‹ Histoire de MürgerChapitre 7 sur 28 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le sentier et la grande route. — Les revues sérieuses et les petits journaux. — Premières lueurs de la personnalité humoristique de Murger : l’ Enlèvement d’Hélène et le Siège de Troie.

Si beaucoup ont pu dire en voyant passer le cercueil de Murger : « C’est un peu de notre jeunesse qui s’en va, » nous avions peut-être à le penser plus que d’autres, nous qui avions vécu nos jeunes années sous le même toit souvent et souvent à la même table, avec l’ami qui nous quittait.

La vie de l’homme est à la fois courte et longue à l’excès. Les quinze ou vingt ans qu’il faut que je franchisse pour me reporter à ces souvenirs me font l’effet d’autant de siècles. — « Ne te semble-t-il pas, comme à moi, que tu as plusieurs fois vécu? » me demandait Murger un jour que nous parlions de notre jeunesse; et cependant, comme moi, il se sentait toujours le même homme. C’est que, si

l’homme en soi ne change guère, l’existence a ses phases bien distinctes : les faits nouveaux vous prennent, vous conduisent dans d’autres milieux, vous font courir d’autres aventures et essayer d’autres projets. Quelques-uns déchoient, quelques autres s’élèvent. — Murger fut de ces derniers.

Beaucoup d’entre nous le blâmèrent quand ils le virent, aidant aux faits qui se présentaient à lui, quitter insensiblement le sentier difficile que nous suivions en commun — sans trop savoir où il nous mènerait — pour gagner peu à peu la grande route, celle battue de tous avec plus ou moins de réussite. A ceux-là, son succès a depuis longtemps répondu.

Cependant leur blâme était mieux justifié qu’on ne pourrait le croire. En voyant, au début, Murger courir la copie des petits journaux, ils craignaient qu’il ne s’y amoindrît et n'y perdît le goût du faire délicat et de l’œuvre soignée. C’est là, en effet, l’écueil sur lequel beaucoup se brisent. Mais loin de s’y briser, par une grâce particulière de nature, le talent essentiellement artistique de Murger sut prendre pied sur ces récifs et s’en faire au contraire un point d’appui pour sa renommée future. Ce que les Revues sérieuses n’auraient eu garde de recevoir par excès de prudence, par esprit de tradition, pour ainsi dire, le petit journal l’accueillit les yeux fermés. Il se trouva que ce qu’il accueillait ainsi était toute une originalité réelle que bientôt les recueils les plus importants et les mieux posés se disputeraient.

Ce fut parmi nous — en février ou en mars 1843 — qu’il jeta comme la première lueur de sa personnalité humoristique, et qu’il put entrevoir la voie qu’il aurait à suivre.

Jusque-là, adonné tout entier au culte de la muse sévère, polissant et repolissant sans cesse et laborieusement l’hémistiche, il s’était tellement absorbé dans ce travail que nul, pas même lui, n’avait pu soupçonner qu’il dût rencontrer jamais cette fantaisie pittoresque d’idée et de forme, flamboyante, prismatique et pleine d’étincelles, qui l’a caractérisé depuis.

Une nuit donc, nous l’aidions à terminer un travail pour son patron. Murger était alors secrétaire, ou à peu près, chez M. de Tolstoï. Le secrétaire avait été chargé de colorier quelques milliers de cartes stratégiques ; inutile de dire que cette besogne était depuis deux mois chaque jour remise au lendemain. Cette nuit-là, l’âme allégée sans doute par notre assistance fraternelle, Murger se trouva mordu d’une gaieté folle et il se prit à nous raconter les choses les plus extravagantes dans ce style grotesquement imagé qu’il employa plus tard en écrivant les Scènes de la Bohème. Il nous tira enfin le plus ébouriffant feu d’artifice d’esprit et de mots qu’il ait jamais tiré peut-être, même aux meilleurs jours de sa fortune. Ce ne furent, pendant trois heures, que pétards, marrons, soleils et pluies de feu.

Nous en étions éblouis, assourdis, — à ce point que

Ton dut passer une nouvelle nuit pour terminer le coloriage des cartes.

Le sujet n’était cependant pas neuf, tant s’en faut; et justement ce ne fut pas le moindre élément de comique exorbitant qu’un poëme épique de l’antiquité la plus respectable travesti par la littérature de V avenir. Que diriez-vous d’Homère habillé en Schaunard? C’était cela. Murger refaisait l’Iliade à sa manière. V Enlèvement d'Hélène et le Siège de Troie, tel fut, trois heures durant, le texte qu’il nous développa au milieu d’éclats de rire frénétiques.

Murger se révélait à nous pour la première fois :

— Ah! Murger, lui criai-je transporté, convaincu, Murger, je t’en prie, ne fais plus de vers I

Il ne devait écouter ce conseil qu’un an ou deux après, et lorsque d’autres le lui donnèrent.

LA VRAIE BOHÈME

Pourquoi Murger ne s’est pas engagé dans la marine. — Lettres d’un Buveur d'eau. — La première exposition de trois peintres qui se sont depuis fait connaître.

Certains de ses biographes affectent de croire que notre milieu lui fut fatal et gêna ses commencements.

A vingt ans de distance, jugeant froidement les choses, — en notre âme et conscience nous ne le pensons pas.

Ce fut avec nous et par nous qu’il se forma au travail , q^u’il apprit sa langue , autant que nous la pouvions savoir nous -mêmes, et se fit une moisson d’idées, d’impressions et de souvenirs dont il tira parti plus tard.

Et l’encouragement incessant, le bras et la voix qui relèvent et soutiennent la défaillance, les compte-t-on donc vraiment pour rien ?

Sans l’un de nous, Murger — à vingt-deux anr — s’engageait dans la marine.

Du reste, elle n’était pas, elle ne pouvait pas être fatale, la fréquentation de gens qui se parlaient et s’écrivaient entre eux comme nous allons dire :

— « ... Vous dormez? je m’y attendais. Depuis quelques mois, tous ceux que j’aime, tous enfin , paraissent être dans leur mue. Je n’y comprends rien. Une sorte de spleen s’était emparé de nous ici et quelques rayons magnétiques vous auront porté là-bas notre fléau. Moi, dans ma cage de Saint-Louis (l’hôpital) , je souffrais beaucoup de savoir que tout se mourait ainsi au dehors et de ne pouvoir sortir pour aller à droite et à gauche secouer les dormeurs et relever leur courage. Il me semblait parfois que tout aurait autrement marché si j’avais été libre ; je vous appelais de tous mes vœux pour venir, à mon défaut, rendre la vie à notre pauvre famille où tout agonisait, même l’amitié. Mais point! Voilà que vous étiez vous-même atteint de la maladie commune. — Allons, debout ! maintenant, car je suis enfin sorti de ma cage. J’ai aussi crié : debout ! aux autres, et je suis heureux de vous annoncer que tous ces ronfleurs vivent et s’agitent à cette heure, que le travail a repris et que la production s’opère sur toute la ligne. Tout s’est réveillé, même notre bon gros Murger, qui se montrait le plus endormi de tous. Ne voulez-vous pas vous réveiller aussi?...

