‹ Histoire de MürgerChapitre 6 sur 28 · HENRY MURGER · texte numérisé non relu

HENRY MURGER

Dans le beau mois d’août où l’on fête Marie,

J’ai, poëte amoureux, l’an dernier, à genoux,

Donné ce livre avec une branche fleurie D’oranger, exhalant les parfums les plus doux,

A celle que j’aimais — que peut-être encor j’aime —

Et, me récompensant de ces présents divers,

Sa bouche me donna — je m’en souviens quand même — Plus de baisers qu’il n’est en ce livre de vers.

La fleur avant le temps sur son sein s’est fanée,

De mon amour la fleur était l’emblème, ainsi ;

Parfums jumeaux ayant la même destinée,

Dès que l’un fut flétri, l’autre le fut aussi.

Le bleu myosotis qui naît au bord des grèves Par son étui d’azur ne sut se protéger,

Et ses feuillets , dorés comme l’étaient mes rêves,

Ont eu le même sort que la fleur d’oranger.

Ces plus chastes feuillets du plus chaste poëte Disent : N'oubliez pas ! avec leur voix de fleur ;

Quand ils viennent vers toi battus par la tempête,

Frère, entends leur appel, viens leur ouvrir ton cœur.

Ces vers sont faibles sans doute, mais ils disent le sentiment qui les Inspira, et c’est à ce titre seul que je les transcris. Du reste, l’art vit mieux de souvenirs

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que de réalités immédiates. Il fera plus tard de meilleurs vers qui, pour moi, ne vaudront pas ceux-là.

Une chose étrange, c’est que lorsque Murger voulut, dans les Amours d’Olivier, peindre ainsi sa Marie tant aimée : « C’était une femme de cette race frêle et mala- « dive où les poètes de l’école poitrinaire vont ordi- « nairement chercher leur idéal... Ses yeux d’un bleu « indécis s’allumaient parfois d’un éclair fugace aux « lueurs duquel son visage, ordinairement calme et « pâle, s’animait et se colorait à la fois, etc., » il traça, non pas le portrait de Marie, mais celui de Mimi, dont vous pouvez lire l’histoire dans les Scènes de la Bohème.

Nos objets d’art. — Douze étages. — Le bureau maître Jacques.

M. de Biévüle. — Madame Léontine Volnys. — La famille de Lureau.

Notre chambre était longue et étroite, de sorte que mon lit de sangle, tendu parallèlement à sa profondeur, ne laissait plus qu’un étroit passage, précisément de la largeur de la porte, pour arriver à la fenêtre en tabatière. Ce châssis vitré éclairait un vieux bureau chargé de livres, de papiers épars, de pipes et de cornets à tabac éventrés. Trois assiettes de faïence, deux verres de cabaret et des fourchettes de fer jouaient là le rôle d’objets d’art.

'Pour arriver dans cette forteresse aérienne, nous gravissions l’escalier de service dont chaque étage était divisé en deux par un large palier et n’avait jamais vu de quinquet allumé, de sorte que mon excellent père, accomplissant un soir pour la première fois ce travail, si pénible pour sa taille et pour sa corpulence, de monter jusqu’à notre nid, nous dit en arrivant hors d’haleine :

— Sacredié ! garçons, vous demeurez bien haut ; j’ai compté douze étages!

Dix ans après, Murger avait un nom, et quand je rappelais à mon père qu’il l’avait vu dans la chambre de la rue Montholon, il répondait :

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— Ah ! oui, je me rappelle ; ce gros garçon que je trouvais toujours couché!...

En effet, Murger travaillait toutes les nuits et dormait tous les jours, de sorte que son lit barrait la porte.

Le bureau dont, comme on l’a vu, les emplois divers étaient déjà innombrables, servait encore de marchepied quand nous voulions fumer une pipe sur le toit en humant la brise du soir. En nous penchant un peu sur la gouttière nous ne pouvions pas découvrir le pavé de la rue, mais nous pouvions contempler — sans qu’ils l’aient jamais soupçonné — madame Léontine Volnys jouant, sur le balcon du premier, avec sa petite fille, et M. de Biéville, son voisin, en robe de chambre, fumant un cigare sur le balcon du quatrième.

M. de Biéville venait de faire jouer, au Gymnase- Dramatique, les Enfants de troupe, avec Bouffé dans le rôle de Trim, un des plus grands et des plus fructueux succès de cette époque.

— Dire que celui-là pourrait nous faire recevoir tout de suite quelque chose quelque part ! disait gaiement Murger. Laissons-nous glisser, tombons à côté de lui et implorons sa collaboration!...

A côté de nous, dans le même corridor, demeurait ce bon Lureau, l’acteur aimé du Théâtre des Célestins, à Lyon. — Lui aussi est mort bien malheureusement il y a quelques mois, laissant une veuve et six enfants. Lureau jouait alors au théâtre Comte les rôles de

père, et il les jouait plus péniblement encore chez lui... Le ménage se composait de lui, de sa femme, d’une petite fille au maillot, et d’une vieille femme qui l’avait recueilli orphelin. Il faisaitvivre toute cette famille avec des appointements de 70 francs par mois. J’ai rarement vu un pareil exemple de courage modeste et persévérant : il copiait pour de jeunes auteurs des manuscrits de vaudevilles à 2 francs 50 l’acte, et mettait, à 25 centimes le cent, sur des enveloppes de papier gris, des adresses prises dans Y Almanach Bottin. Une entreprise de distribution d’imprimés à domicile lui en demandait plus qu’il ne pouvait en fournir, et, chaque matin, Murger et moi lui en écrivions deux ou trois centaines, et acceptions pour salaire une tasse de café au lait...

Oh ! les bonnes gens que les gens pauvres !

Cependant, Murger se sentait toujours attiré vers le quartier latin, où je ne pouvais pas le suivre. Là il devait rencontrer tous les jours quinze ou vingt camarades qui se réunissaient ordinairement chez Karol, rue Saint-Jacques : un grenier divisé en deux compartiments.

