Jésus, reprend le texte sacré, leur dit encore : Je
• Cf. Cornel, a Lapide, tom. XVI, p. 43o.
m'en vais, et vous me chercherez, mais vous mourrez dans avant
qv' Abraham
votre péché. Là où je vais, vous ne pouvez venir vous- fàt. mêmes. — Quoi donc! disaient les Juifs, voudrait-il se donner lui-même la mort ? Est-ce pour cela qu'il dit : Vous ne sauriez venir où je vais! — Il reprit alors : Vous êtes d'en bas, et moi je suis d'en haut. Vous êtes de ce monde, et moi je ne suis pas de ce monde. Voilà pourquoi je vous ai dit : Vous mourrez dans votre iniquité; en effet, si vous ne croyez pas en moi, vous mourrez dans votre péché. — Qui êtes-vous donc? s'écrièrent-ils. — Jésus répondit : Je suis le principe, moi qui vous parle. J'ai beaucoup à reprendre et à condamner en vous. Cependant ma sentence n'est pas la mienne seule, elle est celle du Père qui m'a envoyé et qui est la vérité même. Ce que j'ai entendu de lui , je le manifeste au monde. — Or, ils ne comprirent pas qu'il désignait ainsi Dieu son Père ; et Jésus continua : Lorsque vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme , vous saurez qui je suis; vous reconnaîtrez que je ne fais rien de moimême, et que je parle comme le Père m'a enseigné. Celui qui m'a envoyé est avec moi; il ne m'a pas laissé seul, et j'exécute tout ce qu'il a ordonné. — En l'entendant s'exprimer de la sorte , un grand nombre de Juifs crurent en lui. 11 leur dit alors : Si vous restez fidèles à ma parole , vous serez vraiment mes disciples; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. — Nous sommes enfants d'Abraham, reprirent les Juifs. Jamais nous n'avons été les
esclaves de personne. Comment donc nous dites-vous : Vous recouvrerez la liberté? — Jésus répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis : Quiconque commet le péché, devient l'esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure pas toujours dans la maison, tandis que le fils y est établi d'une manière stable. Si donc le Fils vous délivre, vous jouirez réellement de la liberté. Je sais que vous êtes les enfants d'Abraham ; cependant vous cherchez à me metti'e à mort, parce que ma parole n'a point d'accès sur vous. Ce que j'ai vu au sein de mon Père, je le dis ; et ce que vous avez vu près de votre père vous le faites. — Notre père est Abraham, s'écrièrent les Juifs. — Jésus reprit : Si vous étiez les fils d'Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham, Or, vous voulez en ce moment me faire mourir, moi qui vous dis la vérité, telle que je l'ai entendue au sein de Dieu lui-même. Abraham n'agissait point ainsi. Vous faites donc les œuvres de votre véritable père , et ce père ne se nomme point Abraham. — Ils répondirent : Non, nous ne sommes pas des enfants d'adultère. Nous n'avons qu'un seul Père , qui est Dieu ! — Si Dieu était votre père , continue Jésus , vous n'auriez pour moi que de l'amour, car je procède de Dieu, et je viens de lui. En effet, je ne suis pas venu de moimême; c'est Dieu qui m'a envoyé. Pourquoi repoussezvous ma parole? Pourquoi ne pouvez-vous en avoir l'intelligence? Parce que vous procédez du démon votre père, et que vous n'agissez que d'après la volonté paternelle. Or, le
