‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangiles (volume 2)Chapitre 31 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

entre la doctrine des premiers jours du ministère de Jcsus- Christ et celle des derniers, est ici tellement accusée que nous avons le devoir de la relever avec énergie. Cette distinction n'existe pas, et il faut vraiment avoir spéculé sur la légèreté de notre siècle pour l'affirmer ainsi. Dès la seconde année de sa prédication publique , aussitôt que Notre-Seigneur eut groupé autour de sa personne divine le collège des douze apôtres, il leur dit : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Quiconque ne prend passa croix pour me suivre n'est pas digne de moi K » Ainsi parlait le Sauveur, sur la montagne de Galilée, aux Apôtres réunis pour recevoir l'investiture du ministère évangélique. Y a-t-il, dans cet enseignement, l'ombre d'une difiérence avec le langage tenu par le Divin Maître, dans les derniers mois de sa prédication? Que signifie donc la sacrilège antithèse entre « le fin et joyeux moraliste des premiers jours, et le géant sombre des derniers ? » Sur quoi repose-t-elle ? Car enfin s'il n'est pas permis, même à un romancier, de diffamer sans prwives une mémoire qui a laissé des représentants et des vengeurs sur la terre, que dire de l'outrecuidante prétention d'un historien qui substitue sa fantaisie calomniatrice aux textes les plus précis, et prodigue gratuitement l'injure à un nom devant lequel trois cent millions d'hommes fléchissent le * Malth. X, 37. Cf. chap. vi de cette Histoire, n° t8.

genou ? Rhéteurs ! Vous ne comprenez pas que Jésus ait clairement posé ses conditions aux apôtres, chargés d'édifier la tour immortelle de l'Eglise , que ni vos ancêtres ni vossuccesseurSjdansl'interminable généalogie du sophisme, n'ont réussi et ne réussiront jamais à renverser! Vous ne comprenez pas que Jésus ait nettement défini le caractère de la lutte qui allait s'engager, à l'heure solennelle où ses soldats, sans autres armes que leur foi, sans autre puissance que celle de la parole et de l'Esprit saint, entreprendront, contre le Prince du monde, une guerre, où chaque victoire s'achètera par le martyre ! Il est vrai que de telles prévisions dépassaient la portée d'un génie humain. Pour jeter sur l'avenir un regard si pénétrant, il fallait être Dieu. Mais c'est un Dieu qui parle, et c'est en Dieu qu'il saisit dans sa main les consciences et les cœurs. Toutes les affections légitimes, celle même qui est la plus enracinée et la plus indestructible dans l'être humain, l'amour de sa propre vie, doivent se subordonner, pour le disciple de Jésus-Christ, à l'amour divin , centre nouveau des âmes , foyer surnaturel de toute existence. Concevoir la pensée d'un pareil déplacement du pôle moral de l'humanité dépasse déjà la portée d'une intelhgence humaine; la réahser, comme Jésus-Christ l'a fait, est une œuvre éminemment divine. Il y a dix-huit siècles que des générations entières meurent pour Jésus, vivent de Jésus, et lui sacrifient tous les intérêts, toutes les afTections, toutes les jouissances terrestres, tout, sans res-

324 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUll JÉSUS-CHRIST.

triclioii 1 II faut qu'il en soit ainsi. Kn dcpil des passions, des sophisme» .el des haines conjurées , celte vie se maintient et se renouvelle sans cesse dans le monde. L'amour de Jésus-Christ est le sel divin, (|ui empêche la corruption générale de la terre. « Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre ! »