L’hiver de 1840-1841 s’annonçait comme un hiver sérieux, — favorable peut-être aux biens de la terre, mais dur aux poètes, — et la chambre de la rue Montholon n’avait pas de cheminée, un meuble utile pour nous à certains jours. Voilà pourquoi Murger passa les ponts, pendant que je m’élevais jusqu’à la rue de La Tour-d’Auvergne.

La chambre de la rue de La Tour-d’ Auvergne. — Splendeurs.

Un papier neuf.

Je ne puis guère savoir qui habite aujourd'hui cette chambre de la rue de La Tour-d’Auvergne, nos 1 et 3; mais si les échos peuvent, après vingt ans, se réveiller pour répéter les bruits qu’ils ont entendus, si les souvenirs peuvent parfois se faire au moins visibles, voltiger comme des fantômes ou seulement comme des rêves dans les murs qui les ont vus éclore, je dois trembler pour le repos du locataire.

« L’escalier au fond de la cour, au cinquième, la « porte à gauche! » vous dira aujourd’hui le nouveau concierge, comme disait autrefois cette bonne madame Fleury, une concierge comme il n’y en a plus, ou bien sa fille Eulalie, une jolie brune de dix -huit ans comme il y en a encore !

Mais je laisse parler Murger :

« C’était une petite chambre si basse de plafond « qu’un homme d’une taille un peu élevée n’aurait pu « y garder son chapeau. Elle était éclairée d’un côté « par une petite fenêtre donnant sur la cour, et d’où « l’on apercevait les hauteurs de Montmartre. Un

« autre jour était pratiqué au fond ; c’était un châssis « mobile ouvrant sur les jardins d’un pensionnat de « jeunes demoiselles. De là on apercevait une partie « du panorama de Paris... » (Le Bonhomme Jadis.)

« Melchior (il s’appelait Melchior) habitait rue de La « Tour-d’Auvergne une chambre de cent francs dans « laquelle il faisait de la poésie lyrique... » (Un Poète de gouttières.)

« Je me méfie beaucoup, disait un de ces sceptiques ; « j’ai été autrefois aux mercredis de Rodolphe — rue « de La Tour-d’Auvergne. — On ne pouvait s’asseoir « que moralement, et on buvait de l’eau peu filtrée « dans des poteries éclectiques. » (Vécu de Charlemagne, scènes de la Bohème.)

11 me faudrait multiplier ces citations, ne fut-ce que pour prouver que l’on pouvait trouver alors pour cent francs par an une chambre — avec cheminée !

Au bout d’un mois à peine, Murger passa de nouveau les ponts, et nous recommençâmes à faire ménage ensemble. Karol n’avait plus pour domicile fixe qu’une branche d’arbre, « avenue de Saint-Cloud, — (( dans le troisième arbre à gauche, en sortant du bois « de Boulogne, — sur la cinquième branche. » ( Ali- Rodolphe, ou le Turc par nécessité. ) On pouvait y coucher dix, mais on ne pouvait pas y porter un lit, et Murger avait sauvé le sien.

Là commencèrent nos splendeurs.

Ici les souvenirs et surtout les noms arrivent en

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foule à ma mémoire. De grâce, laissez-moi saluer les morts en passant !

Alexandre Bouché, un beau et digne jeune homme, un enfant de Bordeaux parlant peu et toujours à mivoix, flegmatique comme un Hollandais et n’ayant que dans son cœur la sève exubérante de ses compatriotes, un camarade doux et indulgent; ce pauvre Alexandre est l’auteur de joyeux vaudevilles. Il dort maintenant, 'lui aussi, dans ce cimetière Montmartre, où l’ont suivi Murger... et tant d’autres !

Alexandre Bouché, venu à Paris avec Millaud, son camarade d’enfance, m’avait fait entrer comme rédacteur au journal judiciaire VAuclience. Murger joignait, aux ùO francs que lui donnait M. Tolstoï, le produit de quelques nouvelles que Bouché lui faisait passer dans la Gazette de la jeunesse. Nous étions riches!

Murger avait loué d’abord sur le même carré, pour b 0 francs par an, un petit cabinet dont nous n’avions pas tardé, par une fatuité sublime, à faire notre cuisine, je ne sais plus quel médecin nous ayant ordonné à tous les deux de vivre de viandes grillées ou rôties. — O bon docteur!

Les plus courtes prodigalités sont les meilleures ; le cabinet fut rendu promptement- au propriétaire. Mais cette économie devait, selon nous, parer à la dépense d’un papier frais, à neuf sous le rouleau — tout collé!

C’était un papier vert à losanges; et quand le colleur nous annonça qu’il en avait tout au plus encore

HISTOIRE DE MIJRGER.

pour une petite heure, j’allai, — pour la première fois, — accompagné de Murger, toucher chez M. Guyot le père, agent des auteurs dramatiques, ma moitié des droits d’un vaudeville intitulé la Justice de paix, joué au théâtre Saint-Marcel. Nous allions là avec quelque défiance, car Murger me rappelait en chemin qu’à la première représentation le public se composait exclusivement de nous deux dans une première loge de face, de mon collaborateur (Desperières) dans l’avantscène, d’Alexandre Bouché seul aux stalles d’orchestre, et de six claqueurs au parterre. Cependant les dixhuit représentations avaient produit (à h p. 100 de la recette brute) une somme de 27 francs, soit 13 francs 50 centimes pour ma part : tout juste le prix du papier, y compris le pourboire.

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Le travail nocturne. — Le café noir. — La prose gaie , les vers tristes. Le purpura.