CHAP. YITr. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 251
démon est homicide dès l'origine ; il n'a pu se maintenir dans la vérité ; car la vérité n'est point en lui. En affirmant le mensonge, il est dans son domaine, puisque le mensonge est son essence et qu'il est le père du mensonge. Voilà pourquoi vous ne me croyez point lorsque je vous dis la vérité. Qui d'entre vous me pourrait convaincre de péché? Si je vous dis la vérité, pourquoi refuser de me croire. Quiconque est de Dieu, entend la parole de Dieu. Donc vous ne m'entendez point, parce que vous n'êtes pas de Dieu. — Les Juifs irrités l'interrompirent : N'avonsjious pas raison, disaient-ils, de vous traiter de Samaritain et de possédé du démon ! — Jésus répondit : Je ne suis point possédé du démon; j'honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Ma gloire personnelle je ne la recherche pas. Un autre en prendra le soin et fera justice. En vérité, en vérité, je vous le dis ; Si quelqu'un garde ma parole, il échappera à la mort pour l'éternité. — Enfin, s'écrièrent les Juifs, nous voyons maintenant que vous êtes un véritable possédé. Abraham est mort, ainsi que tous les Prophètes et vous osez dire : Celui qui gardera ma parole vivra éternellement! Etes -vous plus grand qu'Abraham notre père, qui est mort? Etes-vous plus grand que tous les Prophètes. Ils sont morts aussi ! Qui donc prétendez-vous être ? — Si je voulais me glorifier moi-même, répondit Jésus, ma gloire ne serait rien. Mais c'est mon Père qui me glorifie. Vous l'appelez votre Dieu, et cependant vous ne le
252 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CnRlST.
connaissez pas. Pour moi , je le connais. Si j'affirmais le contraire, je serais, comme vous, un menteur. Je le connais donc et je garde sa parole. Abraham votre ancêtre a tressailli dans l'espérance de voir la lumière de mon jour : il Va vue et a été comblé de joie. — Vous n'avez pas encore cinquante ans, dirent-ils, et vous avez vu Abraham ! — En vérité, en vérité, je vous le dis, reprit Jésus, je suis avant qu'Abraham fût. — Alors ils prirent des pierres pour le lapider. Mais Jésus se cacha, et sortit du Temple ^ » Miracle de 23. OÙ douc , demandaient les critiques du siècle der-
profondeur
divine du nier, se trouvait-il, sous les portiques du Temple, une prodiscours de
Jésus, vision de pierres, suffisante pour armer les bras de la multitude? Le rationalisme actuel n'oserait renouveler cette objection surannée. Chacun sait aujourd'hui que la construction des parvis, commencée par Hérode l'Iduméen, se prolongea plusieurs années encore après la Passion de Notre- Seigneur. L'incident raconté ici par l'Evangile est donc une des mille preuves d'authenticité intrinsèque, qui éclatent sous chaque parole du texte sacré. Les pierres, entassées dans les cours du Temple, étaient en si grand nombre qu'après le complet achèvement des travaux , on employa l'excédant à paver les rues de Jérusalem. Mais si la vérité historique de l'Evangile se dégage, avec une merveilleuse clarté, de toutes les investigations dont elle a été l'objet, le caractère divin de Jésus-Christ ne s'y manifeste * Joan.,-viii, 21 ad ultim.
