‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangiles (volume 2)Chapitre 30 sur 69 · DERNIERS MOIS DE MINISTÈRE PUBLIC · texte numérisé non relu

DERNIERS MOIS DE MINISTÈRE PUBLIC

SOMMAIRE

§ I. Voyage de Jésus dans la Pérée.

1. Jlaithe et Marie L'action et la contemplaliou. — 2. La femme courbée depuis dix-huit aus. — 3. Le repas chez uu chef des l'harisicus, L'hydi'opi(iue. Le banquet des pauvres. Parabole du souper offert par le Père de famille. — 4. Exposition du miracle opéré sur l'hydropique.

— 5. Les premières places au festin. — 6. La charité chrétienne. — 7. Du nombre des élus. — 8. Paraboles de la Tour, et du roi qui entreprend une guerre, — 9. Sens des deux paraboles. — 10. Le bon pasteur. La drachme perdue. — 11. Parabole de l'enfant prodigue. — 12. Explication de la parabole. — 13. Paraliole de l'intendant mtidèle.

— 14. Le rationalisme et la parabole évangélique. — 15. L'évaugile substitué à la loi et aux prophètes. — IG. Question des Pharisiens sur le divorce. — 17. Aliraculeuse puissance de la doctrine de Jésus. — 18. Jésus et les petits enfants. — 19. Un jeune homme, noble et riche, aux pieds de Jésus. — 20. Les trois conseils évaugéliques. — 21. La demande ambitieuse des fils de Zébédée et de leur mère. — 22. Interrogation des Pharisiens relative à l'avènement du royaume de Dieu. — 23. Première interprétation de la réponse du Sauveur. — 24. Seconde interprétation. — 25. La pauvre veuve et le mauvais juge. Le Pharisien et le Publicain. — 26. Parabole des vignerons et du Père de famille. — 27. Détails de mœm's locales. — 28. Parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare. — 29. Apphcalion historique de la parabole.

§ II. RiîSUURECTIUN DE LAZARE.

30. Maladie et mort de Lazare à Béthauie. Message de ses deux sœurs à Jésus. — 31. Lugubi'e comédie inventée par Woolston et reproduite par le rationalisme actuel. — 32. Impossibilités matérielles. — 33. Impossibilités morales. — 34. Arrivée de Jésus à lîéthanie. Les deux sœurs de Lazare. — 3o. Les funérailles et le deuil chez les Juifs. — 3G. L'hypothèse ratiouuhste et les réahlés évangéhques. — 37. Résuri'ectiou de Lazare. Jam fœlet. — 38. Jlouuments et traditions.

§ 111. EXCOMMUxMCATION. RETRAITE A EpDREM.

39. Sentence de mort portée f:ar le Sanhédrin contre Jésus. — 40. La ro3'auté de Jésus. — 41. L'excommunication chez les Juifs. — 42. La loi de purification avant la Pàque.

§ IV. ReTOI-R a JÉRUSALEM.

43. La ville inhospitalière. — 44. Jésus prédit, pour la troisième fois, sa mort et sa résm'rectiou. — 43. Zachée. — 4(j. Parabole des dix mines d'argent. — 47. La parabole et l'histoire juive. — 48. Application de la parabole. — 49. Bartimée , l'aveugle de Jéricho. — 50. Le festin de Béthanie. Marie MagdeleinCj etle vase d'albâtre. — 31. Preuves d'authenticité intrinsèque. — 52. Excommvmication de Lazare par le Sanhédrin, — 33. Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem.

§ ï. Voyage de Jésus dans la Pérée.

1. Jésus abandonna la ville ingrate; il voulait montrer jiarthe et à ses Apôtres le chemin qu'ils devaient suivre un jour eux- L-action^èt la mêmes, et la multitude des nations appelée à prendre, dans uon. le royaume de Dieu, la place répudiée par les enfants d'Abraham. « Or, il arriva, dit l'Evangile , qu'en poursuivant sa route , il entra dans un village; et une femme, appelée Marthe, le reçut en sa maison. Elle avait une sœur, du nom de Marie , laquelle vint s'asseoir aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole. Cependant Marthe s'empressait aux soins multipliés du service. Elle s'arrêta soudain, et se tenant debout devant Jésus : Seigneur, dit-elle, ne prenezvous pas garde que ma sœur me laisse servir seule ? Diteslui donc de me venir en aide. — Mais le Seigneur lui répondit : Marthe , Marthe , vous êtes inquiète et vous vous préoccupez de mille soins ! Or, une seule chose est néces-