Le bon ](j (( Qp \\ y avait, continue l'Evaneile, des puLlicains

Pasteur. J ) o J i

La drachme g^ j^g péchcurs qui s'approchaicnt de Jésus pour l'écouter. Les Pharisiens et les Scrihes murmuraient, en disant : Voyez commeil accueille les pécheurs, et mange avec eux! — Jésus leur adressa alors celte parahole : Si quelqu'un d'entre vous, ayant cent hrebis, vient à en perdre une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix neuf autres dans le désert, pour aller à la recherche de celle qu'il a perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve? Et quand ill'a retrouvée, il la charge sur ses épaules, il appelle ses amis el ses voisins, en disant : Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai retrouvé la brebis que j'avais perdue. Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie au ciel, pour un pécheur repentant, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n'ont pas besoin de pénitence. — Ou bien encore, quelle est la femme qui, ayant dix drachmes, et venant à en perdre une, n'allume sa lampe, ne balaie toute la maison, et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée? Quand elle la retrouve enfin, elle dit à ses amies et à ses voisines : Félicitez-moi, j'ai retrouvé la drachme que j'avais perdue. Telle sera, je vous le dis, la

joie des Anges de Dieu, pour un pécheur qui fait pénitence '. ))

Les Pharisiens, véritables puritains du Judaïsme , affectaient de fuir le contact des Publicains, ces agents du fisc de Rome, que les devoirs de leur profession mettaient en relations quotidiennes avec les Gentils. Sous le prétexte d'un respect scrupuleux pour les moindres observances relatives aux impuretés légales, se cachait, en réalité, un calcul d'ambition politique, facile à discerner. La domination étrangère froissait profondément l'instinct national. Les Pharisiens s'assuraient donc le bénéfice de la popularité, en refusant de communiquer avec les agents d'un pouvoir odieux. D'un autre côté , en colorant leur abstention d'un motif religieux, ils désarmaient les gouverneurs romains. On sait, en effet, que le principe de la domination universelle, appliqué par la Rome antique, laissait toute liberté aux vaincus de conserver leur religion, leurs lois, et même leur administration intérieure. Ce fut précisément cette large politique, si opposée au système étroit des conquérants modernes, qui rendit possible, dans de longs siècles, la concentration du monde sous une seule main. Quoi qu'il en soit, les Pharisiens pouvaient, sans être inquiétés par les gouverneurs romains, refuser de donner la main à un agent du fisc, et l'exclure de leur table. Pourvu que

* Luc, XV, 1-10. L'évaluation en monnaie actuelle de la drachme a été donnée plus haut, chap. vu, n° 36.

326 niSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

l'impût fût payé, Rome se montrait tolérante. Mais quand Jésus traitait publiquement , avec une charité divine , ces excommuniés du rigorisme pharisaïque , quand ou le voyait entouré de pécheurs, c'est-à-dire, d'une foule de gens qui ne prenaient nul souci des ablutions du poignet, ou de la main, ni des autres traditions imposées par les Docteurs et les Scribes, les murmures et la haine des ambitieux sectaires devaient redoubler contre lui. LeYerbe incarné, descendu sur la terre, à la recherche des brebis errantes de l'humanité, nous apprend le prix d'une âme. 11 se représente lui-même , sous les traits du Bon Pasteur qui charge sur ses épauleslabrebis égarée, pour la rapporter au bercail. Comme si cette touchante image ne suffisait point encore à peindre la soif des âmes dont il est dévoré , il emploie une autre allégorie non moins significative. Une pauvre juive avait dix drachmes, c'était le fruit du labeur de toute la famille. La somme était destinée peut-être à payer l'impôt annuel. Une des pièces de monnaie s'égare. Comment satisfaire aux exigences du fisc? L'humble maison sera envahie demain par des soldats ! La femme consternée balaie tous les coins de sa demeure. Elle retrouve la drachme perdue, et sa joie est égale à son anxiété passée. Or l'âme égarée représente le prix des labeurs, des souffrances et de la mort de l'Homme-Dieu. « Aussi, je vous le dis, il y aura grande joie, parmi les Anges de Dieu, pour l'âme d'un pécheur qui fait pénitence ! »

H. « Jésus ajouta : Un homme avait deux fils; le plus Pwaboie

de l'enfant

jeuDe dit à son père : Mon père , donnez-moi la part d'hé- prodigue. ritage qui doit m'échoir; et le père leur fît le partage de ses biens. Peu de jours après, le plus jeune des deux fils, ayant réuni tout ce qu'il possédait, partitpour une région étrangère et lointaine; il y dissipa son bien dans la débauche. Quand il eut tout consommé, une grande famine survint dansla contrée, et il commença à sentir le besoin. S'en allantdonc, ilse mit au service d'un habitant de ce pays, qui l'envoya garder les pourceaux dans ses champs. Là, il eût souhaité pouvoir se rassasier des caroubes ' que dévoraient les pourceaux,