pas avec moins de splendeur. Les sophistes modernes demandent qu'on mesure les discours du divin Maître aux règles de la logique aristotélicienne. Ils insistent pour qu'on leur signale dans l'Evangile un enseignement théologique quelconque, un seul passage qui ressemble à un dogme. Rien n'est plus facile que de les satisfaire. « Je m'en vais, dit Jésus aux Juifs ; vous me chercherez et ne me trouverez plus; mais vous mourrez dans votre péché. Là où je vais, vous ne pouvez venir. » Evidemment on peut suivre un être humain partout où il va; évidemment encore il n'est aucun homme, dont la poursuite intéresse le salut de l'humanité au point que le quitter un instant c'est se vouer à la mort dans le péché, c'est-à-dire à la mort éternelle. Par conséquent Jésus établit ici solennellement, comme un dogme absolu, la nécessité de croire à sa divinité, de s'attacher à elle et de la suivre , pour obtenir la vie. Mais ce n'est là qu'un des aspects de cette parole, pleine de profondeur et de lumière. Elle renferme une double prophétie , dont la réalisation , devenue pour nous manifeste, devait alors sembler de toute impossibilité aux Juifs. Comment croire qu'un jour ils chercheraient ardemment, sans le pouvoir trouver, celui que, dans leur aveuglement, ils voulaient mettre à mort? Cependant, depuis dix-huit siècles, les Juifs cherchent le Christ , ils attendent son apparition ; ils implorent son avènement fortuné , sans le trouver jamais. D'un autre côté, Jésus prédit solennellement sa propre
mort; mais il la prédit en Dieu. « Je m'en vais, « dit-il. Comme s'il tenait, en sa main souveraine, la clef des portes de la vie, l'ouvrant et la fermant à sa volonté. Il ne dit pas : Bientôt vous me ferez expirer dans les plus cruels supplices. L'animosité des Pharisiens et des Scribes rendait assez probable une telle éventualité. Mais il déclare qu'il s'achemine lui-même, comme il lui plaît, à l'heure qu'il a marquée, pour ce voyage suprême. Cette majesté de langage étonne tellement ses interlocuteurs, qu'ils lui supposent une intention de suicide. «Voudrait-il se donner la mort? » disent-ils. Ne nous révoltons pas trop contre cette absurde interprétation des Juifs. Elle a été recueillie, en ces derniers temps, par un rhéteur sacrilège , qui s'est imaginé avoir fait une découverte , et qui a écrit de sang-froid ce blasphème : «On est tenté de croire que Jésus, voyant dans sa mort un moyen de fonder son royaume, conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer. » Telle est la logique de l'Evangéliste du rationahsme ! La vériié et 24. Si la dialcctiquc aristotélicienne avait disparu du
la liberté. i m i •
monde , ce ne serait pomt à 1 école de pareils sophistes qu'il faudrait la redemander î Le discours de Notre-Seigneur au Temple de Jérusalem se développe avec l'unité de doctrine et la solennité d'enseignement qui convenaient au Dieu caché, résolu de sauver le monde par la foi et les œuvres individuelles. «Je suis le principe, dit Jésus. Je descends du ciel, et vous êtes de la terre, voilà pourquoi vous ne pouvez
CHAP. Vlir. — LA FÊTE DES TABERNACLES. '2oo
goûter ma parole; et ainsi vous mourrez clans l'impénitence. » Les rationalistes modernes comprennent-ils ce qu'est le principe? Ils seraient tentés de redire au divin Maître l'interrogation : c( Qu'est-ce que la vérité'^ » — « Depuis le jour où l'homme s'est distingué de l'animal » ces noms de principe et de vérité, vides de sens, mais gros de terreurs, passent sur les consciences humaines comme des fantômes. Userait si commode de supprimer le Principe, qui est Dieu, et la Vérité qui est la racine de tous les devoirs ! Ne sauraiton briser ce vieux joug qui pèse sur les âmes, et affranchir enfin le monde, en proclamant qu'il n'y a ni passé , ni avenir, que l'être moral est une chimère, et que l'unique loi se nomme : Licence? Tel est le programme de la religion naturelle. Le