Nous sommes arrivés à l’année 1841 ; Murger n’est déjà plus le gros garçon rosé et naïf que j’ai fait connaître. Les privations, les chagrins réels et les mélancolies factices ont déjà quelque peu creusé ses joues et bistré son teint ; cette barbe multicolore qu’il donne au personnage de Rodolphe commence à pousser en toute liberté et caractérise déjà sa physionomie. Les veilles surtout lui sont funestes; mais, pour lui, la verve, l’inspiration, quel que soit le nom que vous donniez à cette fièvre capricieuse, ne descend qu’avec la nuit et se dissipe aux premières lueurs du jour. Il faut en profiter, il faut que la nature cède quand même! Quel sommeil vaudra pour lui l’âpre volupté de l’enfantement?... Il ne faut pas que ce bonheur d’imagination le trouve endormi. Du café! du café!...

Quand Murger, plus tard, va vouloir se raconter, ce sera pour se railler lui-même; il sera Melchior, le poète de gouttières, posant pour la statue de laFatalité, « se drapant prétentieusement dans sa sainte misère, » désolé de sa « rubiconde santé, ambitionnant l’hôpi-

« tal et ne désirant rien tant qu’une bonne maladie « qui lui permettrait d’aller à son tour chanter un « hymne à la douleur sur un grabat de THôtel-Dieu; » ce Melchior enfin qui finit commis chez un agent de change, « aussi possédé de la fièvre des chiffres qu’il « le fut jadis de la fièvre des rimes... »

Comment auriez-vous jamais pu croire que Murger eût posé lui-même et devant lui-même pour ce portrait-charge?

Rien n’est plus vrai [pourtant, il fut Melchior, plus la bonne foi, plus le talent réel et la vocation sérieuse. Il fut alors ce qu’il appellera plus tard un poète pleurard.

M. Jules Janin, dans un dernier feuilleton sur Murger, remarque, sans pouvoir se l’expliquer, dit-il, que sa prose est gaie et que ses vers sont tristes. En effet, les vers ont été écrits, la plupart du moins, par Murger-Melchior, de 1840 à 1844, et la prose date de cette transformation soudaine à laquelle il fait allusion en ces termes :

« .'..Bref, je crois qu’il (Olivier) commence à se « fatiguer lui-même d’égrener toujours le même cha- « pelet mélancolique. Au milieu de son chagrin, il a ((- parfois des bouffées de grotesque qui indiquent en « lui une source de comique bien plus franc que son (( sentiment mélancolique, qui est plutôt un écho que « le vrai cri d’un cœur profondément atteint... » ( Les Buveurs d'eau. — Francis .)

Mais s’il y eut un peu d’emphase dans les élégies

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parlées ou écrites de Murger, son exaltation fut sincère et ses souffrances furent trop véritables. Qu’il se soit dit en se couchant sur le lit de l’hôpital, appliquant comme topique à ses douleurs les caresses de ses vanités : Je vais un peu mourir comme Gilbert et Hégésippe Moreau; ou, sous une autre forme, comme Nunez, le poète des Asturies : J’étais poète, me voilà à l’hôpital ; j’ai fait mon' chemin !... C’est possible, mais la maladie était sérieuse et cruelle, le sang s’était bien réellement appauvri par les privations et les veilles; l’abus du café avait bien vraiment développé un terrible purpura, éruption intermittente qu’on ne simule pas comme Melchior simulait la petite toux sèche, premier degré de la phthisie pulmonaire. Une fois par semaine, à jour et à heure fixes, tout son corps devenait pourpre, et, quand il quitta l’hôpital Saint-Louis, les médecins, je m’en souviens, lui dirent : « Ne vous croyez pas guéri, la cure sera longue et dépend des soins que vous prendrez de vousmême ; vivez régulièrement, abstenez-vous de café et couchez-vous de bonne heure!...» Ce qu’il s’empressa d’oublier... D’ailleurs, à quoi bon s’en souvenir?

Il écrivit à cette époque et pour la première fois un ou deux volumes de prose ; je ne me rappelle plus rien de ce roman, que l’on retrouvera peut-être dans ses papiers.

— J’ai invité un ami, un poète, à déjeuner pour dimanche, me dit-il un matin; il se nomme Léon Noël. C’est ton compatriote ; il est Orléanais.

Le dimanche suivant, en effet, l’ami Noël arrivait, et nous nous reconnaissions pour avoir été à l’école ensemble dans notre ville natale, — il y avait déjà bien longtemps !

Voici que recommence une nouvelle intimité à trois. Pendant trois mois on rencontrera toujours l’un de nous sur le chemin qui de la rue de La Tour-d’Auvergne conduit à la rue du Fouarre, petite rue basse et sombre située derrière Notre-Dame, entre la place Maubert et l’Hôtel-Dieu ! Les vers écrits, discutés, corrigés, s’empilent sur les pages de nos recueils, et, poètes anonymes, nous daignons souvent, dissimulant notre auréole, nous déguiser en jeunes bourgeois pour courir dans les bois de Ville-d’Avray, — nos bois de Ville-d’Avray, — le but inévitable de toutes nos excursions champêtres. Sans doute, le dimanche ils appartiennent à tout le monde, mais dans la semaine nous y sommes les maîtres absolus, et nous y allons faire concurrence aux oiseaux jaseurs. Jamais, peutêtre, depuis que le cours naturel de la vie nous a jetés sur des routes diverses, jamais nous ne nous sommes rencontrés sans causer du vieux vieux temps :

Ce n’est plus qu’en fouillant la cendre Des beaux jours qu’il a contenus,

Qu’un souvenir pourra nous rendre La clef des paradis perdus !

Et jamais nous n’avons évoqué ce vieux temps sans retrouver un bon sourire pour les bois de Ville-

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d’Avray, — certaine promenade surtout : grimpés tous les trois dans le feuillage, — chacun sur son arbre — improvisant un opéra, paroles et musique, des hymnes à la nature et au printemps, des solos très-courts, des duos souvent interrompus, mais des trios interminables, enfin des chœurs d’une harmonie à faire frémir les blonds enfants de l’autre bord du Rhin.