« Joseph Desbrosses. »

« ... Villain, Chintreuil, Tabar et le Gothique ont eu toutes les peines du monde à terminer leur Salon ; vous vous doutez de la cause. Ils y sont parvenus

LA VRAIE BOHÈME

enfin, grâce à un redoublement d’énergie dont vous leur saurez gré comme moi. Leurs toiles ont été expédiées hier même. Seront-elles reçues? Voilà la question que nous nous faisons tous. Il y a cependant là de bonnes choses; mais le jury est Dieu et malheureusement les pauvres Buveurs d'eau ne sont pas ses prophètes. Le hasard est si grand, après tout, que le jury cette fois pourrait bien par mégarde mettre de bons verres à ses lunettes. Quoi qu’il en soit, on est ici tout préparé et l’insuccès ne nous prendra pas au dépourvu. Nous avons fait ample provision de courage ; nous sommes en mesure de fournir encore plus d’une étape. De leur côté, Murger, Lelioux et votre serviteur ne perdent point non plus leur temps. Lelioux a terminé le troisième acte de son drame, et Murger vient d’accoucher d’un gros poëme. Quant à moi, vous me permettrez de garder encore le silence sur le produit inachevé de mes élucubrations, parce que je compte vous surprendre un peu lorsque je vous en ferai juger de visu. Enfin, nous travaillons tous; et vous?... Je comprends tout ce que votre isolement a de terrible, mais je comprends aussi que vous devez en triompher. Vous n’avez pas le droit de vous croiser les bras. Allons, grand lâche ! Vous doutez, m’avezvous dit. Ah! quel mot! Douter? cela n’est pas possible. Non, non, Dieu n’a pas permis au souffle mercantile de l’époque d’éteindre toutes les âmes et de dessécher tous les cœurs. Allons, ami, ayez foi en vous et en nous ! Marchons du même pas ! marchons

sans regarder en arrière I Peu importe ce que nous laissons d’espérances en route ! il en surgit toujours de nouvelles devant nous. Suivons-les 1 et, quand elles tombent , en avant ! en avant encore ! tout ce qui tombe est mort, et dans cette course les morts ne doivent pas retarder les vivants.

« Joseph Desbrosses. »

LA VRAIE BOHÈME

Murger et les grandes cordes du cœur. — Échos et reflets. — Murger ; sa famille; sa naissance. — Les premières amours du jeune Bluet. — Le rude montagnard. — La famille Garcia. — Murger saute-ruisseau chez un avoué. — Il veut être peintre. — Il quitte le pinceau pour la plume. — Fureur de son père.

Les mêmes biographes dont nous parlions plus haut semblent dire que Murger nous. quitta violemment; qu’il nous repoussa. — Murger n’était pas homme à repousser violemment qui ni quoi que ce fût. Était-ce une qualité? était-ce un défaut?... Il se laissa aller peu à peu à l’entraînement des circonstances , à la pente facile des sollicitations, et si, un beau jour, il se trouva en effet éloigné de nous , il eut quelque peine lui-même à se rendre compte de ce qui avait amené la séparation.

Du reste, chez lui les grandes cordes du cœur ne possédaient peut-être pas tout le jeu qu’on eût pu leur désirer. Murger manquait parfois de décision dans ses sentiments, dans ses passions même. Prompt à l’enthousiasme , ses élans n’avaient rien de sûr et changeaient volontiers selon les influences ; à ce point

qu’au premier abord il semblait presque n’exister que d’échos et de reflets.

Cependant il avait une personnalité marquée, mais une de ces personnalités douces, naïves, enfantines, sans angles et toutes de courbes, qui ne blessent jamais personne.

Murger, comme son nom l’indique, était d’origine allemande, bien que son père fût né Savoisien.

Au moment où le père de Murger eut vingt ans, la Savoie était française ainsi qu’elle l’est redevenue : il servit donc comme soldat le premier empire. — Après 1815, voulant rester Français de fait, le jeune Savoisien s’en vint à Paris pour y exercer son métier de tailleur. Quelques années plus tard, il épousait une Parisienne, ouvrière comme lui, et leur petit ménage s’établissait dans une loge de concierge, rue des Trois- Frères, n° 5.

De cette union naquit Henri Murger, en mars ou en avril 1822. — Ce fut un fils unique !

La mère, toute fière de son petit Henri, dont la beauté joufflue était renommée dans le quartier, s’étudia à en faire un futur monsieur ; elle avait rêvé pour lui d’autres destins que ceux de vivre, les jambes en croix, sur un établi.

Voici du reste comment s’exprime Murger lui-même à ce propos, dans une charmante petite nouvelle, Les 'premières amours du jeune Bluet, récit auto-biographique, comme ses livres en contiennent tant:

« Bluet était l’enfant unique de laborieux artisans.

LA VRAIE BOHÈME

Ses premières années s’étaient écoulées en proie à ces cruelles maladies qui déciment l’enfance , et Dieu seul sait les larmes et les nuits d’insomnie qu’il coûta à sa mère. Aussi, lorsqu’à force de soins elle fut parvenue à lui faire mettre les deux pieds dans la vie, elle fit à ce pauvre enfant une existence comme n’en ont point ordinairement les enfants des pauvres. Bluet fut gâté outre mesure; ses caprices, et il en était rempli comme tous les êtres maladifs , ses moindres volontés faisaient, loi; sa mère n’avait d’autre préoccupation que de les deviner et d’autre bonheur que de les satisfaire, au prix de mille privations qu’elle s’imposait en cachette de son mari. Elle tenait, en outre, son fils dans un état de costume fort au-dessus de sa position , de même qu’en toutes choses elle le distinguait des autres enfants de sa classe ; la digne femme ne pouvait s’arrêter à cette idée que son fils était condamné à gagner son pain à la sueur de quelque pénible travail; elle l’habituait elle-même à l’oublier, aussi l’oubliait-il. »

Mais le père, lui, ne l’entendait point ainsi. La femme peut rêver, l’homme pense. — M. Murger prétendait tout bonnement faire de son fils un simple ouvrier, comme il était lui-même. Avec cela il n’avait pas l’humeur très-commode, paraît-il ; le rude montagnard de la Savoie avait gardé d’assez dures formes, et bien souvent le jeune Henri tout en pleurs dut assister à de chaudes discussions de ménage soulevées à son sujet.