saire. Marie a choisi la part excellente qui ne lui sera point enlevée '. » Il est permis de croire que le village hospitalier, dont saint Luc n'a point inscrit le nom, était celui de Bélhanie, à quinze stades, ou environ deux mille romains ' de Jérusalem, sur le versant oriental du mont des Oliviers. La route qui conduisait de la ville sainte à Jéricho le traversait dans toute sa longueur. Peut-être Marie avaitelle accompagné le divin Maître dans le voyage. » On se rappelle, à ce sujet, les paroles de l'Evangile, que nous avons déjà reproduites : « Lorsque Jésus parcourait les cités et les bourgades, prêchant et évangélisant le royaume de Dieu , en compagnie des douze , quelques femmes , qu'il avait guéries de leurs infirmités, et dont il avait chassé l'esprit du mal, le suivaient; entre autres, Marie, surnommée Magdeleine, délivrée de sept démons; Jeanne, épouse de Chusaï, intendant d'IIérode; Suzanne et plusieurs autres qui le servaient, et pourvoyaient à ses besoins par leurs richesses. ^ » Marthe n'apparaît point, dans cette énumération. Elle gardait le foyer domestique de son frère Lazare, et eut ainsi Thonneur d'ouvrir sa maison à l'hôte divin, qui daigna s'y reposer un jour. Quoi qu'il en soit, Marthe

* Luc, X, 38-42. Nous ne savons pourquoi les traductions françaises de l'Evangile portent unanimement : « Marie a choisi la jneilleure part. » Le comparatif ne se trouve ni dans le texte grec : Mapia 8i 7Y1V àfaO/.v p.splrîa iliii^xTo • ni dans le latin de la Vulgate : Maria optimam partcm clegit.

' Le mille Romain équivalait à 1481 m. 75 cent.

' Luc, vni, i-3. Cf. chapitre vi de cette Histoire, n° 34.

et Marie représentent les deux types de la vie nouvelle que le Sauveur apporte au monde. Les âmes chrétiennes auront à choisir entre deux voies, dont la charité est également le Lut et le sommet. L'action, c'est-à-dire le ministère extérieur de l'amour de Dieu et du prochain, avec ses labeurs, ses fatigues, son dévouement sans mesure et sans bornes : la contemplation , c'est-à-dire l'élévation d'une âme humaine se rapprochant chaque jour davantage du foyer divin de l'amour, se faisant en quelque sorte l'intermédiaire des torrents de grâce qui s'échappent du cœur de Jésus, et se plaçant entre le monde divin et le monde terrestre, comme l'idéal de la plus haute perfection de l'un, et l'intercesseur le plus puissant près de l'autre. Le silence de Marie-Magdeleine assise aux pieds de Jésus, a quelque chose du silence de Marie, mère de Jésus, « qui conservait, en les méditant dans son cœur, toutes les paroles de son Fils. » Quel essor ces nobles exemples n'ont-ils pas fait prendre aux- âmes, depuis dix-neuf siècles? Quelle divine prophétie dans la réponse du Sauveur : « Marthe ! Marthe ! vous êtes inquiète ; vous vous agitez de mille soins. Or, une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la part excellente, qui ne lui sera point enlevée ! » Combien de tentatives cependant pour jarracher Marie, et les âmes qui lui ressemblent, à la contemplation de Jésus ; à la méditation solitaire de la vérité ; à la retraite des cloîtres; à la vie silencieuse d'un amour 5ans partage, et d'une prière qui ne cesse ni jour ni nuit I II. 20

Chose étrange! ce sont les siècles et les pays qui auraient le plus besoin du secours d'en haut qui comprennent le moins la nécessité d'une pareille intercession près de Dieu. La manifestation extérieure , le mouvement actif et visible de la charité chrétienne gardent leurs attraits, môme aux époques les plus troublées; mais la notion de la charité dans sa forme excellente, l'allilude de Moïse en prières sur la montagne durant le combat , ou de Marie-Magdeleine assise aux pieds du Sauveur, le sacrifice de l'individualité à sa plus haute puissance, la continuation par les âmes privilégiées de l'imniolatien du Golgotha, ne sont plus comprises des multitudes. Comme si l'œuvre de notre rédemption eût été complète par les œuvres de miséricorde extérieure du divin Maître! Comme si, dans l'agonie sur la croix, Jésus n'avait pas conquis plus d'âmes qu'en rendant la vue aux aveugles ou la santé aux malades! La faiblesse de nos conceptions humaines, ou les revirements de l'opinion , pas plus que la violence des passions déchaînées, ou la convoitise des instincts cupides, ne changeront rien à la divine constitution donnée par Jésus-Christ à son royaume. A l'heure présente, l'action et la contemplation, Marthe et Marie , sont encore l'une assise, l'autre empressée et laborieuse, autour du divin Maître. Elles sont sœurs, et, dans l'union de l'amour, elles travaillent et prient pour le salut du monde.