rationalisme ne croit pas au miracle. Eh bien ! après beaucoup d'autres, que ses théories ont fait passer sous nos yeux, à son insu, en voici un nouveau, plus évident que la lumière même du jour. Tous les instincts cupides et bas, toutes les tendances perverses et corrompues , toutes les passions du cœur humain sont intéressées , au premier chef, à faire adopter un symbole qui signifie en pohtique : Plus d'autorité; en religion : Plus de Dieu; en pratique : Plus de lois, de tribunaux, ni de juges; en morale : Plus de devoirs; en conscience : Plus de frein. Faire, d'un trait de plume, table rase de l'autel et du prêtre, du souverain et du gendarme, de toutes les institutions, de toutes les lois, de tout ce qui gène l'épanouissement des forces bru-
taies, et de tout ce qui retient l'humanité sur la pente du crime , c'est là un des chefs-d'œuvre de la puissance de Satan. Or nous avons entendu naguère proclamer, au nom de la science, une pareille charte, entourée de tous les honneurs ofïiciels, acclamée par tous les échos, et portée par toutes les ailes de la renommée. Comment se fait-il qu'elle n'ait pas conquis un seul adepte sérieux? Comment est-elle restée stérile? Comment une religion si douce, une morale si légère, un code si complaisant n'ont-ils pu élever un seul autel, convertir une seule âme, ni fonder un seul tribunal? Insensés! 11 y a, en vous, et au-dessus devons, une logique plus puissante que toutes vos déraisons. Le jour du triomphe de vos doctrines serait celui où l'humanité se coucherait dans la mort. La liberté, ce nom divin usurpé malheureusement au bénéfice de tant d'utopies, a été définie par Jésus- Christ, au Temple de Jérusalem, lorsqu'il a dit : « La vérité vous rendra libres. » Yérité, Liberté, tels sont les deux termes inséparablement joints , dont l'union résoudra tous les problèmes devant lesquels les sociétés chancellent comme un homme ivre. En dehors de ce programme du Sauveur, qui est venu briser l'esclavage des passions, la vérité disparaît sous le sophisme, et la liberté ghsse dans le désordre et le sang.
CHAP. VIII. — l'aveugle-né. 257
§ rV. Ii'Aveugle-né.
23. « Jésus, dit l'Evangcliste , rencontra sur le chemin Récit
évaDgélique
un homme aveugle de naissance. Maître, demandèrent ^eiaguérison
de l'aveogle-
les disciples , qui donc a péché , de cet homme ou de ses '^^• parents, pour qu'il soit né aveugle? — Jésus répondit : Ni cet homme, ni ses parents n'ont péché ; mais les œuvres de Dieu se manifesteront en lui. Il me faut faire les œuvres de Celui qui m'a envoyé, pendant que le jour luit encore. La nuit vient, pendant laquelle nul ne peut agir. Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. — En parlant aipsi, il cracha à terre, et de sa salive délaya du limon, dont il enduisit les yeux de l'aveugle. Il lui dit ensuite : Allez , et lavez-vous dans la piscine de Siloë. — L'aveugle y alla donc , se lava , et revint voyant clair. Ses voisins et tous ceux qui l'avaient vu précédemment demander l'aumône, car il était mendiant, disaient : jN'est-ce pas là cet aveugle qui mendiait , assis sur le bord du chemin? • — C'est bien lui , disaient les uns. — Non , reprenaient les autres , c'est quelqu'un qui lui ressemble. — Mais l'aveugle répondait : C'est-moi-même. — Comment donc vos yeux ont-ils été ouverts? lui demandaient-ils. — 11 répondit : Cet homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, dont il m'a oint les yeux ; et il m'a dit : Allez vous laver à la piscine de Siloë. J'y suis allé , je m'y suis lavé et je vois. — Ils lui demandèrent encore ;