Et puis nous voilà descendus au pied de nos arbres, et nous nous dirigeons vers Saint-Cloud, — la faim chasse les loups du bois. — En route, nous comptons nos gros sous et nous posons cette alternative : Dîner et revenir à pied, ou bien monter en wagon et nous coucher le ventre creux?... Cependant, nous revînmes en chemin de fer, et, à Paris, nous dînâmes... comment? Pas un de nous trois ne se l’est rappelé.

Le noyau du cénacle. — Ijes Cariatides , de Banville. La bosse du prosélytisme.

J’ai parlé — ou plutôt j’ai cité Murger parlant luimême — de sa « manie » d’acheter et de lire tous les volumes de vers qui avaient eu l’heureux privilège de rencontrer un imprimeur. L’apparition d’un de ces volumes fut pour nous un événement : c’était la première publication de Théodore de Banville, les Cariatides.

Si quelque chose peut prouver au moins la bonne foi avec laquelle nous comparions, pour nous juger nous-mêmes, nos essais avec ceux des poètes édités, c’est bien l’espèce de stupeur que nous causa la lecture des Cariatides. Tout ce que nous savions de Banville, c’est qu’il avait dix-neuf ans à peine. Il était plus jeune que nous trois, et chacun de nous, baissant la tête, reconnaissait la supériorité de l’heureux poète imprimé tout vif. Pour Murger — le Murger d’alors — et moi, la défaite était évidente et vraie; pour Noël, qui se proclamait vaincu plus douloureusement et plus énergiquement peut-être, je crois à présent que nous nous trompions. Cherchant la forme grandiose, le dessin sévère, le contour large et abstrait, il savait néanmoins sentir et manier mieux que tout autre le rhythme gracieux; mais, toujours dans le sentiment idéal et

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chrétien, il était et il voulait systématiquement rester l’enfant de cette école de 1825, beaucoup plus classique dans la véritable acception du mot qu’elle ne le pensait elle-même et dont la personnification est Lamartine ; Victor Hugo, avec sa puissante et vigoureuse personnalité, en avait déjà beaucoup modifié les procédés. Rien peut-être n’est plus propre à démontrer le danger des solitudes, solitudes à deux, à trois ou à dix, dans lesquelles la première impression se perpétue, s’obstine, grandit dans son cercle, sans souci des éléments nouveaux que pourraient apporter les émanations extérieures. Eût-on la vérité pour centre, on la voit mal ou incomplètement quand on veut limiter son rayonnement par une circonférence, si étendue qu’elle soit. Cette forme matérialiste et païenne si audacieusement ressuscitée tout à coup, cette fantaisie aux mille nuances changeantes, cette grâce à la Ronsard, ce culte de la couleur ponctuant la strophe d’images positives et bien accusées, renversant le vieil Olympe de convention amoindri par les poètes du xvme siècle, pour remonter à une érudition mythologique toute grecque comme Théocrite et Anacréon, toute latine comme Ovide et Horace, tout cela, mis en œuvre par un talent éminemment fin et distingué, devait nous éblouir, et nous éblouit d’abord.

La bataille était bien perdue, sans doute; mais devions-nous pour cela désespérer de la campagne?

— Il faut absolument que je voie ce Ranville, nous dit Murger; Nadar le connaît, il me conduira chez lui.

Où Murger avait-il connu Nadar? Chez Noël, je crois.

En effet, un ou deux ans après, nous nous trouvions chez Banville avec Baudelaire, Nadar, Vitu, Pierre Dupont et Vernet le miniaturiste.

Non-seulement Murger collectionnait les poésies éditées, mais il collectionnait aussi les poëtes inédits; il avait alors la bosse du prosélytisme. Pendant plusieurs mois il fit venir chez nous un garçon d’une vingtaine d’années, ayant peut-être appris un peu à lire et à écrire — en gros — dans une école des Frères, à son village natal, mais n’ayant, pour sûr, jamais appris à parler; il était porteur de journaux, ce qui lui laissait ses journées libres. Il avait entrepris un vaste roman historique — et quelle histoire ! — Il commença cent fois peut-être le premier chapitre; mais son imagination ne le conduisit jamais au delà de dix lignes. J’observais curieusement ce pauvre B... qui jamais n’exprima, soit verbalement, soit par écrit, quelque chose qui pût ressembler à une idée, et je ne comprenais pas la foi obstinée de Murger, qui prétendait avoir découvert un grand esprit inculte. Si l’événement n’a pas donné complètement raison à ces prévisions de la grandeur future de R..., il a du moins donné tort aux miennes. En 18à5, j’appris que R... avait fini par apprendre la théologie, et était un des rédacteurs d’une revue religieuse ; mais nous ne l’avons jamais revu. Il est vrai qu’il est aujourd’hui clarinette dans un régiment de ligne.

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Enthousiasmes intermittents. — Un pressentiment.

La nuit factice.

On voyait parfois sourdre en Murger des enthousiasmes intermittents pour la peinture, pour la musique, ou même pour des arts professionnels moins abstraits, la médecine ou la chirurgie. Ces crises duraient ordinairement deux ou trois mois, et il s’en réveillait toujours sachant quelque chose de plus. La peinture, ses premières amours, lui revenait souvent en mémoire, et il s’éprenait alors d’un retour de fantaisie avec une ardeur sans trêve. Il allait au Louvre voir travailler ses amis les peintres, et il connaissait le musée mieux que pas un. Il étudiait non plus la peinture, mais l’histoire de la peinture, ou plutôt l’histoire des peintres et des tableaux célèbres ; se reconnaissant inhabile dans cet art comme exécution, il en synthétisait la science, et se préparait ainsi ces comparaisons et ces images qui fourmillent dans ses livres. Puis, pendant trois mois encore, vous l’entendiez parler exclusivement musique, et traduire sa pensée en récitatifs. Le séjour qu’il avait fait pour son

propre compte à l’hôpital Saint-Louis, ses liaisons de camaraderie avec les étudiants en médecine, cette avidité naturelle en lui de tout voir et de tout connaître, le servaient merveilleusement, sans qu’il s’en doutât alors, pour les descriptions réalistes dont il devait avoir besoin plus tard dans ses livres. Voyez dans les Amours d'Olivier, je crois, les détails* d’une amputation : comme chaque personnage est à sa place! comme chaque mot tombe juste 1

Je retrouve dans un de ses romans (le Sabot rouge) une description des diagnostics du charbon inoculé, émouvante à ce point qu’elle indique presque une secrète terreur, — quelque chose comme un pressentiment.