Henri Murger était vraiment ce qu’on appelle un bel enfant. Après la phase de maladies dont il a été parlé plus haut, la santé, une robuste santé même, lui était venue. Le corps potelé et les joues rebondies, il possédait une fraîcheur de carnation rare chez les enfants parisiens. Aussi , parmi les locataires de la maison, c’était à qui l’attirerait pour le combler de caresses et de friandises. Or dans cette maison de la rue des Trois -Frères habitaient deux illustres familles d’artistes, la famille Garcia, et aussi, je crois, la famille Lablache. Les dames choyaient à qui mieux mieux le joli enfant de leur pauvre concierge. De ce contact premier Murger se ressentit toujours. C’est à ces jours de son enfance écoulés ainsi au milieu d’un monde élégant et plein de grâce qu’il dut, en partie du moins, son talent si finement gracieux et si élégamment spirituel. On pourrait peut-être dire qu’il y gagna aussi son côté tendre. C’est dans ce milieu qu’il sentit pour la première fois son cœur battre d’amour, — de cet amour enfantin, mais très-réel au fond, qu’éprouvent certaines natures. Il se peut que les amours du petit Bluet avec mademoiselle B... aient donné son la mélancolique et sentimental au chantre de Mimi et de Musette.

Quoi qu’il en fût des aspirations de sa mère, Murger ne semblait destiné qu’à être un ouvrier. Une petite école primaire fut son unique institutrice; et quand il en quitta les bancs, à l’âge de quatorze ans environ, s’il

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possédait une assez jolie écriture, il était affecté en revanche d’une très-détestable phraséologie et d’une orthographe plus détestable encore. Sa mère gagna pourtant sur son mari de ne le point faire entrer en apprentissage, et on le mit petit clerc chez un avoué. Là il rencontra , saute-ruisseaux comme lui , deux jeunes garçons de son âge, les frères Bisson, avec lesquels il se lia bientôt d’amitié.

Les frères Bisson — Pierre et Émile, — d’une éducation aussi peu soignée que la sienne, demeuraient dans une maison habitée par plusieurs peintres. Effet de voisinage sans doute, t- ils avaient des idées d’art qu’ils communiquèrent à leur nouvel ami. Le soir, au [sortir de l’étude de l’avoué, chacun d’eux, un carton sous le bras, courait dessiner à l’école gratuite la plus voisine.

Murger ne tarda pas à se convaincre qu’il faisait fausse route en cette voie. Mais l’art se refusant à lui de ce côté, il fallait qu’il le retrouvât d’un autre ; il prit la plume.

Il ne rêva donc plus que poésie, — c’est par là que commencent tous les apprentis littéraires.

Dans son entourage peu lettré, ses essais informes devaient nécessairement produire leur effet ; ils le produisirent, même auprès de M. Murger, qui, surprenant un jour le griffonnage poétique de son fils, lui demanda ce que voulaient dire toutes ces sottises. Aux explications données le tailleur répondit en signifiant au poëte petit-clerc qu’il eût exclusivement à minuter

dorénavant, s’il ne voulait qu’on lui retirât des mains la plume pour y mettre l’aiguille. Comme bien l’on pense, Henri n’eut garde d’obéir ; seulement il devint plus prudent, et cacha soigneusement sa Muse sous des monceaux de papier timbré.

M. de Jouy et le comte Tolstoï. — Murger secrétaire à quarante francs par mois. — Premier amour, qui fait des siennes, comme tous les premiers amours. —

Entrée de Murger dans la Bohème.

C’est ici qu’intervient sa rencontre avec Lelioux et Pottier.

Cependant l’étude de l’avoué avait été quittée, — poésie et chicane ne vont guère ensemble, — et le pauvre Murger s’était un moment trouvé sous le coup des menaces de son père. Mais il se faisait tard, trop tard déjà pour qu’il prît un métier; puis un des locataires de la maison avait eu vent des goûts du jeune homme, et ce locataire n’était autre que le vieux de Jouy, l’académicien, l’auteur de YErmite de la Chaus sèe-d’Antin : or, de tout cela il résulta que Murger, en 1839 ou en 1840, occupait, chez le comte Tolstoï, la place de secrétaire. Sa mère, sa bonne et tendre mère, était morte, hélas ! et le vieux tailleur, qui avait loué pour son fils une mansarde au sixième étage de la maison, lui donnait ce logement et la nourriture moyennant 30 francs par mois.

Mais il faut compter avec les passions. La puberté

commence de bonne heure chez les poëtes. Murger devint amoureux. — Ce premier amour, le seul vrai que je lui aie connu, ne fut pas long à faire des siennes : Murger rentra tard, son père gronda ; il rentra plus tard, son père tonna ; puis, une nuit, il ne rentra pas du tout, et le lendemain son père le jeta à la porte. Fou d’amour, Murger, qui exhalait l’élégie à pleins pores, ne sourcilla point et s’en alla droit chez son ami Lelioux.

Cependant, par sa rupture avec son père, Murger s’était ouvert un abîme au fond duquel il allait tomber. Jusque-là il n’avait point connu le besoin, et à la rigueur il avait pu s’illusionner sur ,1a médiocrité de sa position native ; mais maintenant , réduit à luimême, il devait connaître plus que la pauvreté, plus que le dénûment, tout ce que la misère a de plus horrible, — à certaines heures, s’entend, car son existence de bohème, si sinistre et si sombre qu’elle ait été, a bien eu ses nombreux jours de soleil.

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La jeunesse d’hier et celle d’aujourd’hui. — Les amours d’Olivier. — La maîtresse et l’ami. — Premier séjour de Murger à l’hôpital.

Je ne sais s’il en est de la jeunesse d’aujourd’hui comme il en a été de celle de notre temps ; je le veux croire pour elle. Chez nous l’amitié se formait vite et se cimentait promptement par l’échange des bons offices. On se connaissait du matin, et le soir on pouvait se demander jusqu’à son dernier sou, jusqu’à son dernier morceau de pain, jusqu’à sa dernière pipe. La bourse de chacun, petite ou grosse, était à tous bien véritablement; ainsi du toit et de la table. C’est pourquoi nul chez nous n’a jamais été sans asile; personne non plus n’y a jamais eu faim qu’avec les autres, — c’est qu’alors il faisait famine.

On souffrait ensemble, ensemble on était heureux ; on se partageait rires et larmes ; et si le mot fraternité a jamais trouvé sa vraie, son entière application parmi des hommes, ce fut parmi nous, à cet âge, trois fois béni, du cœur jeune et de l’esprit vierge.