Lafemae 2. « Commc Jésus , reprend l'Evangile, enseignait le

peuple dans une synagogue, un jour de sabbat, il se trouva courbée deune femme qui avait un esprit d'infirmité depuis dix-huit an^ "" ans; elle était courbée de telle sorte qu'il lui était impossible de regarder en haut; Jésus la voyant, l'appela et lui dit : Femme, vous êtes délivrée de votre infirmité. — Il lui imposa les mains, et aussitôt, redevenue droite, elle se releva, et glorifiait le Seigneur. Or, le chef de la synagogue, indigné que Jésus guérît des malades un jour de sabbat, dit au peuple : Il y a six jours où le travail est permis. Venez donc, ces jours-là, vous faire guérir; mais ne venez point pendant le sabbat 1 — Le Seigneur prenant alors la parole : Hypocrites! dit-il. Est-il un seul d'entre vous qui ne délie de la crèche son bœuf ou son âne, le jour du sabbat, pour le conduire à la fontaine et l'abreuver? Et cette fille d'Abraham, enchaînée par Satan, depuis dix-huit années, il ne fallait pas la délivrer un jour de sabbat ! — Quand il eut ainsi parlé, tous ses adversaires devinrent rouges de confusion, et le peuple entier se réjouissait des actions glorieuses opérées par lui \ >"> Le masque de comédie dont le Pharisaïsme affectait de se couvrir le visage, pour revendiquer les prérogatives de la loi Sabbatique, ne tient pas un instant devant la logique souveraine de Jésus. Depuis dixhuit siècles la race d'Abraham, courbée sous les terreurs de la loi Sinaitique, exagérées par la tradition ambitieuse des Scribes et des Docteurs, était impuissante à relever la * Luc, XHi, 10-17.

tête, et à contempler, clans les iiauteurs célestes, la miséricorde du Dieu de Moïse et des Paîriarches. Un Juif détachait, sans scrupule, le jour du sabbat, le bœuf et l'àne de l'élable, pour les conduire à l'abreuvoir. Et Jésus, redressant, par une simple imposition des mains, la malheureuse femme, pliée en deux }>ar une infirmité de dix-huit ans, se rendait coupable d'une infraction irrémissible! Pour le bœuf ou l'âne, les deux animaux qui faisaient la richesse d'un Hébreu, la pénible opération de les sortir de la crèche et de les conduire par le licou jusqu'à la fontaine publi((uc ne constituait pas un délit contre une loi que l'intérêt savait rendre élastique. Mais, d'un mot et d'un geste, guérir une fille d'Abraham était un crime! Dix-huit ans d'infirmité, chez une femme, ne valaient pas une heure de soif endurée par un animal sans raison ! Telle était la folie du rigorisme pharisien. L'heure était venue où l'humanité, courbée à terre sous le joug de Satan, et n'osant plus lever les yeux au ciel, allait répondre à l'appel de Jésus : a Femme, vous êtes délivrée de votre infirmité ! » Que d'àmes perdues dans la fange du vice se sont redressées, à cette parole souveraine ! L'œuvre du salut des âmes est par excellence l'œuvre du sabbat. Yoilà pourquoi le Rédempteur choisissait de préférence, pour sesguérisons miraculeuses, ce jour privilégié. Depuis que Dieu s'est reposé, après le prodige delà Création, il semble que sa Toute-Puissance se soit concentrée tout en'ière dans le travail de la Rédemption.

VArchisijnagogusremerse toute l'économie providentielle, en disant : « Yous avez les six jours de la semaine, où le travail est permis , et où vous pouvez vous faire guérir 1 » — C'est précisément le septième jour qui est le jour de Dieu, et celui de la guérison des âmes. Nous n'insistons pas sur le sens plus direct de l'exclamation du chef de la synagogue. Le rationalisme ferait bien cependant de la méditer. Comment, si Jésus ne faisait pas de miracles, pouvait-on adresser au peuple une semblable injonction ? Chaque parole de l'Evangile suppose ainsi, dans la vie du Sauveur, une véritable effusion de prodiges, dont l'écrivain sacré n'a raconté que les principaux, et ceux qui offraient un caractère particulier de permanence, dans le monde régénéré par Jésus-Christ.