Quand il sortit de l’hôpital , encore sous l’impression des recommandations sérieuses et menaçantes de la Faculté, il voulut s’abstenir de café et pour cela il lui fallait renoncer au travail nocturne. Nous imaginâmes de fermer en plein jour les volets, de calfeutrer les fenêtres , d’allumer la chandelle , enfin nous voulûmes essayer de tromper la Muse par cette contrefaçon de la nuit. Malheureusement le stratagème n’eut aucun succès ; cette clarté du jour que nous ne voyions plus, ces bruits, ces mouvements du jour que nous nous efforcions de ne plus entendre, nous les sentions au dehors; les instincts, ou, si vous voulez, les habitudes ne se laissent pas prendre à ces subterfuges d’écolier.

Jusqu’au dernier moment, Murger a travaillé la

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nuit, et la journée n’a jamais commencé pour lui avant deux heures de l’après-midi.

Je viens de lire le volume de vers qu’il publiait quand il a été surpris par la mort. Le Testament est une pièce toute nouvelle ainsi que la plupart de celles que les journaux ont reproduites. En revenant à ses travaux du temps passé, il dut, à son insu peut-être, retrouver sous sa plume le ton mélancolique. L’élégie est devenue spirituelle, la sensibilité est devenue ironique; mais l’esprit est triste et l’ironie est amère.

Au mois de septembre 1841, je tombais gravement malade à mon tour, et, pendant huit ou dix jours, Murger ne quitta pas mon lit; puis, quand une convalescence douteuse me rendit la force d’aller chercher à la campagne le repos et un rétablissement complet, sur la recommandation de madame Fleury la concierge, le propriétaire (dont je n’ai jamais su le nom) consentit à accepter Murger en mon lieu et place , comme locataire titulaire et responsable seul des 25 fr. à échoir à l’expiration du terme courant et de tous autres termes à venir. Et je partis pour plusieurs mois»

Je m’étonne de ne retrouver aucune lettre de Murger. Je crois me rappeler vaguement que je les lui rendis toutes sur sa demande, il y a cinq ou six ans* quand il forma le projet de préparer sa propre biographie. Je le regrette, car elles n’ont pas été retrouvées dans ses papiers, et elles offriraient ici plus d’intérêt que ces pâles souvenirs trop rapidement entassés.

Les veilleurs. — Comment fut fondée la société des Buveurs d'eau.

Quand je revins, au mois de décembre, la société des Buveurs d’eau était fondée.

J’allais souvent chez Murger le soir et j’y trouvais toujours nombreuse réunion. Nos amis, en se retirant vers minuit, ne laissaient jamais moins de quatre ou cinq veilleurs pour travailler à une lumière et à un feu communs. Madame Fleury nous connaissait tous, et jamais il ne lui vint à l’esprit que le locataire d’une mansarde n’eût pas le droit, comme un locataire du premier, de recevoir ses amis à sa volonté, en tel ou tel nombre, à toute heure du jour et de la nuit.

Nous ne l’avions pourtant pas corrompue par de riches subventions !...

Il est vrai qu’on ne nous entendait jamais chanter ni crier : c’était toujours une discussion amicale, quelquefois animée, mais jamais bruyante au point d’attirer les réclamations des voisins. Individuellement, chacun pouvait avoir ses instincts, ses goûts, sa manière d’être et de paraître; mais, réunis, nous devenions tous, sans calcul et sans préméditation, les

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parties obéissantes d’une seule intelligence dont Vart était l’unique préoccupatiqn. La conversation générale, théorie ou critique, ne s’éteignait pas, mais, tour à tour, l’un ou l’autre s’isolait pour songer à son œuvre.

Voilà des mots qui ont bien l’air quelque peu ambitieux et emphatique ; mais que voulez-vous ? Pour unique excuse — et à satiété — je répéterai que nous étions convaincus.

C’était J, Desbrosses ( Christ ) esquissant ses projets de monuments et de statues ; c’était son frère (le Gothique) cherchant des effets de paysage , c’était... c’étaient tous, se critiquant, se jugeant mutuellement et surtout se venant en aide les uns aux autres.

Je crus pourtant remarquer plusieurs fois que ma présence dérangeait un peu l'harmonie de ce concert. J’entendais des phrases contournées, des sens suspendus, des mots qui évidemment en déguisaient d’autres; et tout le monde, excepté moi, paraissait posséder la clef de ces sous-entendus. Je n’en fus d’abord ni alarmé, ni étonné : Murger et Noël étaient seuls mes amis ; les autres étaient plus ou moins les amis de Noël et de Murger, mais n’étaient pour moi que des camarades et des confrères ; cependant, impatienté, je cessai mes visites du soir. Au bout d’une semaine, on l’avait remarqué, car Murger vint solennellement m’inviter — et de la part de tous — à me rendre le soir même chez lui pour y recevoir une grave communication.

Je me trouvai au rendez vous à l’heure dite, et le

cénacle était au grand complet : le président (Noël), derrière la table et en possession de l’unique chaise encore pourvue de son dossier; à sa droite et à sa gauche, Murger, secrétaire, et Christ, secrétaire et trésorier !