OÙ est-il? — Et il reprit : Je ne sais pas. — Ils amenèrent cet homme naguère aveugle aux Pharisiens. Or c'était un jour de sahhat que Jésus avait ainsi détrempé du limon, et ouvert les yeux de l'aveugle. Les Pharisiens l'interrogèrent donc sur la manière dont il avait été guéri. Il m'a enduit les yeux de boue, répondit-il ; je me suis lavé et je vois. — Quelques-uns d'entre eux dirent alors : Cet homme ne saurait être envoyé de Dieu, puisqu'il n'observe point le jour du sabbat. — D'autres répondaient : Comment un pécheur pourrait-il opérer de tels prodiges? — Il y eut discussion entre eux à ce sujet. S'adrcssant donc de nouveau à l'aveugle : Que dites-vous, vous-même, lui demandèrent-ils, de celui qui vous a ouvert les yeux? — C'est un prophète, répondit-il. — Cependant les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme eût été aveugle ; ils firent donc comparaître ses parents; et les interrogeant ils leur dirent : Est-ce là votre fils, que vous prétendiez aveugle de naissance? Comment donc voit-il maintenant? — Les parents répondirent : C'est bien là notre fils, et très- certainement il est né aveugle. Comment voit-il maintenant, nous ne le savons. Qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas davantage. Interrogez-le lui-même. Il est en âge de pouvoir parler de ce qui le regarde. — Or les parents répondirent de la sorte, parce qu'ils redoutaient la colère des Juifs, qui avaient déjà résolu d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus était le Christ. C'est pour cela que les parents
CHAP. Yjii. — l'aveugle-né. 259
dirent : Il est assez âgé pour que vous puissiez l'interroger lui-même. — Une seconde fois donc les Pharisiens firent appeler l'aveugle guéri , et lui dirent : Rendez gloire à Dieu. L'homme dont vous nous parlez est un pécheur. — Il leur répondit : J'ignore s'il est pécheur. Je ne sais qu'une chose : J'étais aveugle, et maintenant je vois. — Que vous a-t-il fait? reprirent-ils. Comment vous a-t-il ouvert les yeux ? — Il répondit : Je vous l'ai dit déjà et vous l'avez entendu. Pourquoi voulez-vous me le faire répéter? Est-ce que vous avez l'intention de vous faire ses disciples? — Prononçant alors sur lui l'anathème , ils dirent : Soyez vous-même son disciple. Pour nous , notre unique Maître est Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse, quant à celui-ci nous ne savons d'où il est! — Il est bien étonnant que vous ne sachiez d'où il est, répondit-il , et que cependant il m'ait ouvert les yeux. Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs, tandis qu'il entend la voix de celui qui l'honore et fait sa volonté. Il est inouï qu'un homme ait le pouvoir de rendre la vue à un aveugle-né. Si celui-ci n'était pas de Dieu, il n'opérerait point de tels prodiges. — Les Pharisiens lui répondirent : Vous êtes un fils de péché et vous osez nous faire des leçons ! — Ensuite ils le bannirent de la Synaguogue. Jésus l'apprit, et ayant rencontré cet homme, il lui dit : Croyez-vous au Fils de Dieu? — Qui est-il, Seigneur, répondit-il, pour que je croie en lui? — Jésus lui dit : Vous l'avez vu, et c'est lui qui
260 niSTOTRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
VOUS adresse en ce moment la parole. — Il s'écria : Je crois, Seigneur ! — Et se prosternant , il l'adora. Jésus reprit : Je suis venu en ce monde pour le jugement du monde afin d'ouvrir les yeux de qui ne voit pas, et d'aveugler ceux qui voient. — Quelques Pharisiens, mêlés à la foule qui le suivait, entendirent cette sentence et lui demandèrent : Sommes-nous donc des aveugles? — Si vous étiez aveugles, répondit-il, votre conduite ne serait point criminelle. Mais parce que vous dites : Nous voyons , le péché demeure en vous ^ »
Le chapitre 26. Ou uc lira pas sans intérêt , à la suite de cette page
des miracles
^^"^iie dr°' évangélique, les essais d'explication, hasardés par le ratiorationalisme, jj^j^^j^g ^^^ abois. « La différence des temps a changé, dit-il, en quelque chose de très-blessant pour nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François d'Assise , la question est déjà toute changée ; le cycle miraculeux de la naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause un véritable plaisir. Les * Joan., IX, integr.