3. « Un iour de sabbat, continue S. Luc, Jésus entra ^^^ '■^p^s

<J ' ' chez un chef

dans la maison d'un chef des Pharisiens, pour y manger le ^"^^^^J^' pain, et tous les regards étaient fixés sur lui pour l'obser- i hydrop-qae! ver. Or il y avait devant lui un hydropique. Jésus s'adres- des pauvres.

['arabole du

sant aux Pharisiens et aux Docteurs de la loi , leur fît sjuper offert

par le Père de

cette interrogation : Est-il permis de guérir, le jour du sab- famiiie. bat? — Tous gardèrent le silence. S'approchant alors de l'infirme, il le prit parla main, le guérit et le renvoya. Ensuite il leur dit : Qui de vous, si son âne ou son bœuf tombe en un puits, le jour du sabbat, hésite à l'en retirer '? — Or

• On creusait, pour les irrigations rurales, des puits dont le bord était à fleur de terre. L'accident auquel le divin Maître fait allusion en plu-

ils ne pouvaient rien lui répondre. Voyant aussi combien les convives menaient (Vempressement à choisir les premières places, il leur tlil celle parabole : Quand vous serez invités à un festin , ou à des noces , n'allez pas vous étendre sur le lit d'honneur », de peur qu'il ne se trouve un invité plus considérable que vous, et que l'iiùle ne vienne vous dire : Donnez-lui cette place, et qu'alors vous n'ayez pas la confusion de descendre au dernier rang. Lors donc que vous serez convié, prenez la dernière place, afin que l'hôte, en arrivant, vous dise : Ami, montez plus haut. Ainsi vous serez honoré en présence de tous les convives *.

sieurs passages de l'Evangile était ainsi beaucoup plus fréquent qu'il ne saurait l'être dans notre climat et avec nos habitudes actuelles.

*Nous prenons la liberté de paraphraser ainsi le Discumbas de la Vulgale. Les traductions françaises laissent trop ignorer l'usage du tricJinium généralement admis en Judée, à l'époque évangélique. Avec un tel système, un grand nombre de faits deviennent inintelligibles pour le vulgaire; par exemple : la scène du parfum répandu en arrière sur les pieds du Sauveur, sans que Jésus ait aperçu Magdcleine ; tandis que le Pharisien, placé en face, suit tous les mouvements de l'illustre pénitente, semble inexplicable au lecteur habitué à croire qu'on s'asseyait, aux festins des Juifs, de la même manière qu'aux nôtres. On a trop longtemps laissé, de côté, parmi nous, les détails de ce genre. Très-certainement cette négligence n'a pas peu contribué au facile succès de l'Evangile du rationalisme. Il importe plus que jamais de reprendre , dans les catéchismes et les homélies , ces explications simples et familières du texte sacré, au point de vue de la vérité locale. Nos pères savaient tout cela, il faut le réapprendre à nos enfants. Le texte original est d'ailleurs aussi explicite que la Vulgate : Mr. xxtx-

y.X'M,; S'.; xr.v Tpto7ox).nîav.

" Notre Seigneur fait allusion ici à cette maxime du livre des Proverbes ; Ne gîoriosus appareas coram rege, et in loco magnomm

Car tout homme qui s'exalte sera humilié, et qui s'humilie sera élevé. — S'adressant alors au Pharisien qui l'avait invité, Jésus lui dit : Quand vous donnerez un dîner ou un souper, ne conviez point les riches vos amis, vos frères, vos alliés ou vos voisins, qui vous inciteraient à leur tour, et vous rendraient ce qu'ils auront reçu de vous. Mais appelez à votre festin les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles. Vous serez heureux de ce qu'ils n'auront rien à vous rendre, car il vous sera rendu à la résurrection des justes. — En entendant cette parole, un des convives s'écria : Heureux celui qui mangera le pain , dans le royaume de Dieu ! — Jésus lui dit : Un homme prépara un grand souper, et invita de nombreux convives. A l'heure du repas, il envoya un serviteur dire aux conviés de venir, parce que tout était prêt. Chacun s'excusa. Le premier dit : Je viens d'acheter une campagne, il me faut partir pour la visiter; agréez mes excuses. Un autre dit : J'ai fait l'acquisition de cinq attelages de bœufs. Je vais en faire l'essai. Agréez mes excuses. Un troisième dit : Je viens de me marier, il m'est impossible de vous suivre. Au retour le serviteur transmit ces réponses au maître. Le père de famille irrité dit au serviteur : Courez aussitôt dans les places et les rues de la ville; amenez ici les mendiants, les estropiés, les aveugles et les boiteux que vous rencontrerez. — Le serviteur exécuta

ne steteris. Melius est enim ut dicatur tibi : Ascende hue , quam ut humilier is' cor am principe. (Proverb., xxv, 6.)