Ce fut, je crois, Murger qui, après que j’eus promis le secret en cas de refus, m’exposa quels étaient l’origine et le but de la société des Buveurs d’eau, me fit connaître les statuts et me proposa la formule du serment. Il n’y avait, pour l’admission, ni cérémonie bizarre, ni engagements terribles* ni parade d’emblèmes ridicules, comme on l’a dit alors et comme on l'a imprimé depuis pour trouver matière à raillerie ; la mise en scène était au contraire fort simple, — simple à ce point que je m’en étonne aujourd’hui en songeant à l’âge que nous avions alors.

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Procédés littéraires. — Aventures imaginaires de personnages réels.

Christ. — Une idée fixe. — Champfleury. — Dernières rencontres. — Aux jeunes gens des écoles.

J’ai dit assez que la plupart des volumes publiés par Murger — surtout les premiers — sont écrits sous l’inspiration de souvenirs. On aurait tort cependant d’accepter comme réalités absolues toutes ses nouvelles et tous ses portraits. Il serait plus juste de dire qu’il imaginait des fables et des incidents que sa mémoire peuplait de scènes et de personnages modifiés selon les exigences de son plan. Ainsi Melchior , Olivier et Rodolphe réunis sont bien Murger, mais aucun de ces portraits, isolé, ne s’appliquerait à lui. Le peintre Lazare rappelle bien Karol, et je ne crois pas cependant que celui-ci se soit jamais trouvé dans aucune des situations où Murger le place ; la scène qui me paraîtrait la plus vraisemblable serait la rencontre nocturne de Lazare et d 'Olivier à la halle. (Voir les Amours d'Olivier.)

Jacques D..., du Manchon de Francine, Antoine, r homme au gant des Buveurs d'eau, représentent bien notre pauvre ami Christ, avec sa loyauté sévère, sa

conscience rigide, son exaltation réfléchie, la sérénité du courage et de la foi, celui qui, a écrit Murger, « mourut à l’hôpital, sans pose, en faisant la laide gri- « mace des agonisants. »

Un souvenir de ce bon Desbrosses :

Je ne sais quel espoir vague de plusieurs millions lui était venu d’Amérique. Il avait aussitôt tracé le plan d’une sorte de phalanstère spécial pour les Bohèmes éreintés : vestibule avec attributs, dortoirs, réfectoires, chambres de travail pour les poètes, rezde-chaussée pour les sculpteurs, greniers pour les peintres, escaliers peuplés de statues symboliques, etc. rien n’y manquait. Là seraient les cuisines! chacun aurait son jour de corvée, tout était disposé, convenu., puis il passa au devis :

— Je n'aurai jamais assez! s’écriait-il avec un naïf désespoir.

On aura remarqué sans doute trois Nouvelles qui reproduisent la même idée : dans le Manchon de Francine , Jacques D..., ayant vu mourir sa maîtresse adorée, trouve quelque part une pauvre fille qui ressemble à la morte : il l’habille des mêmes robes, il lui impose les mêmes coiffures, il la conduit dans les mêmes bois, dans les mêmes allées où il s’est promené avec Francine, et il semble mourir épuisé des efforts qu’il a faits pour donner la vie à cette illusion. C’est ce que fera le comte Ulrich de Rouvres dans le Souper des funérailles , et Édouard, du Pays latin . demandera aussi à Marianne de fondre sa luxuriante

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nature campagnarde dans le moule du type mièvre et aristocratique d’une maîtresse abandonnée et regrettée.

Cette préoccupation, qui revient trois fois dans ses livres avec la persistance d’un rêve chèrement caressé, est-elle aussi un souvenir? C’est possible : je l’ignore, mais je le crois.

Au commencement de 18/ià, Murger quitta définitivement la chambre de la rue de La Tour-d’ Auvergne et alla demeurer avec Champfleury. Champfleury, après tant d’autres, lui conseilla d’abandonner la poésie improductive et de s’adonner à la prose. Il eut raison, l’événement l’a prouvé.

Nous nous trouvions séparés, dispersés; mais jamais nous né fûmes désunis.

Je me souviens avec bonheur de quelques-unes de nos rencontres ; je n’en rappellerai que deux :

Je me sentis arrêté un jour sur le boulevard, au coin de la rue Drouot : je me retournai et je vis Murger tout essoufflé ; il m’avait aperçu et courait après moi depuis quelques minutes.

— Où te caches-tu donc ? me dit-il ; tu es absurde ; on ne te voit jamais. J’ai appris hier par hasard que tu étais en répétition au Théâtre-Français ; je suis allé ce matin voir Arsène Houssaye et je lui ai expliqué ta position. Je n’avais pas besoin de te consulter pour cela; il a été convenu que l’administration t’avancerait 500 francs sur ta pièce; tu n’as plus qu’à aller présenter ton reçu, c’est arrangé! Je devais aller ce

soir au foyer pour t’en prévenir. Adieu, vieux! viens donc me voir, ou du moins envoie-moi ton adresse !...

Quelques mois après, la pièce était jouée à l’Odéon ; la représentation finie, Murger vint me serrer la main. J’appris quMl avait passé sa journée à visiter tous les . critiques du lundi.

J’appris cela par hasard, un mois après !...

Une députation de quatre-vingts jeunes gens des Écoles s’est jointe aux deux mille écrivains et artistes qui ont conduit Murger au cimetière Montmartre. Je ne sais si les journaux l’ont dit ; mais, dans tous les cas, il est bon que les étudiants sachent que trois vieux amis de Murger qui se donnaient le bras derrière le corbillard les ont remerciés du fond du cœur.

LA VRAIE BOHÈME

Le mulet. — Une moralité. — La jeunesse n’a qu’un temps. — Le radeau des Bohèmes naufragés. — Le chemin le plus long. — Les vilains hasards. — Les mauvais remords. — Les bergers et les troupeaux.

