongolique, teint olivâtre , cheveux bruns roides, yeux gros et bridés, nez. écrasé, presque imberbe, Karol n’avait guère que le défaut d’une vanité générale et tout inoffensive, un peu pour sa personne physique, un peu encore pour ses espérances d’avenir, beaucoup pour ses vers, les plus exécrables qu’il m’ait été donné d’entendre, et Dieu sait que j’ai fait mes preuves! Toujours sérieux, — était-ce à cause de la préoccupation permanente et absorbante des expédients qui nous soutenaient tous et dont nous lui abandonnions absolument le soin? — Karol n’a jamais une fois cessé de garder son impassibilité; tenant ferme et grave aux plaisanteries à brûle-pourpoint, aux quolibets, aux charges les plus énormes et aux coquecigrues les plus inouïes. Il ne se dérida jamais au milieu des éclats de la plus formidable des gaietés, gaieté qui ne se taisait ni jour ni nuit dans cet antre de Bohème, comme s’il y eût toujours eu au moins deux sentinelles de bonne volonté pour entretenir les étincelles du feu et se répéter les mots d’ordre du Fou-Bire.
Je me rappelle, entre autres, combien d’éclats con-
volsifs et de spasmes sans fin à chercher en quoi pouvait bien consister cette mystérieuse et fantastique opération qui nous intrigua toujours si vivement : le Détachement du Coupon.
Ah] les misérables Bohèmes que nous étions bien en effet, si mal doués et si pitoyablement incurables, que pas un de nous ne soupçonne, même à l’heure qu’il est, en quoi consiste ce mystère!
Ce grand prêtre de la famine joyeuse, Karol, avait vingt-quatre ans quand je le rencontrai : je crois que ce fut autour d’un feu de paille sur la place Saint- André-des-Arcs.
Il était fils d’un soldat de l’Empire, qui, tombé en morceaux de quelque fourgon près de Wilna, — après Moscou, — resta sur place, parvint à se raccommoder ils avaient la vie dure) et épousa clopin-clopant une Polonaise qui l’avait recueilli.
Le ménage avait fini par revenir en France. L’homme n’avait plus rien à faire qu’à mourir. La femme était restée sans sou ni maille avec deux fils à élever.
Heureusement qu’un jour où Dieu voulait se révéler d’une façon incontestable et clore du coup la bouche aux impies, il avait donné aux mères pauvres le secret des miracles !
Vous ne pouvez pas savoir aussi bien que nous,
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vous, nos frères qui êtes nés riches, ce qu epeut le cœur d’une mère pauvre; et en vérité le plus malheureux, le plus meurtri, le plus mauvais de nous serait un monstre s’il vous portait envie. N’avons-nous pas reçu comme exorbitante compensation à toutes nos misères l’admiration fervente et éblouie, le respect agenouillé front en terre, la reconnaissance à l’hymne ému et sans fin pour la sainte et vaillante Vertu qui vainquit toutes les morts conjurées et nous imposa à cefte vie qui ne voulait pas de nous! L’impétuosité du vent, la colère des mers, la fureur de la flamme qui mord , tord et du fer même fait de la cendre, nulle force n’égale la force de cette pâle et faible créature qui coud sous la petite lampe à côté du berceau d’un enfant chétif... C’est pour les mères pauvres que le merveilleux mystère de la maternité rayonne dans toutes les splendeurs de sa puissance. Il purifie aussitôt son élue et la sanctifie en la transformant. De la créature inerte et débile tout à l’heure, il fait l’héroïque combattante qui défie les travaux des demidieux antiques ; au plus faible cerveau il souffle l’instinct divin de la conservation et de la défense et la sollicitude haletante. C’est lui qui, dédaignant de mesurer le vent à la victime prédestinée, seirçble-se. complaire, pour mieux faire éclater sa toute-puissance, à amonceler les détresses et les angoisses devant la rpère consacrée, à prendre à tâche de fatiguer l’amour, de décourager le sacrifice, d’épuiser les larmes pour en raviver la source tarie, de flétrir le sein d’où il va
faire jaillir la vie, de pousser tous les cailloux de la route sous les pieds ensanglantés qui gravissent le Calvaire des mères pauvres, Calvaire ardu et si haut qu’il touche juste à la porte du ciel'.