L’un de nous manqua pourtant un jour au principe qui nous reliait, et cela à l’égard même de ce pauvre

Murger. — Les Amours d'Olivier, qui font partie des Scènes de la vie de jeunesse, ne sont rien moins que le récit de ce coup porté à l’amitié.

Le premier amour de Murger était une femme de vingt-quatre ans, mariée à un assez vilain homme de cinquante-cinq ans. Murger l’appelle M. Duchampy; laissons-lui ce nom. Donc, « M. Duchampy n’aimait sa « femme que comme un être docile et silencieux, — « sur lequel il pouvait à loisir épancher ses colères, — « quand il avait perdu au jeu. — D’un autre côté, l’as- « siduité d’Olivier lui servait de prétexte pour s'échap- « per de son ménage et courir de honteux guilledoux.

« Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix- « huit mois, pendant lesquels ils ne s’écartèrent pas « des pures régions du sentiment. Au bout de ce « temps, des pertes successives faites au jeu engagè- « rent M. Duchampy dans d’assez méchantes affaires, « compliquées de faux. Il fut forcé de fuir en Angle- « terre pour éviter les poursuites. Sa femme resta à « Paris sans ressource. Olivier, qui jusqu’alors n’était « resté avec Marie que du mâtin au soir, y resta une « fois du soir au matin. C’était une nuit d’hiver, — a une de ces longues nuits, si longues et si dures pour « les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les « passent les bras au cou d’une femme aimée. Mais « lé réveil de cette nuit fut terrible. Madame Du- « champy était avertie qu’elle allait être poursuivie « comme complice de son mari, affilié à une société de « gens suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse

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<( menacée, — et sans réfléchir un seul instant qu’il (( pouvait se compromettre en la dérobant aux pour- « suites dont elle était l’objet, — Olivier voulut sauver « celle qui n’avait désormais d’autre appui que lui. — u Comme il ne pouvait l’emmener dans la maison de « son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune « peintre de ses amis, qui, outre l’atelier où il travail- « lait, possédait dans un quartier voisin une chambre « qui lui servait seulement pour coucher. — Urbain « consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint « y cacher sa maîtresse. — Urbain venait quelquefois « passer la soirée avec les deux amants auxquels il « donnait l’hospitalité. — Après plusieurs visites, il a revint un jour pendant l’absence d’Olivier, et passa « beaucoup de temps avec Marie; — le lendemain, il « revint de nouveau, et aussi le surlendemain. — Le « troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva « plus personne dans la chambre : — Marie était parce tie, laissant pour Olivier une lettre très-laconique.

cc Elle lui apprenait qu’ayant reçu avis qu’on avait a découvert son refuge, elle avait dû en chercher un « autre chez une parente. — Olivier ne lui en connais- « sait pas. — Dans sa lettre, Marie conseillait à son cc amant de ne point compromettre sa sûreté en cher- « chant à la voir, et lui assignait à huit jours de là « une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.

« Olivier courut à l’atelier d’Urbain pour lui ap- « prendre ce qui lui arrivait.

« Le peintre le reçut avec un air embarrassé... »

Hélas! oui, — Urbain avait enlevé Marie à Olivier.

— Murger avait été trompé par l’ami auquel il avait confié sa maîtresse.

De ce jour, la tendresse de Murger fut mêlée d’ironie, sa gaieté s’attrista et son rire se mouilla de larmes.

— Il était entré tout à fait dans la vie.

L’hiver de l’année 1841 finissait alors. — Deux ou trois mois après, Murger, atteint par le chagrin et aussi par les privations, faisait sa première entrée à l’hôpital. — Que de fois il y retourna depuis!

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Correspondance et vers inédits.

Elle fut bien rude et bien sombre, l’existence qu’il mena à dater de cette époque ! — Cette terrible existence, il va nous la raconter lui-même avec toutes ses péripéties, joies et douleurs, plaisirs et peines.

En août, — sorti de l’hôpital, — il commença une correspondance avec l’un de nous qui s’était retiré en province, et c’est cette correspondance que nous allons partiellement mettre sous les yeux du lecteur.

Qu’on n’oublie pas que cette correspondance., incorrecte souvent, naïve presque toujours, est d’un trèsjeune homme, dont plus tard seulement la plume s’affermira et s’aiguisera.

Paris, 28 août 1841.

« Mon cher ami,

« Ne recevant pas de lettres de toi, je me décide à ouvrir les hostilités .

« J’ai su par G... que Karol s’était fait palper les bosses, de quoi il résulterait qu’il a tout ce qu’il faut

pour faire un Napoléon, — amour de la gloire, sentiment des grandes choses, bosses de la..., etc., etc.; mais, à ce qu’il paraît, pas plus de bosse de poésie sur le front que de pièces d’or dans ma bourse. S... a fait dernièrement une pièce de vers qui est encore un progrès; quant à moi, je ne travaille pas excessivement fort. Mon conte n’est pas terminé; je veux le finir d’une manière qiïi offre tant de difficultés que je ne puis les franchir. J’y travaille presque tous les soirs, et je biffe le lendemain ce que j’avais fait la veille, parce que je m’aperçois que je m’éloigne de mon programme. Ai-je tort ou raison de m’obstiner?...»

18 septembre 1841.

« Ah çà! maintenant, que fais-tu de bon? Je te dirai, pour ce qui est de moi, que je m’ennuie affreusement à Paris, que je n’ai pas pu travailler depuis le départ de A. Lelioux, et que je n’ai pas le sou, ce qui fait que je me promène en chaussons, ne pouvant avoir de bottes. J’attends, du reste, la réponse du czar. — Mon patron part pour Londres à la fin du mois, et, si à ce moment la réponse de la Russie est arrivée, je ne fais qu’un saut d’ici chez toi. Oh! la campagne! la campagne ! Quel bonheur ce serait pour moi ! J’en suis si amoureux que tous les samedis, en compagnie des Des-

LA VRAIE BOHÈME

brosses, je m’en vais me promener aux alentours d’ici pour ne revenir que le lendemain. J’ai appris ainsi à connaître au vrai la belle étoile. C’est aujourd’hui samedi, et dans deux heures nous nous mettons en route : nous faisons nos vendanges le long du chemin.

« Tu sais sans doute par les journaux tout ce qui se passe ici, et à Clermont, et à Mâcon. Ici nous avons tous les soirs de stupides rassemblements qui s’amusent à casser les vitres — et à se faire casser les reins par les agents de M. Delessert. Jusqu’à présent le vrai peuple reste inoffensif, ce qui n’empêche pas qu’il y ait 60,000 hommes de garnison constamment sous les armes. J’ai toutefois entendu dire, dans quelques groupes observateurs des émeutes, que la fin du mois ne se passerait pas sans que les sociétés secrètes ne s’en mêlassent; la tentative d’assassinat sur le duc d’Aumale les a seule retenues. Si tu peux avoir les journaux, je te conseillerai de les lire, ils sont fort intéressants.