* Le terme grec Keparîx reproduit très-exactement l'expression syriaque Carruba, qui est véritablement celle de l'Evangile. Nous la rétablissons donc dans notre traduction. Le sens vague et indéfini du Siliqua de la Vulgate s'est prêté, dans notre langue, à des interprétations qui enlèvent au texte un de ses caractères de vérité locale. « Ceux qui croient , dit le P. Pezron, que les sihques étaient des cosses de légumes, comme de pois et de fèves , se trompent. C'étaient les gousses d'un arbre appelé caroubier, dont on nourrissait les porcs, dans l'Ionie et la Syrie. La version Syriaque de l'Evangile porte en effet le mot Carruba, fidèlement traduit en grec par KepaTÎa. » Le caroubier [ceratonia siliqua), disent les botanistes modernes, est un arbre à feuille persistante, de la famille des Légun^ineuses, tribu des Césalpiniées. Il croît en Orient et dans le midi de l'Europe, surtout dans le voisinage de la Méditerranée. Sa hauteur est de huit à dix mètres, son aspect offre quelque analogie avec celui de nos pommiers. Ses feuilles, coriaces et luisantes, sont d'un vert bleuâtre ; les fleurs , disposées en grappes, ont la couleur d'un pourpre foncé; le fruit est une gousse longue de plus de vingt centimètres : il renferme une pulpe rougeâtre et sucrée , dont on extrait maintenant une assez bonne eaude-vie, et un sirop astringent. En Espagne, et en Italie, on donne cette pulpe encore verte aux bêtes de somme, et aux autres bestiaux, qu'elle engraisse rapidement.

mais nul ne lui en donnait. Kenlrant alors en lui-même, il dit : Combien d'ouvriers, aux gages de mon père, ont du pain en abondance! Et moi je meurs ici de faim. Je me lèverai et j'irai h mon père; je lui dirai : Père , j'ai péché contre le ciel et contre vous: je ne suis plus digne d'être appelé voire fils, faites-moi l'un de vos mercenaires ! — S'étant donc levé, il retourna chez sou père. Comme il était encore loin, son père le vit, et ses entrailles furent émues : il accourut, se jetaàson cou, et lecouvrit de baisers. Le fils lui tlit: Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils ! Mais le père s'adressant à ses serviteurs : Apportez, leur dit-il, la robe d'honneur qu'il portait autrefois, et l'en revêtez. Mettez lui un anneau au doigt, et des sandales aux pieds. Allez au piiturage, amenez le veau gras, tuez-le, et nous célébrerons le festin de réjouissance ! Car mon fils était mort et le voilà ressuscité, il était perdu et je l'ai retrouvé! Ils commencèrent donc les fêles. Or le fils aîné était aux champs. A son retour, comme il approchait de la maison, il entendit le concert des instruments joyeux, qui accompagnaient les danses; et, appelant un des serviteurs, il lui demanda ce qui se passait. Votre frère est revenu, répondit le serviteur, et votre père a fait tuer le veau gras, pour se réjouir de son heureux refour. Le fils aîné laissa éclater toute son indignation, et refusa d'entrer. Son père sortit donc, et l'en priait. Mais répondant à son père, il lui dit : Depuis tant d'années je vous ai servi,

sans manquer à un seul de vos commandements, et jamais vous ne m'avez donné même un chevreau pour le manger avec mes amis ! Et cet autre , après avoir dévoré son bien en débauches , est à peine revenu que vous tuez pour lui le veau gras ! — Mon fils, répondit le père, vous êtes sans cesse avec moi. Tout ce que j'ai est à vous. Mais il fallait célébrer un festin, et nous réjouir, parce que votre frère était mort et il est ressuscité ; il était perdu et il est retrouvé ! *. »