CHAP. VIII. — l'aveugle-né. 261
fondateurs du christianisme vivaient dans un état de poétique ignorance, au moins aussi complet que sainte Claire et les très socii. Ils trouvaient tout simple que leur Maître eût des entrevues avec Moïse et Elle ; qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît les malades. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises raisons. Qui sait si la célébrité de Jésus, comme exorciste, ne se répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui ont donné lieu à ces bizarres imaginations. Beaucoup de circonstances semblent indiquer que Jésus ne fut thaumaturge que tard et à contrecœur; souvent il n'exécute ses miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur, et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur esprit. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa sa réputation de thaumaturge ; qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il ne fit rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas il sentait la vanité de l'opinion à cet égard. Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont été prêtés à Jésus par l'opinion , de ceux où il a consenti à jouer un rôle actif. Il est impossible surtout
de savoir si les circonstances choquantes d'efforts , de frémissements et autres traits sentant la jonglerie, sont bien historiques , ou s'ils sont le fruit de la croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de tliéurgie, et vivant, sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des spirites de nos jours. Toutefois ce serait manquer à la bonne méthode historique d'écouter trop ici nos répugnances , et , pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier plan. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de disciples bien inférieurs à leur Maître, qui, ne pouvant concevoir sa vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour vanter ses miracles ; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre Pierre, insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on aime à se débarrasser. Nous admettrons donc, sans hésiter, que des actes, qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou de folie, ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il sacrifiera ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie? Gardonsnous-en. Le problème d'ailleurs se pose de la même ma-
CHAP. VIII. — l'aveugle-né. 263
nière pour tous les saints et les fondateurs religieux. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus fait pour le bien de leurs semblables , (rexcellent Yincent-de- Paul lui-même !) ont été qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges K y) 27. Telle est l'attitude du rationalisme . en face des mi- caractères
intrinsèques
racles évangéliques. « Il n'éprouve, dit-il, aucun embar- '^ ''j^''^°*if *^ ras. » Cette affirmation préliminaire ressemble au brevet de ^vangeiique. courage que se décerne à soi-même un poltron devant Fennemi. On se défie toujours d'une bravoure qui éprouve le besoin de s'attester elle-même. A ce point de vue, rien n'est moins habile que la précaution oratoire du moderne rhéteur. Il lui fallait se montrer fort, sans se préoccuper de le paraître d'avance. Or le chapitre de la Vie de Jésus, intitulé : Miracles, d'où nous avons extrait les passages qu'on vient de lire, est certainement le moins osé et le moins brave de l'œuvre tout entière. On nous permettra d'invoquer à notre tour les règles de la logique aristotélicienne. Le rationalisme ne saurait s'en plaindre , et d'ailleurs, qu'il le veuille ou non, la maxime chrétienne : « Ou emploiera pour vous la mesure dont vous vous serez servi pour les autres,» a prévalu dans nos civilisations modernes. Essayons donc d'appliquer la théorie nouvelle du miracle au récit évangéUque de la guérison de l'aveugle-né. En passant sur le chemin, le Divin Maître rencontre ce malheu- 1 Vie de Jésus, 237-258 , 265-267.
264 nrsToiRE de notre-seigneur jÉsus-cnRisT.