« Ce qu’il y a de plus neuf en littérature, c’est la publication des Ternaires par Brizeux. J’en ai parcouru quelques fragments qui sont loin de m’autoriser à croire que ce soit lui qui ait fait la Curée de Barbier, comme Lafizelière voulait me le soutenir. — Madame Lafarge vient de publier ses Mémoires ; c’est délicieusement spirituel, mais il n’y a presque pas de sentiment. — Je vais me trouver la semaine prochaine avec Lachambaudie, qui vient chez les Bisson.

a Je t’en prie, fais-moi une réponse, et si tu as quelque chose de neuf, envoie-le-moi. »

« P. S. Lelioux et Pottier m’ont conseillé de rogner toute la partie plaisante de mon conte ; j’y serais assez porté. — Qu’en dis-tu? »

Le passage de cette lettre, où il est parlé du czar et de la Russie, veut une explication.

Lors du mariage d’une grande-duchesse quelconque, fille de l’empereur Nicolas, — un Italien ou un Corse, je ne sais trop, dont Murger avait récemment fait la connaissance chez le comte Tolstoï, son patron, eut l’idée d’envoyer au czar une sorte d’épithalame, dans l’espoir d’une réponse de la cassette impériale. Inhabile à manier notre langue, surtout notre langue poétique, V..., sa pièce écrite, s’adressa à Murger pour qu’il eût à la revoir et à lui donner un coup de lime. Mais la chose était si grotesque qu’elle ne pouvait être retouchée. Aux sollicitations pressantes deV..., Murger consentit à la refaire complètement moyennant partage de la réponse. Superbement imprimée avec le nom de V... pour auteur, l’œuvre de Murger fut donc expédiée à la chancellerie russe par l’entremise de M. Tolstoï. — C’était le résultat de cette expédition qu’attendait Murger.

LA VRAIE BOHÈME

26 septembre 1841.

« Je te dirai que je perds l’espoir d’aller te voir. D’abord, la froide Russie ne répond mot, et mon patron s’est arrangé pour ne pas aller à Londres. A propos de mon patron, félicite-moi, grand maigre! il vient de m’augmenter de 10 francs par mois (il se trouva alors appointé à 50 francs ), et il me fait faire une redingote par son tailleur. Enfin il se montre trèsbon pour moi, et j’espère ne pas crever de faim cet hiver, comme je le fais depuis un mois.

« ...J’ai lu, mon cher, les Ternaires de Brizeux. Eh bien, je t’assure que les Ternaires sont bien, «nais bien au-dessous de Marie. Ce ne sont que des petites pièces sans but et même sans beauté de forme; ce qui me fait repousser plus que jamais la supposition absurde que Brizeux ait seulement écrit un hémistiche des ïambes.

« J’ai lu, en outre, les Chants'du prisonnier d’Esquiros. C’est assez joli, mais c’est trop Pompadour. On y voit une quantité de moutons et de petits oiseaux chantant dans le feuillage; deux ou trois pièces seulement marquent un vrai sentiment poétique. En somme, — à mon avis, — c’est fort au-dessous de Sainte-Beuve et même d’Émile Deschamps.

« Le Christ n’a pas le temps de travailler mainte-

nant à son Napoléon. Quant à moi, j’ai repris un peu de gaieté, et je commence à retravailler. J’étais tellement misérable et ennuyé après le départ de Lelioux que je ne pouvais rien faire.

« Tout le monde te dit bien des choses affectueuses, et je t’en dis plus qu’eux tous. »

Paris, 7 octobre 1841.

« G... vient de produire une chose en trente ou quarante couplets, qui est singulièrement spirituelle, à mon avis. J’en prendrai copie, et je te l’enverrai avec les Ternaires et le livre d’Esquiros. Je t’enverrai aussi mon conte que j’ai terminé ; je te l’enverrai tel qu’il a été fait dans le principe, me réservant d’enlever la partie comique entièr^pour l’impression, si tu me le conseilles. .

« Les brigands du faubourg Saint-Germain, les Desbrosses et Cie se livrent toujours à la culture du chat et autres légumes . »

LA VRAIE BOHÈME

6 décembre 1841.

« Tu as eu grand tort si tu as cru que je te gardais rancune de ton long silence. Si je ne t’ai pas répondu plus tôt, c’est que j’attendais la solution bonne ou mauvaise de tous les petits événements que je vais te relater.

cc Le jour où j’ai reçu ta lettre à l’égard de Mascré, j’étais en proie à la plus vive inquiétude ; je me demandais si je conserverais ma place chez M. Tolstoï, ou si j’allais être mis à la porte. Voici le pourquoi de cela : — Il y a un mois à peu près que le czar a fait demander à V... s’il préférait de l’argent ou un présent pour la poésie que j’ai faite au mois de juin. Malgré le grand besoin d’argent qu’il avait à cette époque, besoin que je partageais, V... fit répondre qu’il préférait un présent. Ceci ne m’a pas semblé clair, car, en recevant de l’argent, le partage convenu devenait la chose la plus simple, tandis qu’il fallait pour qu’il eût lieu convertir le présent en valeurs partageables, et l’on devait évidemment perdre dessus. V... pensait, j’en suis sûr, à s’occuper seul de la vente et à me tromper sur le prix qu’il en résulterait. Néanmoins je ne dis encore trop rien ; mais quelques jours après il vint lui-même me chercher querelle, me disant qu’il était certain que j’avais tout conté à mon patron, etc.

Si bien que, pour le.désabuser et lui ôter toute crainte, j’eus la bonhomie de jeter mon manuscrit au feu. La seule preuve que j’étais l’auteur de la poésie était donc anéantie; et, à cet acte imprudent de ma part, V... ne put retenir un mouvement de satisfaction qui ne m’échappa point et qui fit renaître tous mes doutes sur sa bonne foi. D’autres événements, que tu me permettras de te narrer, augmentèrent la force de ma défiance sur sa loyauté. — A quelques jours de là, un homme vint se présenter chez M. Tolstoï avec une réclamation de à72 francs pour fourniture de vin. Cet homme était l’ancien associé de V..., autrefois dans les liquides, et qui a vendu le vin lui-mème. 11 en avait touché le prix sans en rien remettre à son associé, lequel se trouve refait, il paraît, de 2 ou 3,000 francs. Mon patron possédait les quittances de V..., heureusement, et le pauvre marchand de vin n’avait à exercer aucun recours. J’appris qu’il se proposait d’intenter une action correctionnelle contre V... Tu comprends combien tout ceci dut m’ennuyer : je me voyais encore une fois mêlé à une sale affaire. — La déloyauté de V... était donc des plus évidentes ; mais pour tâcher de me circonvenir, de m’aveugler et de m’attacher plus solidement à lui, il m’entoura de petits soins et d’attentions. C’est ainsi qu’il me présenta à Marco Saint-Hilaire, pour lequel je fais en ce moment des copies. Toutes ces prévenances ne m’amenèrent qu’à un plus vif désir de rompre avec lui et de prendre toutes mes précautions pour ne pas me voir enlever la part du pré-

LA VRAIE BOHÈME

sent que l’on attend de la Russie. Lelioux me conseilla de tout dire à mon patron , et je lui appris, en effet, le lendemain que j’étais l’auteur des vers; et je le priai de m’avertir aussitôt que la bague ou la tabatière arriverait.