cet ordre, et il revint dire au maître : Seigneur, j'ai fait ce que vous m'avez commandé, cependant il reste encore des places vides. — Sortez de la ville, ré;;ondit le maître, allez dans les sentiers, le long des haies, et contraignez d'entrer, afin que ma maison soit remplie. Car je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été précédemment conviés, ne prendra part à mon banquet K »

Exposition 4. L'hydropique, introduit dans la salle du festin, l'avait

du miracle

opéré sur été, vraisemblablement, par un calcul d hypocrisie phari-

l'hydropique.

saïque. Que ferait Jésus en présence de cet infirme? Oserait-il le guérir, un jour de Sabbat? Les convives se gardent bien de solliciter, pour le malade, une pareille faveur. Le miracle est, à leurs yeux, un travail qu'ils interdiraient à Dieu lui-même, en vertu du précepte sabbatique, posé par Jéhovah. L'argumentation du ralionalisme moderne est exactement identique. Le Créateur a donné à son œuvre des lois, que les nouveaux sophistes prétendent, désormais et pour toujours, supérieures à la volonté créatrice. En sorte que l'essence divine, en créant le monde, aurait produit une œuvre plus haute que l'ouvrier, un résultat plus puissant que la cause, un effet plus grand que le principe. L'inanité de ce paralogisme, dans l'ordre purement naturel où se placent les rationalistes, n'est pas moins évidente que dans l'ordre de la révélation mosaïque, où les Pharisiens se cantonnaient. Quoi'qu'il en soit, le divin Maître semble aller

' Luc, yi\ , l-2'(.

au-devant des objections de ses ennemis. « Est-il permis de guérir, le jour du Sabbat? » Cette question, nette et précise, avait été précédemment tranchée par les docteurs de la Loi, dans le sens négatif le plus absolu. Cependant aucun des convives n'ose, en cette circonstance, formuler une telle réponse. En présence d'un infirme, qu'un mot tombé des lèvres de Jésus peut rendre à fa santé, nul ne voudrait assumer la responsabilité d'une interdiction si cruelle. Tous se renferment donc dans le silence. Certes, si Jésus-Christ n'avait jamais fait de miracles , l'attitude des Pharisiens eut été bien différente. Avec quelle unanimité ils eussent jeté au Sauveur le défi d'opérer la plus simple guérison, le moindre prodige , non-seulement un jour de Sabbat , mais à n'importe quel autre jour de la semaine ou de l'année ! Le silence des Pharisiens, en ce moment, et leur système habituel d'attaque , concentré dans la rigoriste interprétation de la Loi sabbatique, sont autant de preuves péremptoires, qui établissent l'universelle notoriété des miracles accomplis par Jésus. Autrement la négation fût sortie de leur bouche, avec une assurance invincible. Non, eussentils dit à un imposteur vulgaire , vous ne faites point de miracles! Jamais vous n'en avez opéré un seul. Guérissez donc cet hydropique qui est là sous vos yeux ! Telle eût été nécessairement la disposition des esprits, dans l'hypothèse rationaliste. Le surnaturel forme ainsi le fond de l'Evangile. « Il a sauvé les autres , s'écriaient

314 niSTOlRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

les Juifs au Golgotlia. Ne pcul-il se sauver lui-méine *? » Les pre- 5. Le SauvcuF ne se montre pas seulement Ibaumaluree,

mieres places >■ " '