12. Cette fois, la miséricorde de Dieu pour l'àme pèche- Explication

de la

resse se révèle , sous les traits de l'amour le plus tendre et Paraboie. le plus ardent qui soit sur la terre, l'amour-paternel. Les fils aînés du judaïsme , les orgueilleux Pharisiens , s'indignent de voir des Publicains et des prévaricateurs devenus l'objet des complaisances de Jésus. Comme le frère aîné de la Parabole, ils refusent de suivre le Verbe fait chair, et d'entrer avec lui dans la maison du festin , ouverte à l'enfant Prodigue. Quel langage que celui du Sauveur ! Le Dieu du Sinaï, dont les fds d'Israël craignaient d'entendre la parole et de contempler la majesté, est un Père qui souffre, sans se plaindre, l'ingratitude et l'abandon de ses enfants. Il les voit s'éloigner de sa tendresse, abandonner le foyer où il les réchauffait sur son cœur, la table oii il les nourrissait de son pain. Sa bouche ne profère pas une menace. Il partage avec eux les trésors de sagesse, de vérité et de science divine, que ces insensés, riches de ses dons, * Luc, XV, II adultim.

330 HISTOIKE DE NOTRE-SEIGNEDR JÉSCS-CHRIST.

ne possédant d'autres trésors que ceux qu'ils tiennent de sa munificence, vont dissiper dans les régions étrangères du vice et du mensonge. Le Père les voit; il souffre et se tait. Cependant, sur les plages désolées où ces prodigues consument en folles débauches les richesses de l'intelligence et du cœur, il règne une famine éternelle. Semblables à ces animaux immondes, dont les troupeaux couvraient les colUnes des Géraséniens ' , et que les caroubiers des bords du lac de Tibériade engraissaient pour les marchés de la Phénicie et du haut Orient, les passions sont insatiables. Elles creusent, dans les âmes, des gouffres de voracité sans fond. Un jour, les prodigues affamés, disputant aux pourceaux leur pâture, songeront aux joies sans mélange du foyer paternel, aux délices du banquet divin. De leur ancienne splendeur, de la félicité perdue, il ne reste plus qu'un amer souvenir. La robe d'innocence a laissé ses lambeaux à toutes les épines du chemin. L'anneau de la sainte et noble alliance avec le ciel a depuis longtemps disparu. Les pieds meurtris, ensanglantés à toutes les pierres de la route, ne sont plus protégés par la chaussure que la tendresse maternelle avait préparée elle-même. Le dénuement du Prodigue, tel que le dépeint la Parabole, était,- à l'époque évangélique, celui des esclaves. L'esclave ne portait point de sandales, il marchait pieds nus. La tunique flottante, cette « robe première, » dont parle l'Evangile, était ' Cf. Chap. vu, de cette Histoire, § 1.

exclusivement réservée aux hommes libres. L'esclave portait un vêtement étroit et court, serré autour des reins par une ceinture. Enfin l'anneau était la marque disliuctive de la noblesse. On sait que tous les chevaliers romains le portaient alors. Mais son usage remontait, en Palestine, jusqu'à l'époque patriarcale. Chacun de ces détails, en harmonie parfaite avec les mœurs du temps, renferme un symbolisme divin. Cependant l'esclave des passions, le prodigue affamé rentre en lui-même. Il se lève, dans sa misère et sa nudité ; il reprend la route de la patrie ; il veut se jeter aux genoux de son père, et lui dire en pleurant : J'ai péché ! A mesure qu'il approche , la pensée de son ingratitude , la confusion, la crainte se partagent son àme. Trouvera-t-il le courage d'aborder ce père , ce juge si cruellement offensé? Le Père l'a prévenu. C'est le Père qui accourt audevant du fils ingrat, le serre sur son cœur, le présente aux serviteurs fidèles, lui fait rendre, et la tunique d'honneur, et l'anneau de l'alliance, et la chaussure des hommes libres. C'est le Père qui ordonne le banquet des joies célestes, où le pécheur repentant mange le pain de vie, et boit le sang de la rédemption. Ineffable mystère des tendresses de Dieu pour l'homme , qui dépasseront à jamais la mesure de toutes nos iniquités et de toutes nos ingratitudes ! L'amour divin , descendu du ciel sur la terre, et remontant de la terre au ciel , voilà tout l'Evangile !

