CHAP. VIT. — LA TRANSFIGURATION
§ VI. lia Transfiguration.
28. « Environ huit jours après, Jésus prit Pierre, Jac- Récit
1 • • évangélique
ques et Jean son frère, et les conduisit à l'écart sur une de la Transfiguration.
montagne fort élevée. Il se mit en prière, et pendant qu'il
priait, il fut transfiguré devant eux. Son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige. Or Moïse et Elie leur apparurent conversant avec lui. Ils s'entretenaient de la mort qu'il devait subir à Jérusalem. Pierre dit alors à Jésus : Seigneur, il nous est bon de demeurer ici. Si vous le permettez , dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et l'autre pour Elie. — Pierre tenait ce langage, sans se comprendre luimême, car ils étaient saisis de crainte. Il parlait encore, lorsqu'une nuée lumineuse les enveloppa, et redoubla leur terreur. Une voix, sortant de la nuée, disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances; écoutez-le ! — En entendant cette voix, les disciples tombèrent le visage contre terre. Mais Jésus s'approchant, les toucha et leur dit : Levez-vous, ne craignez point. — S'étant relevés, et regardant autour d'eux, ils ne virent plus que Jésus seul. Ils redescendirent avec lui la montagne et il leur donna cet ordre : Ne parlez à personne de cette vision, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. — Ils gardèrent, en effet, le silence et
ne dirent à personne, en ces jours-là, ce qu'ils venaient de voir, réservant pour eux seuls le secret de cette merveille, et se demandant ce que Jésus avait voulu dire par ces mots : Avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. — Cependant ils interrogèrent le Seigneur et lui dirent : Pourquoi donc les Pharisiens et les Docteurs de la loi disent-ils qu'Elie doit réapparaître, avant l'avènement du Fils de l'homme? — Jésus leur répondii : Elle viendra en effet, et il rétablira toutes choses. Il en sera de lui comme du Fils de l'homme, dont il est écrit qu'il doit être accablé de souffrances et d'outrages. Or je vous dis qu'EUe a déjà fait sou avènement, mais ils ne Font point connu, ils ont exercé sur lui leur cruauté, selon qu'il avait été prédit par les Prophètes. Le Fils de l'homme sera traité par eux de la môme manière. — Les disciples comprirent alors qu'il parlait de Jean-Baptiste \ »
La primajté 29. Le Thabor est le point culminant où la divinité de
et l'humiLitti
de Pierre. Jésus-Clirist rajonnc aux yeux du monde entier, comme le Calvaire sera le sommet où son humilité s'affirmera, dans l'excès de la souffrance et de l'ignominie. Ces deux montagnes sont les deux pôles de la rédemption du genre humain. Pierre, investi de la primauté suprême de l'Eglise, se révolte à l'idée des tourments, de la mort et de la résurrection de son divin Maître. Un Dieu peut-il souffrir et mourir? Or Pierre a confessé, dans l'ardeur de sa foi, que 1 Luc, IX, 28-36; Mattli., xvii, 1-9; Marc, ix, i-8.
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Jésus était le Christ, Fils du Dieu vivant. Donc, le Christ ne saurait mourir. Il va fonder enfin cet Emj)ire, que les Juifs attendent, et qui devait relever, au profit de Jérusalem, le sceptre de la domination de l'univers. Telles étaient encore en ce moment les espérances des disciples euxmêmes. Cependant Jésus les entretient des opprobres et de la douloureuse passion qu'il doit bientôt subir à Jérusalem. Il déroule à leurs regards la série lamentable des tortures qui lui sont réservées. Il sera condamné par le Sanhédrin, par le tribunal des Grands-Prêtres, par le témoignage des Scribes. Il subira le dernier supplice; il mourra, mais pour ressusciter le troisième jour. Ce ne sont point là des éventualités auxquelles il veuille se soustraire. « Il faut » qu'il se rende lui-même à Jérusalem, et il s'y rendra volontairement, pour y épuiser, jusqu'à la dernière goutte, ce calice d'amertume. Le chef des Apôtres s'indigne à cette seule pensée, et Jésus le repousse avec indignation, en lui reprochant son zèle tout humain, qui ne sait pas comprendre les choses de Dieu. c( Retirez-vous, Satan , vous êtes pour moi un sujet de scandale! » Telle était la divine éducation de Pierre, que Jésus-Christ élevait, par degrés, à cette hauteur subhme, où les choses de la terre ne devaient plus lui apparaître qu'à travers le miroir des choses du ciel. Cette dure parole, c'est Pierre lui-même qui la dicte à son disciple saint Marc, dans son Evangile, afin qu'elle perpétue, d'âge en âge, le souvenir de son humiliation. Il
prend soin de faire inscrire toutes les erreurs, toutes les faiblesses, toutes les fautes par lesquelles il passera successivement, jusqu'à ce que s'accomplisse pour lui la promesse d'infaillibilité du Sauveur : « Voici que j'ai prié pour que votre foi ne défaille point; ainsi, quand vous serez relevé, vous aurez le privilège d'affermir vos frères. » C'est l'EVangile de saint Marc qui, dans le récit de la Transfiguration, nous dit : « Pierre ne se rendait pas compte de son propre langage, car ils étaient saisis de crainte, w Saint Matthieu et saint Luc n'enregistrent pas cette réflexion. Nous aurons l'occasion de faire la même remarque dans l'histoire de la Passion. L'Evangile, écrit sous la dictée de saint Pierre, est une confession continuelle des fautes de saint Pierre, et, par un sentiment d'ineffable humilité, tout ce qui pourrait relever la grandeur personnelle du prince des Apôtres y est passé sous silence.