Un militaire en congé , cavalier dans les chasseurs d’Afrique, me racontait un jour que, parti d’Alger avec son régiment pour l’expédition de la Kabylie, après plusieurs longues étapes rapidement parcourues par ces admirables petits chevaux arabes, il s’était trouvé tout à coup démonté avant même d’avoir vu l’ennemi. Dans ce cas, un homme à pied devient plus qu’inutile; le chasseur reçut l’ordre de retourner sur ses pas, ce qu’il dut faire seul, portant ses armes, son fourniment, du riz et du café pour trois jours, couchant en plein air ou acceptant l’hospitalité dans quelque tente arabe. Il était encore à dix lieues d’Alger, quand il trouva dans la plaine un mulet abandonné par son propriétaire. La pauvre bête était fourbue et ne paraissait pas avoir deux jours à vivre, mais elle pouvait encore marcher, ne fût-ce que par habitude. Le cavalier lui mit sur le dos tout son bagage et continua sa route, et le mulet marcha douce-

ment , péniblement , mais enfin il marcha jusqu’à ce qu’on fût en vue de la ville.

« Alors , me dit le militaire , je songeai à la piteuse mine que ferait mon équipage dans les rues; mes camarades du dépôt allaient se moquer de moi; j’allais être le plastron à blagues du régiment. Aussi je n’en fis ni une ni deux, je repris mon bagage sur mes épaules, et, donnant du pied à mon squelette de mulet une poussée vigoureuse , je l’envoyai tomber dans un ravin qui bordait la route... »

Sensibilité ou sensiblerie, — chacun jugera cela d’après son tempérament, — j’ai rêvé plusieurs fois du pauvre mulet, j’ai rêvé de son œil rond et triste qui semblait dire à son bourreau : Pourquoi ?

Murger arrivé, et justement fier d’un succès qu’il avait poursuivi à travers mille obstacles , une instruction incomplète, la faim, la maladie, les chagrins profonds ; Murger, essayant sans cesse une impitoyable réfutation de lui-même, se mettant en campagne contre les aspirations et les nobles témérités de sa jeunesse, les foudroyant tantôt à coups d’arguments dogmatiques, tantôt d’une pluie d’épigrammes étincelantes de verve ironique, Murger n’a-t-il pas ressemblé un peu à cet ingrat cavalier, n’a-t-il pas aussi poussé du pied son mulet... et peut-être pour les mêmes raisons?

Ce n’est pas un blâme que j’exprime, ce n’est qu’un regret.

Murger fut Melchior, comme il fut plus tard le ten-

LA VRAIE BOHÈME

dre et faible Olivier, comme il fut plus tard encore Rodolphe le sceptique; car Rodolphe aime passionnément mademoiselle Mimi, il est vrai; mais il raisonne et analyse déjà son amour pour se démontrer qu’il est inutile, sinon dangereux!

Et puis, lisez le dernier chapitre des Scènes de la Bohème , La jeunesse n'a qu’un temps, un e moralité ajoutée brusquement à tous ces morceaux de son cœur qu’il a semés avec conviction , qu’il a retrouvés épars et qu’il réunit alors pour en faire un livre ; lisez, et vous verrez qu’il ne veut même plus être Rodolphe, Rodolphe qui pourtant avait ridiculisé Melchior, Rodolphe qui avait déjà haussé les épaules en se rappelant les sanglots d’Olivier, Rodolphe assez fort déjà pour s’écrier, quand on descend mademoiselle Mimi dans la fosse : « C’est ma jeunesse qu’on enterre! »

Non! maintenant il ne veut même plus être Rodolphe, comme Rodolphe n’avait plus voulu être Olivier, comme Olivier n’avait plus voulu être Melchior.

Voyez ce dernier chapitre ; c’est une lamentable débâcle : le radeau de la Bohème a craqué de tous les côtés et a été disjoint ; la poésie, l’amour, la foi, la courageuse gaieté ont fait naufrage et ont bien vite regagné le bord à la nage ; les Bohèmes arrivent tout transis sur la rive ; on dirait que l’immersion vient de les dégriser.

11 y a un an que Mimi est morte, un an, pas davantage : Rodolphe est assis sur son fauteuil, les pieds sur son tapis; Marcel a un atelier sérieux, il a des com-

mandes, Schaunard vend ses albums un prix fou, Colline hérite et fait un mariage avantageux , et Musette va passer bourgeoise !

Comment, tout cela en un an! et tous les quatre, tous les quatre ensemble, sans transition ! Prenez garde! ce chapitre-là n’ajoute rien; au contraire, il coupe court au livre.

Mais ils ont donc joué à la Bourse? Pas du tout; c’est encore pis !

Marcel a vendu un tableau à un riche Anglais , qui jadis avait ètè V amant de Musette.

Musette se marie contre un maître de poste qui était le tuteur de son dernier amant !

Si tout cela est vrai, eh bien ! c’est... trop vrai!

— Nous sommes finis, mon vieux! je suis un corrompu, .dit Marcel, qui ne trouve aucun charme à aller dîner à douze sous, dîner de souvenirs, dans leur ancien restaurant de la rue du Four.

Ce que du reste Rodolphe lui a proposé du bout des lèvres, — une épreuve qu’il tentait sur son ami !

Ainsi, chères ombres, vous aviez pris naïvement, ou pour vous donner en spectacle aux badauds, vous aviez pris le chemin le plus long? Ce voyage, dans lequel vous venez de dépenser tant de courage, vos luttes, vos efforts , vos douleurs n’ont pas élargi votre esprit , n’ont pas trempé votre âme , n’ont pas étendu votre horizon ; tout cela n’est pour rien dans votre fortune? Il ne tenait qu’à vous d’aborder tout de suite en

LA VRAIE BOHÈME

plein succès, au lieu de faire le grand tour; vous êtes plus heureux que sages!

Voilà pourtant ce que dit ce chapitre avec son cruel laconisme, et la préface en dit autant avec plus de précautions.