« M. Tolstoï, déjà fortement indisposé contre V... pour l’affaire du marchand de vin , trouva qu’il avait fort mal agi à mon égard et au sien en ne lui disant pas la vérité quant à la pièce de vers. Il le fit venir, lui reprocha vivement sa conduite, et conclut en le mettant littéralement à la porte. Tu comprends la colère de V... contre moi. Pendant huit jours, je me suis attendu à recevoir d’un instant à l’autre une provocation de sa part ; il n’en fut rien. S’il me fait du mal, il se cachera pour le faire. Voilà donc où j’en étais quand tu m’écrivis...

« Je te remercie bien sincèrement des conseils que tu me donnes pour travailler, et je commence à les suivre. Quant à ma pièce les Voix nocturnes , tu as mis le doigt sur la plaie, du premier coup. Cette pièce n’a pas été mûrie en effet , et les trois, premières strophes étaient écrites, qup je songeais à faire tout autre chose qu’une pièce politique. Celle qui lui doit faire pendant sera meilleure, je l’espère, car je la mûris depuis longtemps. Ce sera l’antithèse de l’autre. J’ai aussi produit dernièrement une grande pièce intitulée le Jour des Morts , dont Lelioux et Pottier sont très-satisfaits ; il y a progrès dans la forme. Je suis en train d’en faire une autre sous ce titre : Sou-

venir s d'enfance. C’est extrêmement difficile. J’en biffe quatre vers sur trois que je fais. Quitte à ne point la conserver pour publier, je veux la mener à fin, dans le seul but d’avoir raison de la difficulté. J’ai pris l’art tout à fait au sérieux maintenant : je dois donc devenir de plus en plus sévère pour mes élucubrations.

« Je m’aperçois que je fais comme toi l’autre fois. Je te parle de mes vers, sans te transmettre les compliments de Pottier, de Lelioux et de la bande sur tes derniers que je leur ai fait connaître. »

14 décembre 1841.

« Maintenant je vais procéder par ordre aux renseignements que tu me demandes sur les hommes et les choses connus de nous, mais ignorés du public, hélas! ! !

« Lelioux est rentré au journal l’Audience , se porte fort bien, boit du bordeaux, du vin de Saint-Georges, mange du pâté de foie gras, demeure dans un appartement splendide , a une robe de chambre en cachemire et fait deux tiers d’hémistiche par jour. Somme totale, il est fort heureux, — je le plains.

« Pottier a pour jamais divorcé avec la Muse. Il fait des enfants aussi gros que lui. Enfin il tourne quelque

LA VRAIE BOHÈME

peu à l’épicier : c’est un excellent citoyen , qui pourrait faire un assez bon garde national, s’il n’avait le défaut de toujours dormir. En faction, il serait capable de laisser emporter lui et sa guérite sans s’en apercevoir. %

« Les Desbrosses passent la moitié de la journée à ne pas manger et l’autre à crever de froid. Les chats se méfient d’eux, et, en fait de cheminée, ils ne possèdent que leurs pipes, — bien des fois sans tabac. On parle souvent de toi, de ton ex-barbe, ô vandale ! de tes poëmes, ô grand homme !®A causer ainsi, le temps passe , — mais l’appétit reste ; — et l’on va se coucher pour rêver que l’on dîne chez Véfour. — Voilà au moins des gaillards favorisés de l’existence.

« G... (M. et madame). — Ce ménage s’est cassé en deux. Madame a été porter ses pénates... je ne sais où (V. Hugo), et Monsieur, qui a quatre grandes copies à faire pour un établissement quelconque, est amoureux d’une jeune fille, pure comme le lis de la vallée (Balzac).

« Karol, ex-don Juan du quartier latin, ci-devant poëte, philosophe, généralissime, etc., etc., n’est plus qu’un souvenir perdu dans une atmosphère de choses désagréables. IL paraît qu’il grave; — il en a le droit.

« H... Je crois qu’il enseigne toujours les idiomes classiques dans un département éloigné.

« Quant à ton serviteur... Celui-là a trouvé le moyen de manger 40 francs en quinze jours; mais heureusement qu’il lui reste 40 sous pour aller jusqu’à la fin

du mois. Son existence a donc été, pendant ces quinze premiers jours, mélangée de biftecks et de bougies de l’Étoile, de cigares havanais et de chemises trouées, de confitures et de pain bis. Aujourd’hui, il n’a plus que son propriétaire à payer, son bottier idem; mais il fait des vers à force, mêlant par-ci par-là qualité à quantité, attendant la bague russe qui lui glissera peut-être du doigt, faisant la nique au malheur, et rêvant à l’heure qu’il est à la satisfaction qu’il éprouverait à te voir auprès de lui — fumant une pipe et l’aidant à trouver le moyen de déménager sans payer, et celui non moins utile de faire durer les bottes plus de six mois et les dettes toujours. — Ce dernier problème est bientôt résolu avec un peu d’intelligence, n’est-ce pas ?

«V... est décidément un sacripant. Il m’avait conduit chez Marco Saint-Hilaire pour y travailler, et depuis quinze jours je n’ai pas vu le susdit Marco — qui me doit 60 centimes. Mais je suis généreux; je les lui abandonne.

« Voilà, grand homme, tout ce que j’avais à te conter. Tâche de lire ma lettre si tu peux, et dis à monsieur Z... et à son journal qu’il n’y a pas qu’eux de crétins en France. Sur ce , je te serre la main. — Ah! je t’apprends que si tu as coupé ta barbe, moi j’en ai laissé pousser une magnifique qui a des dispositions à devenir tricolore ; voilà une preuve vivante de mon patriotisme. Ce n’est pas une blague : elle a deux pouces et elle est noire, —

LA VRAIE BOHÈME

blonde — et rousse. Adieu derechef, et tombe-moi de Ja diligence un de ces matins! Je vais fumer une pipe à ton intention. — R’adieu ? »

0 mars 1842.