au festin, (jjji^g l'épisodc (lu bauquet chez le Pharisien. Il vient guérir dans l'humanité des maladies plus invétérées et plus dangereuses que celles du corps. Les infirmités morales, auxquelles le monde est eu proie, appellent un médecin suprême. L'orgueil pharisaïque , se disputant les premières places à un repas, est l'une des manifestations les plus spontanées de cet esprit d'individualisme étroit et d'égoïsme odieux qui dominait alors le monde. On lit, dans le Talmud, qu'un jour le prince asmonéen, Alexandre Jannée, donnant un festin, dans son palais de Jérusalem, à des ambassadeurs persans, le rabbin Siméon-Ben-Shetah, qui était au nombre des invités, vint prendre place entre le roi et la reine. Sa présomptueuse démarche excita un mouvement de surprise; le rabbin se justifia, par une parole plus orgueilleuse encore. « Il est écrit, dit-il : Exaile la sagesse et elle t'exaltera; elle déposera sur ton front une couronne -. » La supériorité que s'arrogeaient ces docteurs sur les autres Hébreux, la nationalité juive tout entière la revendiquait sur les races étrangères. Le banquet de la vie, auquel le Père de famille céleste avait convié l'humanité, était donc envahi par ces affamés de la gloire et des vanités terrestres. Tel est le sens profond de la parabole évangélique. L'humilité, vertu inconnue au monde antique, va devenir la base des • Malth., xxvii, 42. — - Provcrb., iv, 8-9.

sociétés chrétiennes. Un liomme humble, avant Jésus- Christ, aurait passé pour un lâche. Le Verbe incarné renverse, d'un mot, l'échafaudage de quarante siècles d'orgueil satanique. « Quiconque s'élève sera humilié, et qui s'humilie sera élevé.» Aujourd'hui cette parole a tellement pris possession du monde moral, que les orgueils humains sont forcés de se dissimuler avec autant de soin qu'ils en prenaient alors pour étaler leurs prétentions, et que les ambitieux les plus ardents sont contraints de se faire les hypocrites de l'humilité.

6. Malgré la décadence du véritable esprit de la loi mo- l» chanté

chrétienne.

saïque, au sein du peuple hébreu, la civilisation juive conservait encore de précieux vestiges de sa divine origine. Ainsi il était d'usage, dans presque tous les festins d'apparat, d'avoir une table pour les pauvres. Quand Judas Iscariote se plaindra de la profusion avec laquelle Marie-Magdeleine versait sur les pieds du divin Maître un parfum précieux, il aura soin d'ajouter qu'on aurait mieux employé cet argentimproductifà nourrir les pauvres. Les traditionsd'hospitalité, remontant aux patriarches, avaient survécu à toutes les révolutions. Tobie, captif sur les rivages de Babylone, appelait à sa table ses frères indigents. Peut-être l'hydropique que Jésus venait de guérir était-il un des pauvres convives, admis, ce jour-là, dans la maison du Pharisien. En Judée, les travaux de l'agriculture et de la vie pastorale étaient à peu près les deux seuls moyens d'existence. Dès

lors, pour la classe moyenne, une infirmité chronique amenait infailliblement l'indigence. Voilà pourquoi on retrouve si fréquemment dans l'Evangile cette énumération « des pauvres, des estropiés, des aveugles et des boiteux. » Le divin Maître emprunte aux coutumes et aux mœurs nationales deux paraboles admirables. Dans l'une, il résout, par le principe nouveau de la charité, la queslion du paupérisme, ce problème qui a déconcerté tous les législateurs humains, et qui ébranle aujourd'hui les sociétés incroyantes. Sans compromettre le droit imprescriptible et inviolable de la propriété, il ouvre à l'indigence des trésors inépuisables. « Heureux serez-vous d'avoir donné à qui ne peut vous rendre; parce que Dieu lui-même se chargera de leur dette, et vous en tiendra compte àla résurrection des justes!» Tel est le contrat que Jésus-Christ propose à la cupidité, à l'avarice, à la richesse égoïste et sans entrailles. Engage-ment essentiellement volontaire, dont le contrôle ne s'exercera point en ce monde, dont le juge sera Dieu seul, dont la pénalité est renvoyée au-delà des limites de cette vie. Mais qui donc était ce législateur, pour stipuler ainsi, dans des conditions qui dépassent la puissance humaine? Le rationalisme moderne ferait sagement d'étudier avec attention cette parole évangéhque. Jésus-Christ assume la responsabilité d'acquitter au centuple toutes les dettes de reconnaissance, contractées par le paupérisme insolvable. Et cette promesse a change la face du monde. S'il est, de nos jours,