La Trans- 30. Au coutrairc, les autres Evangélistes donnent toupermanente, jours à Picrrc la primauté dans la foi, dans le dévouement, et dans le privilège glorieux dont son divin Maître l'a investi. C'est saint Matthieu qui nous apprend la marche glorieuse de saint Pierre sur les eaux du lac de Tibériade. Saint Marc, qui n'omet aucun autre détail de l'apparition de Jésus-Christ sur les flots, ne parle pas de celui-là. Saint Matthieu et saint Luc inscrivent le glorieux éloge de la foi du prince des Apôtres, et les immortelles paroles qui lui sont adressées : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâ-
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tirai mon Eglise. » Saint Marc s'arrête à ce point précis, et garde le silence sur la réponse de Notre-Seigneur. Yoilà des caractères d'authenticité qui dépasseront à jamais la portée de toutes les œuvres humaines. Les recherches d'amour-propre des historiens profanes sont comme la signature de leurs ouvrages, L'Evangile est un monument d'humilité divine, et l'empreinte de l'auteur n'y apparaît que par son absence. On n'a pas rougi d'affirmer, en ces derniers temps, que saint Pierre manquait de grandeur, et que la vulgarité du pêcheur galiléen était au-dessous de l'admiration. Vraiment, il sied bien à un siècle, qui a poussé l'idolâtrie de soi-même au point où nous la voyons, d'oser tenir un pareil langage ! Mais on ne réussira pas à effacer du récit évangélique les témoignages illustres rendus au sublime caractère du prince des Apôtres. C'est lui que le divin Maître désigne le premier, avec Jacques et Jean, pour assister à la Transfiguration. Lui seul, en présence de la manifestation du Fils de l'homme dans sa gloire, sait dominer la terreur d'un tel spectacle. « Seigneur, il nous est bon de demeurer ici, s'écrie-t-il. Dressons-y trois tentes, une pour vous, l'autre pour Moïse, et la troisième pour Elie. » Cette exclamation du prince des Apôtres, l'Eglise catholique l'a réalisée. La loi judaïque, les prophéties du Testament Ancien, la révélation de l'Evangile, sont les trois pavillons sous lesquels s'abriteront, jusqu'à la fin des âges, les générations chrétiennes. L'Arche du Tabernacle
170 niSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
n'a pas survécu aux désastres de l'invasion babylonienne ; les tables de pierre du Décalogue, la verge fleurie d'Aaron et le vase rempli de la manne du désert ont disparu, après le pillage du Temple, sous Nabuchodonosor; mais les trois tentes que la main de Pierre devait dresser au milieu des nations subsistent aujourd'hui. Elles ont résisté à tout l'effort des tempêtes; la surface du monde se renouvelle; chaque siècle amène, avec des progrès inattendus, des situations diverses; les tabernacles de saint Pierre suffisent aux ambitions et aux besoins de toutes les époques ; tout vieillit autour d'eux; les gouvernements tombent; les formes sociales se succèdent; les législations humaines, atteintes d'une caducité native, s'écroulent les unes sur les autres. Mais les générations nouvelles se transfigurent toujours, sous les tentes de Pierre; elles trouvent, dans cette atmosphère divine, un élément de jeunesse et de vie immortelle. La Transfiguration sur le Thabor est devenue un phénomène de tous les instants, au sein de l'Eglise catholique, dont Pierre est le chef.
Lerationa- 31. Qu'importcut Ics déuégatious du rationalisme! Il a
lisme et le
""'"^nVu ^* essayé de réduire le miracle aux proportions vulgaires d'un ration. ^^^^ d'optiquc. SuF les sommets du Pambamarca, dans l'Amérique Méridionale , un voyageur espagnol fut témoin d'un phénomène que la science incrédule voudrait assimiler au prodige de la Transfiguration de Notre-Seigneur. Laissons la parole au savant Antonio d'Ulloa, qui a consi-
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gné, dans son Journal de voyage ^, cet intéressant épisode : « Je me trouvais , dit-il, au point du jour, sur le Pambamarca, avec six de mes compagnons; le sommet de la montagne était entièrement couvert de nuages épais ; le soleil, en se levant les dissipa; il ne resta, à leur place, que des vapeurs si légères, qu'il était presque impossible de les distinguer. Tout à coup , au côté opposé de celui où se levait le soleil, chacun de nous aperçut, à une douzaine de toises de la place qu'il occupait , son image réfléchie dans l'air comme dans un miroir; l'image était au centre de trois arcs-en-ciel, nuancés de diverses couleurs, et entourés à une certaine distance par un quatrième arc d'une seule couleur. La couleur la plus extérieure de chaque arc était incarnat ou rouge ; la nuance voisine était orangée ; la troisième était jaune, la quatrième paille, la dernière verte. Tous ces arcs étaient perpendiculaires à l'horizon ; ils se mouvaient et suivaient, dans toutes les directions, la personne dont ils entouraient l'image , comme une gloire. Ce qu'il y avait de plus remarquable , c'est que , bien que les sept voyageurs fussent réunis en un seul groupe, chacun d'eux ne voyait le phénomène que relativement à lui, et était disposé à nier qu'il fût répété pour les autres. L'étendue des arcs augmenta progressivement en proportion avec la hauteur du soleil ; en même temps , les couleurs des
1 Antonio d'UUoa, Relacion del viage à la America méridional, 1770.