« Je te dirai que le jour où j’ai reçu ton-paquet il y en avait trois que je ne mangeais que du pain sec, ce qui fait, — j’espère que tu me le pardonneras, — que j’ai pris 20 francs sur les 60 que j’ai reçus. Alors je me suis mis à manger copieusement et j’ai payé quelques dettes criardes. — Cet emprunt ne retardera aucunement l’envoi que je dois te faire, car d’un jour à l’autre j’attends de l’argent de mon patron. — Je n’ai jamais été si malheureux, mon pauvre ami. Quant à S..., il me paye les 30 francs qu’il me doit 14 sous par 14 sous; ça n’est pas drôle. Enfin, bref! je m’ennuie horriblement. Je n’ai rien pu faire depuis ton départ, sinon un mauvais article pour la Gazette de la Jeunesse, qui, tu sais, appartient à Millaud comme V Audience. Lelioux m’a promis de s’occuper de mon article et de l’y faire recevoir, mais je n’espère pas qu’il réussisse; je n’ose pas l’espérer, du moins.—

îio histoire de Purger.

Sans le Christ, qui m’a donné à dîner et à déjeuner quatre fois par semaine, je ne sais pas^ce que je serais devenu. Ce garçon-là n’a pas volé son surnom. . .

« Chose extraordinaire ! Lelioux a dernièrement rencontré V..., qui lui a montré une lettre de Victor Hugo, à lui parfaitement adressée, et dans laquelle il lui était fait les compliments les plus flatteurs sur sa prose. Qu’est-ce que cela veut dire ? V... écrit le français comme une vache espagnole, — Àh ! il paraît que Rozan a un feuilleton reçu au Commerce.,. »

21 mars 18 42.

« Carissimo î ! !

« Décidément Ève a bien fait de manger la pomme du bon Dieu, — et Voltaire n’a pas eu tort quand il a dit que « tout est bien çomme il est. » Je crois que je ne retrancherais pas un iota de cet axiome, quand même je t’aurais devant les yeux ; ainsi, juge !

« Maintenant tu vas me demander où doit conduire cet exorde. — Mais... il doit conduire à une magnifique conclusion , mon cher, à une fmalè dorée ; rien que cela. — Figure-toi que si je ne t’envoie pas ce

LA VRAIE BQHÈME.

Ul

message par un courrier à ma livrée, c’est uniquement par ce que tu résides un peu trop près,' — trente lieues! ça n’en vaudrait pas la peine; — autrement mes moyens me le permettent, car, à l’heure présente, je nage dans un fleuve d’or, dans un Océan de pièces de cinquante Centimes. C’est une véritable pluie de monarques et de monarquesses de tous les pays et de tous les profils : je me lave les mains dans le Pactole — et dans la pâte d’amande. J’ai des gants multicolores, des redingotes idem et des pantalons itou. Tiens ! vois-tu ! — les poètes sortf des blagueurs, quand ils prétendent que la vie est sombre et mauvaise. Ils ne la connaissent pas, la vie, ces hurleurs de miserere nobis ; ils ne se doutent pas de l’existence d’une foule de voluptés qu’en ce moment je savoure; ils n’ont jamais compris toute la jouissance qu’on éprouve à entendre un cocher de fiacre vous demander pourboire; ils ignorent tout ce qu’il y a de parfum dans le cigare havanais, d’éclat dans la bougie du Soleil et d’harmonie dans le gracieux: craquement d’une botte trop étroite et vernite. Eh bien ! tout cela, je le sens, je le vois, je l’entends. Tu ne reconnaîtrais plus ton gros Flamand , ô grand maigre! Il s’est évanoui, il est tombé en poussière, avec sa vieille redingote et ses bottes à trois rangs de sabords comme les navires de l’État. Il est mort hibou pour ressusciter phénix . Quel beau vers latin cela ferait ! je suis sûr.

« Ah ! c’est ainsi, mon cher. A cette heure, le trèshaut et très-puissant seigneur vicomte de La Tour-

d’Auvergne 1 est éblouissant. Les piétons se rangent sur son passage ; les pauvres lui demandent l’aumône, et il leur donne un franc; les femmes ne lui demandent rien, et néanmoins il leur adresse un sourire, — et quel sourire! — Voilà, ô grand homme! ma position; et j’en conclus que la vie est une belle chose. Maintenant, tù vas sans doute me demander d’où est venu le nuage plein de pièces de cinq francs qui a crevé sur ma tête. — Cet ouragan vient du Nord, mon très-cher; c’est une magnifique aurore boréale, voilà!!! — Mon patron, qui ne veut pas donner la bague à V... et qui va læ renvoyer en Russie, m’a avancé 350 francs tout d’abord en m’assurant que j’en aurais encore 150 dans quelques mois. Juge de ma jubilation quand cette foudroyante nouvelle m’est arrivée; j'en ai frissonné de défunte ta cravate à feu mes souliers. J’ai couru tout d’un trait toucher ma traite chez Rothschild ; de là chez le libraire ; de là chez le tailleur; de là au restaurant; de là au théâtre; de là au café; de là chez moi, où je me suis plongé dans des draps neufs et dans une atmosphère de fumée parfumée, et où j’ai rêvé que j’étais empereur du Maroc et que j’épousais la Banque de France. Voilà mon existence; et j’ai tant fait qu’à la présente heure mon Pactole commence à montrer le sable. Néanmoins je suis bien vêtu :

1. Murger habitait alors la rue de La Tour-d’Auvergne, et, vu certaines de ses propensions, nous nous amusions parfois à lui donner ce titre.

LA VRAIE BOHEME. 113

« J’ai de quoi vivre au moins huit jours! Je les vivrai!

a Et après — je ferai de la littérature pour les intelligences au-dessous de sept ans, dans les journaux de Lelioux et de Bouché, à temps perdu, s’entend, et simplement histoire de me payer des gants et des cigares pour les beaux jours de l’été. Demain même, je me remets à travailler sérieusement; voilà trois mois passés que je n’ai rien fait ; espérons que cette crise sera salutaire et que je vais accoucher d’une foule de chefs-d’œuvre. Et sur ce, — bonjour, mon vieux! Je donnerais 10,000 louis pour qu’il y eût un chemin de fer de Paris à ta ville natale qui me permît d’aller te voir et te payer — un dîner à 2 francs par tête. Malheureusement il faut attendre. — Vale ! »

25 mars 1842.