un phénomène qui frappe tous les regards, c'est assurément celui de la charité chrétienne, libre, spontanée, persévérante, multiplianl les dévouements en proportion des misères, maintenant les sacrifices au niveau des souffrances , et s'honorant de secourir, en la personne des pauvres , les représentants dont Jésus-Christ lui-même s'est fait la caution. Certes, pour exercer une pareille influence, pour dominer ainsi l'intérêt, et faire croître la charité, su r une terre que la soif de l'or avait desséchée, il fallait être plus qu'un sage, plus qu'un philosophe, plus qu'un génie; il fallait être Dieu. Aussi, dans la seconde parabole, c'est la charité de Dieu même que Jésus offre comme le modèle et le type souverain de la charité humaine. Dieu est le véritable Père de famille, qui a préparé, dès le seuil de l'Eden, le banquet auquel il invite toutes les nations. Le peuple juif fut d'abord convié. Mais quand l'heure est venue, ce convive privilégié dédaigne un tel honneur. Il est absorbé par l'amour du lucre, par les préoccupations de la cupidité, par les jouissances sensuelles. Alors les prédicateurs de l'Evangile sortiront de l'enceinte du judaïsme, ils franchiront le mur de séparation, élevé par les Scribes, ils parcourront l'univers et c( forceront » les âmes à venir s'asseoir au banquet divin. « Contraignez-les d'entrer, » dit le Père de famille, Comyelle intrare. Douce et salutaire contrainte, mais efficace et énergique, dont saint Paul dira plus tard : « Notre prédication de l'Evangile parmi vous ne fut pas seulement

318 niSTOlUE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

l'œuvre île la parole, mais celle de la puissance, clans l'Esprit Saint, et dans la plénitude d'une force invincible '. » Du nombre 7 ^^ Qj, jj^ l'Evanscliste, Jésus parcourait les cités et les

des élus. o ; 1

campagnes, enseignant les multitudes. Quelqu'un lui demanda : Seigneur, n'y aura-t-il qu'un petit nombre d'hommes qui soient sauvés? — 11 leur dit alors : EfForcezvous d'entrer par la porte étroite, car, je vous le dis, beaucoup chercheront à pénétrer et ne le pourront pas. Lorsque le Père de Famille aura fermé la porte derrière lui, vous resterez dehors, et, heurtant àla porte, vous direz : Seigneur, ouvrez-nous. Mais il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes. Vous vous écrierez encore : Nous avons mangé et bu en votre présence. Vous avez enseigné dans nos places publiques! Il vous dira de nouveau : Je ne sais d'où vous êtes. Retirez-vous de moi, vous tous, artisans d'iniquité ! Là seront les pleurs et les grincements de dents, alors que vous verrez Abraham , Isaac et Jacob , avec tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et que vous en serez expulsés. Les convives viendront, de l'Orient et de l'Occident, de l'Aquilon et du Midi ; ils prendront place au Festin du royaume des cieux, et ainsi les derniers seront les premiers, et ceux qui furent les premiers seront les derniers *. » Terrible sentence prononcée contre l'obstination juive ! Son accomplissement, visible dès ce monde, est un des faits les mieux constatés de l'histoire. Chaque page de l'Evan- »I Thessalon, i, b. — ^ Luc, xii, 22-30,

gile est ainsi ou un miracle de prophétie, ou un miracle de puissance, ou un miracle de révélation divine.

8. « Comme une grande foule de peuple marchait à la Parabole de

1 T' •! '* Tour, et

suite de Jésus, il se retourna vers eux, et leur dit : Si quel- du Roi qui .

entreprend

qu'un vient à moi et me préfère * son père, sa mère, sa uce guerre.

* L'expression grecque Mtaa, très-littéralement rendue par le verbe oderit de la Vulgate, signifie haïr. Aussi toutes les traductions françaises s'expriment ainsi : « Si cjuelqu'un vient à moi et ne hait son père et sa mère, sa femme et ses fils, ses frères et ses sœurs, et jusqu'à son âme même, il ne peut être mon disciple. » La fidélité litté- raie de cette version est une réelle inexactitude, quant au sens. Tous les interprètes d'ailleurs ont soin de l'indiquer, dans la note qu'ils ont coutume de joindre à ce passage. C'est qu'en effet, dans le style hébraïque, l'expression correspondante à notre mot de haine n'a pas le sens absolu qu'elle emporte dans notre langue. Comme le dit excellemment M. l'abbé Glaire, haïr signifie très-souvent, dans l'idiome biblique, aimer moins. C'est ainsi qu'on lit dans l'Ecriture : Jacob dilexi, Esau autem odio hahui (Malach., i, 2, 3. Rom., ix, 13). Les Psaumes nous offrent de nombreux exemples de cette locution, familière au génie de la langue juive. S'il pouvait rester un doute sur ce point, dans quelques esprits toujours disposés à croire que les commentateurs inventent des systèmes d'interprétation pour les besoins de la cause, il suffirait de relire, dans l'Evangile de saint Matthieu, la même parole de Notre-Seigneur, ainsi rendue : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. » (Matth., x, 37. Cf. dans cette Histoire : chap., vi, n° 18. ) L'équivoque est donc impossible, pour quiconque a la moindre notion du style hébraïque et du texte comparé des Evangiles. Cela n'empêche pas un lettré rationahste d'écrire : (( Les exigences de Jésus n'avaient plus de bornes; méprisant les saines limites de la nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on n'aimât que lui seul. Si quelqu'un vient à moi, disait- il, et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. On dirait que, dans ces moments de guerre contre les