13. « Jésus disait encore à ses disciples: Un homme riche paraboie de

332 nrsToiRE de notre-seigneur jésus-christ.

i-intendant avaïl 1111 intendant qu'on accusa près de lui de dissiper ses biens. L'ayant mandé, il lui dit : Qu'est-ce que j'apprends à votre sujet? Rendez compte de votre administration, car désormais vous ne pourrez plus la conserver. L'intendant se dit alors : Que ferai-je, puisque mon maître rae retire la gestion? Travailler la terre , je n'en ai pas la force ; mendier, j'en rougirais! Je sais ce que j'ai à faire, pour trouver, après que j'aurai perdu mon emploi, des gens qui me reçoivent dans leur maison. Ayant donc appelé chacun des débiteurs de son maître, il demanda au premier . Combien devez-vous à mon maître? — Cent batlis • d'huile, répondit cet homme. — Voici votre obligation, dit l'intendant. Asseyez-vous et écrivez-en cinquante. — Et vous , dit-il à un autre, combien devez-vous? — Cent cori * de froment, répondit-il. — Voici votre obligation, asseyez-vous

* Nous conservons scrupuleusement, dans notre traduction, le terme même de l'original grec : Ê/.*tc,v lîâvo'j; i/.xwj. LeBath, mesure hcl)raïque des liquides, d'une valeur qu'on fait varier de vingt-sept à trente-lmit litres, selon qu'on lui donne pour base le métrète attique, ou la mesure syriaque, était d'un usage universel chez les Juifs. A notre avis, on doit respecter ces noms étrangers, même dans les traductions en langue vulgaire. Autrement un sophiste, qui lira l'Evangile dans une version de Lemaistre de Sacy, se croira en droit d'affirmer que Jésus- Christ ne savait pas l'hébreu. Cent baths d'huile représentaient soit 2,700, soit 3,800 litres.

' Le chômer (Levit, xxvn, 16), également appelé Cor (Ezech., xlv, i 1-14) et, dans le texte original de saint Luc : t.y.%-'vi y.'.p'.u; aîrcu, était la mesure hébraïque des solides. 11 valait dix baths, soit approximativement 27 décalitres , en prenant la capacité du balh sur le pied de 27 htres; ou 38 décalHres, en donnant au bath la valeur de 38 litres. Cent cori de froment représentaient ainsi , dans la première hypothèse, 270 hectolitres, et, dans la seconde, 380. L'énormité de cette

Le rationalisme et la

et inscrivez-en quatre-vingts. — Or le maître reconnut que l'inlendant infidèle avait agi avec Ijabileté. Car la génération des enfants du siècle est plus habile que les enfants de lumière. Pour moi, je vous dis : Faites-vous des amis avecle Mammon ' de l'iniquité, afin qu'à l'heure, où vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ^ » 14. (( Quelquefois, disent nos rationahstes, Jésus-Christ plus versé dans les choses du ciel que dans celles de la terre, évanglnque enseignait une économie politique étrangement singulière. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être fait des amis parmi les pauvres, aux dépens de son maître, afin que les pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres en effet devant être les dispensateurs de ce royaume n'y recevront que ceux qui leur

dette, par rapport à celle du premier débiteur, fait immédiatement comprendre pourquoi l'intendant infidèle n'abaisse l'obligation que dans une proportion plus faible. D'une parlote débiteur y gagnait déjà démesurément, et, de l'autre, le maître qui devait certainement compter sur une forte rentrée, de la part de ce" fermier, remarquerait moins promptcmcnt le déficit, réduit seulement de cent à quatre-vingts.

' Le terme de Mammon, consené dans le Mammona de la Vulgate, est encore une expression exclusivement hébraïque. Matmon, ou, par uneélision fam ilière aux idiomes chaldéens, Mammon, signifie» caché. » On se rappelle ce que nous avons eu précédemment l'occasion de dire, au sujet du soin avec lequel les Juifs enfouissaient leurs trésors, pour les mettre à l'abri des éventualités d'une invasion ou des exigences du fisc.