« Tu trouveras encore un numéro de l’Age d’or, journal de Lelioux , dans lequel je dois m’escrimer à 2 francs la page. O profanation ! — A propos, la Gazette de la Jeunesse m’a accepté mon article ; ça me

fera une trentaine de francs à palper. — Réponds vite à Lelioux au sujet de ce qu’il t’a écrit : — Vendredi, 2 avril, à h heures, séance trimestrielle ! tu comprends de reste. — Voilà, mon bon vieux, tout ce que j’ai à te dire. Pardonne si c’est si mal écrit, mais je n’y vois plus, je tombe de fatigue : il est 2 heures du matin — ■ ù ma montre — et il faut véritablement que ce soit toi pour que je consente à tenir une plume à cette heure indute. — Le Christ, qui t’écrit en même temps que moi, a déjà fait le premier jambage de la première lettre de la première ligne de son épistole. Du train dont il y va, il aura bien fini cette première lignée au dimanche de la Quasimodo. — A propos de Quasimodo, j’ai Victor Hugo complet, ohé ! »

« P. S. — Je t’envoie ei-joint mon masque moulé ces jours-pi par le Christ. Au dire d’une dame — de ma connaissance, il a de grands rapports, similia simüibus, avec lç visage de Marie $tuart. »

5 avril 1842.

u J’ai appris par plusieurs lettres adressées par toi au Christ que tu te- plaignais de ma négligence; — tu avais tort, mais je te dois effectivement des explica-

tions. — J'ai attendu, longtemps attendu, il est vrai, avant d’aller chez Nadar chercher sa réponse — parce que je ne voulais pas y aller ficelé aussi salement que je l’étais; et quand, grâce à l’événement que tu as appris par ma lettre du 21 dernier, j’ai pu quitter mes guenilles, je m’y suis aussitôt présenté. Mais alors Nadar n’a pas eu le temps de t’écrire. Quant à Charles Barbara, il ne m’a pas non plus fait parvenir de lettres, malgré deux ou trois avertissements réitérés. Tu vois donc, somme totale, qu’il n’y a pas trop de ma faute.

« Maintenant, j’ai à l’entretenir longuement relativement à la séance trimestrielle qui a eu lieu vendredi dernier chez moi, laquelle séance a été très-orageuse. Cabot, — qui, comme tu le sais, est vice-président et te remplace, — n’a pas su malheureusement te remplacer, même par à peu près. li en est résulté un désordre inexplicable. De plus , il a fort maladroitement proposé une mention honorable à Tabar et à Vastine pomr avoir surmonté mille difficultés pécuniaires , avoir réussi à terminer leurs tableaux et à — les faire recevoir. Ce sont ses propres paroles. Tu comprends la maladresse. Aussitôt une rumeur énorme de la part de ceux qui avaient été moins heureux : de là échange de gros mots* confusipn, etc. ; et enfin on posa formellement cette question : Est-il bon de conserver . dans nos statuts les articles- mentions, récompenses et autres? Ces éléments d’émulation ne sont-ils pas plutôt susceptibles de semer entre les associés des germes de jalousie et de rivalité dangereuse, en un

116 HISTOIRE Dfe MURGER.

mot, ne vaut-il pas mieux les faire disparaître? La majorité s’est prononcée pour l’abolition, après une vive discussion où les personnalités se croisaient à tout bout de champ. Une chose nous contrariait, — Lelioux et moi, qui avons voté pour l’abolition, — le Christ et le Gothique, qui ont voté contre, — c’était qu’à défaut de ta présence nous n’ayons ton avis à cet égard.

... En résumé, il n’est vraiment rien sorti de bon de notre séance; on sera, je crois, forcé de retirer à Cabot ses fonctions. Je me propose, si tu m’approuves, de manœuvrer en sorte, — pardonne l’expression! — que Lelioux le remplace. Franchement , c’est le seul qui pourrait se faire écouter. — On l’a autorisé à . fonder un journal pour son compte. Ce journal s’appellera le Foyer domestique .

« P. S. — Je ne sais si c’est une blague, mais Rozan m’a dit qu’on lui avait payé son feuilleton 150 fr. »

Il avril 1842.

<( Comme avec un ami tel que toi je veux être franc, je vais commencer par m’excuser de n’avoir pas été

LA VRAIE BOHÈME. 117

content de ta lettre. Elle me paraissait froide, et je ne pouvais pas croire que cette froideur fut le résultat de mon étourderie, qui t’a expédié une dépêche sur quasi-parchemin. Maintenant j’ai la clef du motif, et nous allons nous en servir, s’il te plaît, pour ouvrir la foule de mystères dont nous étions enveloppés. — D’abord, je n’ai reçu que hier 9 ayril la lettre que tu m’adressas le 29 mars. Barbara n’avait pu l’apporter plus tôt. Tu comprends comment il se fait que ma lettre dernière ne t’ait point parlé de l’effet produit par ton document. — Ensuite, Lelioux, que j’ai vu encore tout à l’heure, m’a de nouveau assuré qu’il y a quinze jours et plus il t’avait écrit une longue lettre concernant la rédaction d’un autre journal que VAge d'or , et qu’en même temps il t’avait directement répondu aux questions que tu m’avais chargé de lui faire. — Revenons à ton document ! Je crois qu’il est heureux qu’il ne soit pas arrivé à temps, car en nous révélant qu’il y a un traître parmi nous, — ceci est incontestable, puisque Bisson t’a parlé de notre société et de ceux qui la composent, — il n’eût pu que jeter

de l’huile sur le feu déjà grand de nos discussions .

» 18 mai 1842.

« Je m’empresse cle t’écrire pour te tirer de l’inquiétude où tu parais être ; quant à ta dernière lettre adressée à Ghrist, il l’a parfaitement reçue. . . .

Quant à ce qui touche la société, une foule de circonstances nous ont empêchés de mener à fin sa destruction, chose qui demande beaucoup de prudence pour être bien faite et dont nous allons nous occuper dès aujourd’hui. Nous regrettons que tu ne nous aies pas fait paryenir ta démission écrite, elle aurait été un puissant moyen de dissolution. . . . ■ i . . .

Je te remercie de la, proposition que tu me fais quant à l’insertion possible de mes vers dans le journal de ton pays. Je t’en enverrai prochainement et je te ferai passer le Stabat Mater que j’ai donné à la Gazette de la Jeunesse, sitôt que Bouché aura la gracieuseté de me l’imprimer. Pour ce qui est de l’Age d’or, comme on ne veut pas payer, je me. prive de l’embêtement d’y travailler. A propos, un malheur! Ton ami Auguste Lefrane a remplacé Lelioux à l’Audience. — Maintenant, si tu permets, nous allons parler d’autre chose.

« Je débuterai par te dire que j’ai enfin rencontré

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