‹ Histoire de MürgerChapitre 8 sur 28 · L.V-VRAIE BOHÈME · texte numérisé non relu

L.V-VRAIE BOHÈME

la sœur de mon âme — style d’élégie, — laquelle est une femme en velours, Danoise de nation, de vingtcinq ans d’âge, mariée, spirituellement méchante, et jolie comme une vignette anglaise. Cette dame est une femme du monde; j’en doutais, mais j’ai su, positivement su que je devais le croire. Que cela te suffise ! — Elle s’appelle Christine ; enfin, pour ahréger, elle a passé deux nuits chez moi, un événement l’ayant forcée à venir me demander l’hospitalité, et cela après un mois de connaissance. Je la lui ai gracieusement accordée, et elle est sortie de ma chambre pure comme la Vierge Immaculée ; — ce qui ne prouve qu’une chose, c’est que je suis un crétin, — voilà ! Du reste, cela va assez bien ; nous sortons ensemble, et nous sommes même allés ensemble à l’Opéra. Cependant je ne lui montrerai pas une élégie que j’ai faite à son intention. Cela vaut trop ou pas assez. C’est un merveilleux bijou de pathos sentimental que j’ai ciselé amoureusement pendant un mois avec toute la méticuleuse attention que tu m’as vu mettre à ce genre de besogne. Tous frais comptés, mon cher, les vers de cette élégie me reviennent à cinq sous pièce; — que dis-lu de ce prix?

« Par une erreur de -sa part — ou par une adroite rouerie, j’ai reçu d’elle une lettre qui était destinée à une de ses amies : or, dans cette missive elle parlait de nos relations avec un air qui me fait croire que je suis mystifié comme un collégien. Aussitôt j’ai fait une levée en masse de toutes mes facultés spirituelles

pour sortir honorablement du pas difficile où je me trouve ehgagé avec cette

Fleur de Scandinavie éclose sous la neige;

et je l’attends. — En attendant, je serais désolé d’une rupture, car c’est une femme dont on peut réellement être fier : elle réunit tout ce qui peut séduire: — beauté, esprit, prestance, — et mille autres choses qui ne tarderont sans doute pas à me la faire aimer sérieusement. Du reste, j’en ai une autre; — celle-là est une magnifique soubrette qui pèse 100 kilos sans ses jupons . . .

. — Enfin, mon cher ami,

voilà une esquisse rapide de ma vie actuelle : un peu de plaisir, beaucoup de travail, — sans grand produit des deux parts ; — ma Danoise ne revient pas — et l’inspiration ne vient guère. Je travaille difficilement, mais avec acharnement et conscience , — et pourtant je ne trouve pas que je sois en progrès, si ce n’est du côté de la forme. La veine dorée , dont Chénier parle, se fait désirer ! — Aussi, je me suis décidé à entamer un volume de prose, — que je soignerai, en attendant que la Muse veuille bien me faire l’amitié d’élire domicile sous mon toit.

« Excuse mon griffonnage et crois-moi toujours ton bien dévoué et sincère ami. »

LA VRAIE BOHÊME. 121

18 mai 1842.

« Voici la seconde fois' que \e prends la plume à ton intention dans cette journée; en allant mettre à la poste ce matin la lettre que tu trouveras néanmoins ci-jointe, j'ai rencontré le Christ en chemin, lequel — pas le chemin — m’apportait ce que tu demandes depuis si longtemps .

— Maintenant, parlons, de la société! 11 est absolument indispensable que tu nous envoies ta démission en parfaite forme. J’ai annoncé à Cabot la mienne, la tienne et celle de Leïioux. Le conte de Wœstyn paraît samedi prochain dans l'Age d'or , et Lelioux en demande d’autres. Le susdit Lelioux est aussi rédacteur en second du journal les Coulisses. — Pour moi, mon pauvre ami, je m'embête autant que tu peux le faire, car je n’ai pas de goût à travailler. Si je veux m’y mettre, je ne fais rien qui vaille. Je t’envoie ci-joints les seuls vers que j’aie faits depuis ton départ; c’est ma pièce à la dame danoise, — qui est celle de mon cœur, tu ne croiras pas que Cela m’a coûté douze nuits de travail : c’est effrayant ! — et désolant à la fois. Je suis découragé. Je vais essayer de me mettre en colère et tempêter contre n’importe quoi pour voir si j’ai encore des idées dans le ventre.

(( Mes amours avec ma princesse sont quelque chose de très-joli — comme forme ; quant au fond, pour moi du moins, il est bien triste, et cela m’afflige. — J’ai été trop idiot aussi.

« Il n’est tel que le cœur pour rendre bête un homme.

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« Adieu ! »

Voici les vers dont il est parlé dans cette lettre.

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