Vous comprenez bien maintenant que les deux petits enfants de la pauvre Polonaise devinrent des hommes .
Bon Karol ! Je le vois encore d’ici, coupant en quatre le pain de munition qui devait nous faire quatre jours et enfilant les quatre morceaux exactement taillés dans la ficelle pendue au plafond, pour les faire défiler chaque matin à son tour l’un après l’autre.
« Je fais trois parts de ma vie, disait volontiers Karol. La première est pour la littérature. Quand je me serai fait le nom d’un grand poëte, je prendrai l’épée et je délivrerai mon noble pays (il voulait absolument se croire Polonais). Puis, la Pologne reconstituée, je m'occuperai de philosophie et de législation. »
11 n’en demandait pas davantage, — et couché sur le dos ir exhalait de son petit chibouk des rondelles de fumée qui montaient en couronne jusqu’à ce qu’elles vinssent se dissiper contre le plafond bas; fumées plus solides encore et réelles que ses rêves...
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Karol était ingénieux comme un Peau-Rouge. Isolé comme Robinson au milieu d’une société avec laquelle nous n’avions guère de commun que l’air respirable, il faisait jaillir de l’imprévu et de l’invraisemblable des ressources qu’il eût été beaucoup plus simple de demander au premier travail régulier sinon continu. Mais notre trop romanesque Karol aimait à procéder par l’absurde.
C’est ainsi qu’il avait imaginé une fabrication de tuyaux de pipe en bois de merisier et d’églantier sauvage 11 cherchait et choisissait, dans le bois de Boulogne spécialement, les pousses les plus droites, les élevait et les dirigeait jusqu’à la cueillée , émondant de son ongle les fausses pousses sur le jet. Le grand jour venu, nous nous mettions en campagne, le plus souvent lui et moi qui n’avais point de vers à faire comme les autres et à qui d'ailleurs ce genre d’expéditions agréait singulièrement. Courbés dans les taillis, nous coupions les baguettes et nous en faisions un faisceau qu’il ne s’agissait plus que de faire sortir de l’enceinte du bois sans être vu des gardes. Nous nous dirigions l’œil et l’oreille au guet jusqu’à la première porte que Karol enfilait bravement les mains dans les poches. Je marchais alors deux cents pas bien comptés, le long du mur, dans la lisière du bois : un coup de sifilet m’annonçait une pierre qui m’arrivait de l’autre côté du mur, et je faisais réciproquement accomplir le même trajet que la pierre au faisceau de baguettes que Karol rece-
vait au vol. Puis de rattraper mon chef et de rentrer ensemble au logis.
La partie périlleuse accomplie, restait le travail assez difficultueux de perforer nos baguettes d’un bout à l’autre. .T’installais le fourneau de terre, je soufflais le feu et faisais rougir les numéros gradués de tringles en fer que Karol empoignait, la main garnie d’un lambeau de torchon, et plongeait adroitement au milieu du bois. La grande difficulté était de procéder graduellement et sans se presser, de pousser droit afin de ne pas faire éclater l’aubier ni l’écorce. Karol, qui n’aurait confié l’administration de ses tringles en fer à personne, était fort adroit, et nous arrivions quelquefois, après une bonne journée de travail, à avoir perforé une douzaine de tuyaux d’un à deux mètres de longueur.
Vous pouvez apprécier l’abominable goût que ce procédé barbare infligeait à tout jamais au tabac dont la fumée devait traverser ces conduits. Mais comme nous n’étions pas destinés à les fumer, la question restait secondaire.