Oh ! sans doute, il faut que la Bohème finisse, il faut qu’elle ne soit pas un but, tout au plus serait-elle un moyen, — et les vocations pauvres n’en ont pas d’autre, ne l’oubliez pas! — Évidemment, quand on se met en route, c’est pour arriver quelque part, et il était indispensable de dire sévèrement et de prouver que ces gaietés et ces hardiesses d’existence n’ont pour excuses que la volonté de parvenir et l’espoir d’un avenir glorieux peut-être, mais au moins toujours honorable.

Mais ce succès trop complet, obtenu par de vilains hasards,... c’est la négation du poëme tout entier.

Et pourquoi se défendre de plaindre ceux qui meurent en chemin? Pourquoi railler ceux qui tombent? Pourquoi cette glorification du succès ?

En dépit de toutes les nuances de Bohèmes dont Murger, dans sa préface, établit la classification, je ne saurais reconnaître que deux genres : ceux qui, de bonne foi, croient à leur vocation, et les intrus qui font semblant d’y croire. Quant à ces derniers, vous ne sauriez par aucun moyen les préserver ni les convaincre, puisqu’ils ne veulent être ni préservés ni convaincus. Ne dérangez donc rien de la vérité en leur faveur. Parmi les premiers, comment distingue-

rez-vous — au point de départ — ceux qui se trompent des véritables prédestinés ? Laissez donc agir un peu la liberté humaine ; son instinct saura mieux que votre sagesse et votre expérience équilibrer les choses !

Cette brusque contradiction ne fut, chez Murger, l’effet ni d’un désenchantement ni d’une préoccupation personnelle; elle eut plutôt pour causes une sorte de mollesse de caractère et un très-loyal scrupule. Ces petites nouvelles, publiées séparément comme tableaux de mœurs et qui ne pouvaient ainsi afficher la prétention d’établir une théorie ou de soutenir un système, se trouvant tout à coup reliées les unes aux autres, réunies en corps d’ouvrage acquirent une signification qui sans doute effraya Murger. L’histoire de ce Bohème, affamé volontaire, qui mourut un beau jour à l’hôpital et qui avait dix mille francs de rente, n’est pas tout à fait une fable ; la vérité n’est qu’un peu embellie. Murger crut sans doute devoir réagir contre un livre plein de séductions dangereuses pour les fils de famille, pour les pauvres diables que l’orgueil égare et qui viennent perdre au moins leur temps, souvent leur santé et leur avenir, quelquefois leur vie dans cet enfer.

11 dut partir de cette fausse idée, que tous les livres sont avant tout faits à l’usage des pensionnats et en vue de Y enseignement, — ad usum Delphini. — Non! laissons les littératures à la Berquin expurger les vérités au profit de la morale à la mode ; les livres sont

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faits pour les hommes; la vérité y est parfois terrible, mais toujours salutaire, ne fût-ce que comme le scalpel du chirurgien.

Et puis, soyons j uste, cette timidité en présence de son livre, qui lui apparaissait tout à coup comme une protestation dont il fallait accepter la responsabilité, cette tentative de réaction contre une conclusion d’autant plus saillante qu’elle se formulait elle-même, sont-elles bien l’effet de sa seule volonté?

Un nom qui tout à coup sort de la foule indique une puissance quelconque et fait aussitôt vibrer une cloche d’alarme qui attire les conseils intéressés cachés sous de douces louanges. N’existe-t-il pas des gens que l’indépendance des idées inquiète toujours, et qui ne veulent comprendre la vertu que sous la figure d’un eunuque, des gens qui regrettent de n’avoir pas eu voix au chapitre avant la création, et qui, plus sages que la nature, prétendent l’émonder et la corriger à leur façon ?

Pour ceux-là, l’homme est certainement une erreur. Ses instincts primitifs, ses passions sont autant dé difformités qui s’accroissent de tous les progrès de l’individu, de toutes les conquêtes des générations successives. Il faut supprimer les passions, qui sont pour l’homme la chaleur, le mouvement et la vie; il faut les supprimer absolument, parce qu’elles ont parfois leur explosion dangereuse : l’accident ou le crime? — Une admirable logique! Mais il faut aussi anéantir le raisonnement, parce qu'il peut égarer l’esprit; il faut

éteindre le feu de l’âtre, parce qu’ilpeut incendier la maison ; il faut dessécher le fleuve, parce qu 'il peut déborder ;• il faut combler l'Océan, parce qu’on peut s’v noyer un jour! L’automate, voilà la perfection! Les troupeaux deviendront plus faciles à conduire, les bergers seront plus heureux!

Murger n’a-t-il pas rencontré par hasard quelquesuns de ces bienveillants conseillers qui lui auront dit: — Prenez garde! vous voilà arrivé; regardez bien autour de vous, et vous comprendrez que vos intérêts ne sont plus les mêmes ! Vous êtes un peu berger à présent, vous voilà des nôtres : ne vous donnez donc pas le ridicule de conduire ce chœur de bêlements plaintifs. Vous êtes un esprit distingué, — votre succès le prouve : — ne mêlez donc pas votre voix aux clameurs vulgaires !

Et’, en effet, si l’homme qui ose avoir raison contre tous fait preuve de quelque énergie, il lui faut un courage plus sérieux peut-être pour se résigner à être de son avis avec tout le monde.

Comme si une vérité devenue banale cessait d’être vraie pour cela !

Je crois d’autant plus à cette influence étrangère, que l’on rencontre de graves hésitations dans cette nouvelle voie qu’il avait prise. Souvent, au milieu de ses plus violents réquisitoires, il s’arrête indécis et hasarde alors de singuliers correctifs; puis enfin, cdmme fatigué de cette lutte contre lui-même, il laisse définitivement de côté ses poètes et ses artistes, et

va choisir ses personnages loin de Paris et des mansardes.

Laissez-moi croire qu’après cette période de repos il eût trouvé à ajouter un mot, un seul, à ce poëme qu’il avait écrit en six mois peut-être, mais qu’il avait vécu dix ans !

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