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femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et jusqu'à sa propre vie, celui-là ne peut être mon disciple. Qui ne porte point sa croix, et ne me suit, ne peut être mon disciple. Qui de vous, songeant à élever une tour dans sa vigne ' , ne s'assied d'abord, pour supputer la dépense nécessaire, et se rendre compte s'il y pourra faire face? De peur qu'après avoir jeté les fondations, il se trouve dans l'impossibilité de poursuivre , et qu'en le voyant tous ne disent avec ironie : Cet homme a commencé à bâtir ; et il n'a pu achever ! Ou quel roi, se disposant à engager une guerre contre un autre roi, ne s'assied d'abord, et ne se demande s'il pourra, avec dix mille hommes, se porter au devant d'un ennemi qui en a vingt mille à sa suite ? Sinon, pendant que l'ennemi est encore éloigné, il lui envoie une ambassade, avec des paroles de paix. Sachez-le donc, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple. C'est une bonne chose que le sel. Mais s'il venait à perdre sa saveur, comment la lui rendre? Inutile et pour la terre et pour l'engrais, on le jetterait sur le chemin. Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre! » •

besoins les plus légitimes du cœur, il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir de sentir. » Vie de Jésus, p. 312, 313.

* Luc, XIV, 2u ad ultim. Les Juifs bâtissaient des tours dans leurs vignes, afin de les défendre contre l'ennemi. Le sol, naturellement pierreux , des coteaux de la Palestine fournissait les matériaux en abondance. C'était donc surtout la main d'œuvrc, qui rendait ces sortes de constructions dispendieuses. Pour se faire une idée précise de l'exploitation viticole, telle qu'on la pratiquait chez les Juifs, il convient de se

9. Telles sont les conditions rigoureuses de l'apostolat, sens des formulées parle Sauveur. Elles soulèvent l'indignation des paraboles, rationalistes. « Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange, disent-ils, se mêlailalorsauxparolesde Jésus; c'était comme un feu dévorant la vie à sa racine, et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation outrée qui caractérise la perfection chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité ^ « La distinction, signalée par la critique

reporter à la parabole de la Ti'gne par le prophète Isaïe. « Je chanterai à mon bien aimé, dit-il, le chant de mon aïeul à sa vigne de prédilection. Sur le versant d'une colline grasse et fertile, à IVmibre protectrice d'une plantation d'oliviers, mon bien-aimc a planté sa vigne. Il l'entoura d'une haie vive, débarrassa le sol des pierres qui le desséchaient; il fit choix d'un plant exquis; il bâtit au miUeu une tour pour la défendre, et un pressoir pour en exprimer la douce liqueur. Il attendit ensuite qu'elle lui fournît sa grappe féconde; et elle ne lui donna que des baies sauvages. Maintenant donc, habitants de Jérusalem, enfants de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne! Qu'ai-je dû faire pour elle que je n'aie point fait? Pouvais -je attendre, au lieu de la grappe parfumée, un fruit irritant et amer ? Voici le sort que je réserve à cette vigne ingrate. J'arracherai la haie vive qui la protège, et les passants viendront la piller; je détruirai la tour qui la défend, et elle sera foulée aux pieds. Ma vigne deviendra un champ désert ; nulle main au printemps ne taillera les ceps, ne labourera le sol aride; les ronces et les épines l'envahiront, et je commanderai au nuage de passer sur elle, sans y verser la pluie bienfaisante. » (Is., v, 1-6. Cf. Ilist. Gén&r. de l'Eglise, tom. III, p. 10.) Tel est le genre de construction, d'un usage universel chez les Juifs, auquel Notre- Seigneur fait allusion, dans ce passage de l'Evangile.

' Vie de Jésus, p. 312.

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