Et Karol prenait les tuyaux et se dirigeait vers les bureaux de tabac du centre de Paris, — du diable si je l’aurais suivi là, par exemple ! — entrant bravement dans chaque boutique jusqu’à ce qu’on eût consenti à
acheter le « travail d’un malheureux réfugié. »
11 est arrivé à Karol de rapporter quelquefois jusqu’à quarante sous.
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Et ses Qcillipiges! un système à lui, baptisé par lui , pour capter, sans franchir la haie, les oies de son prochain.
Une ficelle, un hameçon et un morceau de pain, c’était tout; mais ce n’était pas encore assez, car il faut reconnaître que son système, même avec additions et perfectionnements, ne put jamais nous donner des résultats sérieux.
— Tu peux dormir en paix, mon vieux Karol; car il était écrit que tu ne saurais accomplir le seul gros forfait que tu aies médité, et si les gardes forestiers ne t’ont pu garder rancune de ton péché caché, nulle ombre de garde champêtre ne viendra tirer les pieds de ta conscience pour délit de maraudage qualifié.
J’ai dit que Karol voulait absolument se croire Polonais. Dans ce mensonge inoffensif, qu’il s’est toujours obstiné à se persuader à lui-même, je retrouve assurément pour une part la satisfaction d’un petit sentiment d’importance niaise à s’attribuer une origine exotique, — car notre cher Karol aimait le drapé , comme nous le lui reprochions à la journée; — mais j’y vois surtout un bon sentiment qui le portait à faire bande avec les malheureux et les opprimés. Karol était citoyen-né de toute contrée où il y a des coups reçus ou à recevoir. — Aussi, faux Polonais était-elle, de nos plaisanteries dont nous ne lui marchandions pas la mesure, celle qu’il lui était le plus difficile d’accepter.
Il ne manquait jamais d’y répondre par un long discours en plusieurs points que nous ne lui avons jamais laissé finir.
Lors des fêtes du mariage du duc d’Orléans, où plusieurs personnes furent étouffées, nous nous étions portés , — à peu près à jeun , comme d’ordinaire , — au Champ-de-Mars, dans l’espoir d’attraper quelques baguettes du feu d’artifice. Au retour, — nous étions à l’extrémité du Pont-Royal, au pied des Tuileries, — une nouvelle panique vint tout à coup exercer une presse effroyable dans la foule déjà si compacte qu’on avait peine à respirer. A gauche, à droite, des cris aigus de femmes et d’hommes perçaient la clameur générale. A trois pas de nous, un homme , — je le vois encore , l’œil hagard , la bouche ouverte, — allait disparaître englouti sous cette houle humaine. — Sauvez mon enfant! cria-t-il d’une voix étranglée. 11 étreignait un petit garçon qu’on n’apercevait pas. — « A nous, les amis ! » dit Karol ; et faisant des épaules et des coudes une trouée violente, nous arrivons au pauvre père que nous parvenons à dégager en l’entourant. Karol soulève d’une main l’enfant, le campe à cheval sur son cou de proconsul, et nous marchons près de lui, entraînant le père éperdu.
Peu à peu, l’air se fait autour de nous, la marche devient plus libre, nous sommes au pont des Arts. Effusion de remerciements du père, qui veut à toute
force débarrasser Karol de son fardeau; mais Karol, tout fier, n’en lâche rien : il l’eût plutôt porté jusqu’à Alfort. Enfin, au Pont-Neuf, Karol, bien qu’à regret, dépose à terre le petit. Nouveaux remercîments du père : le brtve homme pleurait. 11 tire sa carte de son portefeuille, et, se mettant lui et tout ce qu’il a à notre disposition, supplie Karol de lui dire comment il peut lui témoigner sa reconnaissance... Nos yeux durent s’écarquiller : il y avait là un horizon de pains de quatre livres à fasciner... — Nous regardions Karol r Karol, sans broncher, refuse par un seul geste, mais d’une telle noblesse!...
— Au moins, monsieur, dites-moi votre nom ! que je sache le nom du sauveur de mon enfant!
Karol, se rejetant d’un pas en arrière, la main dans sa blouse, vu l’absence du gilet :