reux. Nul ne sollicite en sa faveur l'intervention toute puissante du Verbe incarné. L'infirme lui-même n'élève pas la voix ; il se contente d'exposer aux regards des passants le spectacle de sa misère, et il se tait. — « Rabbi, demandent les disciples, qui donc a péché, de cet homme ou de ses parents, pour qu'il soit né aveugle? » Une pareille question ferait sans doute éclore un sourire, sur les lèvres de nos sophistes. Mais il y avait à Jérusalem deux opinions sur la préexistence des âmes. L'historien Josèphe * nous les a conservées. Les docteurs Pharisiens admettaient la métempsycose pythagoricienne^ Ils croyaient qu'une vie antérieure, capable de mérite ou de démérite, avait été le partage des êtres humains actuellement existants. C'était en ce sens qu'IIérode Antipas pouvait craindre que l'àme de Jean-Baptiste ne fût passée en la personne de Jésus de Nazareth, après le crime deMachéronta. La seconde opinion consistait à dire qu'au jour de la création , toutes les âmes avaient simultanément reçu l'être. En attendant qu'elles vinssent habiter un corps, elles restaient, dit le Talmud, fOUS le trône de la gloire céleste. L'interrogation des disciples est donc en conformité parfaite avec les préjugés locauxet le milieu contemporain. Ou l'àme de l'aveugle-né, préexistante au corps, avait pu contracter, dans une vie précédente, des souillures qu'elle expiait maintenant ; et, en ce cas, l'infirme eût été coupable. Ou bien , la faute, * Joseph., De Bell. Judaïc, lib. II, cap. mil
CHAP. VIII. — l'atecgle-né. 265
au lieu d'être personnelle, devait être imputée aux parents de ce malheureux, d'après l'interprétation également pliarisaïque du texte de l'Ecriture : « Je suis Jéhovali, ton Dieu, le Fort, le Jaloux, visitant l'iniquité des pères dans leurs fils, jusqu'à la troisième et à la quatrième génération de mes ennemis. » Ainsi la question posée par les disciples ne s'élève pas au-dessus du niveau des préoccupations vulgaires. Elle est l'expression spontanée et vraie des mœurs du temps. Libre à nos esprits forts de la prendre en pitié, et pourtant que savent-ils de la question de l'àme? Mais impossible de méconnaître son caractère d'évidente authenticité. « Ni les péchés de cet homme, ni ceux de ses parents, répond Jésus, ne sont cause de son infirmité. Il en est ainsi pour que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Je suis la lumière du monde. )) Et le Sauveur le prouve, en rendant la vue à l'aveugle-né. ce II ne se fait point prier ; » on ne saurait trouver sur son visage la moindre apparence de « mauvaise humeur; )) il ne « reproche» à aucun de ses interlocuteurs « la grossièreté de son esprit. » Mais il faut avouer qu'il fait intervenir, dans l'action inattendue et libre de sa volonté souveraine, c< une circonstance choquante. » De la salive de sa bouche, il délaie à terre un peu de limon, qu'il applique sur les paupières de l'aveugle. M le spiritisme, ni la médecine scientifique, ni « les charmes d'une rare efficacité du sorcier le plus puissant » n'ont ja- * Exod.j XX, 5.
mais rien eu d'analogue à cette boue détrempée, qui va rendre la vue à un- aveugle. Et quelle délicate organisation pourrait supporter l'idée d'un remède aussi révoltant, imaginé comme à plaisir en contradiction avec le but qu'on se propose? Si l'on voulait aveugler un homme clairvoyant, on pourrait user à coup sûr d'un procédé semblable. Mais le doigt qui a pétri l'argile dont l'homme fut formé est précisément celui qui délaie unpeu de limon pour l'aveugle de Jérusalem. La main qui a transformé la bouc primitive en celte admirable structure de notre corps , a seule le secret de changer en un organe parfaitement constitué le limon qu'elle applique sur des yeux éteints. Quoi donc ! Jésus- Christ serait-il le Dieu créateur? Est-ce là réellement la logique de l'Evangile ?
Lerationa- 28. Oui ccrtcs ! ct ccttc conclusiou ressort invincible-
lisme et la
logique aris- Hicnt dc chacunc des expressions du Livre Sacré. Yous
totélicienue.
dites : « Jésus n'a pas fait de miracles » et vous ajoutez que cependant « tous ses historiens sont unanimes pour vanter ses miracles. » Vous dites « qu'on serait tenté, par respect pour le caractère de Jésus, de supprimer des faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés au premier plan » et vous ajoutez « que des actes maintenant considérés comme des traits d'illusion ou defohe ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. » Vous affirmez enfin que « la critique n'éprouve, devant ces sortes de phénomènes historiques aucun embarras, » et vous ajoutez que « Marc, » le