' Luc, XVI, 1-iO. Cum defeceritis , sous-entendu e vità ; en grec : ô-av èx),Î77y,Tï, SOUS- entendu tôv pîov, « à l'heure de la mort. » Nous avons maintenu la traduction française, parce que l'expression : « Venir à manquer, » conserve encore chez nous le sens de c mourir. »

33'l- niSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

auront donné. Un liomme avisé songeant à Tavenir doit donc chercher à les gagner '. » Il n'y a de « singulier et de bizarre » ici que la méprise volontaire de nos lettrés. Comment osent-ils transformer en un plan d'économie poUtique, enseigné ex professa par le Sauveur, et offert comme ua type de moralité chrétienne, la conduite de cet intendant, dont Jésus prend soin de flétrir, par trois fois, l'action coupable? C'est un intendant «infidèle, » qui« a dissipé les biens confiés à sa garde. » C'est « un enfant du siècle, » c'est-à-dire, selon la force de cette locution tout hébraïque, un homme d'iniquité, de désordres et de rapines, dont l'active mais odieuse habileté est mise en opposition avec la simplicité des « enfants de lumière. )) Le maître n'approuve pas l'injustice du procédé de ce prévaricateur, il en reconnaît seulement l'astucieuse finesse. Le sens de la parabole est donc celuici : Nous sommes, tous, les intendants, les administrateurs des biens que Dieu nous a confiés. Talents, pouvoirs, richesses, tout ce dont les hommes disposent ici-bas, n'est qu'une ferme, dont le propriétaire souverain est Dieu. Que d'infidèles administrateurs dans ce monde? Combien grand est le nombre de ceux qui dissipent les trésors d'intelligence, d'activité, de vertu, de richesses proprement dites, déposés entre leurs mains ! Le capital social, donné par Dieu, ne se transforme-t-il pas, dans une proportion effrayante, en un Mammon d'iniquité ? Et pourtant l'heure approche où • Vie de Jésus, p. 174,

le juge suprême , le propriétaire divin , dira à chacun de ces infidèles dépositaires : « Rendez compte de votre administration! wOr les calculs personnels de l'intendant prévaricateur de l'Evangile, cette industrie coupable qui vole le maître au profit de l'administrateur, est-il un seul des intendants de Dieu qui ait songé à les appliquer au bénéfice de son âme ? Tous « les enfants du siècle, w absorbés dans une charge dont ils ignorent la responsabilité, uniquement préoccupés de jouir, sans nul souci du compte à rendre , laissent arriver la dernière heure, celle de l'éternité, qui les surprend , au milieu de leur course; et le capital , ignominieusement dépensé sur la terre , est perdu à la fois pour les intérêts de ce monde et pour ceux du ciel. Voilà le plan d'économie divine, que Jésus-Christ expose à ses disciples. La « politique » d'ici-bas n'y joue d'autre rôle que celui de servir comme terme de comparaison. L'habileté coupable des « enfants du siècle » sert de repoussoir à la nonchalance des « fils de lumière. » Le Sauveur emprunte son allégorie à un ordre de faits que la civilisation mixte de la Judée avait rendus familiers à tous ses auditeurs. L'infidélité des agents, que les grands propriétaires romains employaient alors , pour l'administration de leurs domaines, était proverbiale. Le procédé de l'intendant infidèle, qui se fait chasser d'une maison pour être accueilli, à titre de reconnaissance, dans une autre, était de notoriété publique, en ce temps. Il n'y eut donc ni « singu-

33G llISTOiRE DE NOTRE-SEIGXELR JÉSUS-CHRIST.

larité ni bizarrerie , « de la part du divin Maître, à en tirer cette admirable parabole, qui révèle une connaissance aussi profonde des « clioses de la terre » que « des choses du ciel. » Et pour mieux établir encore la culpabilité des malversations de l'économe dont il parle, Jésus ajoute : « Celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes; celui qui est injuste dans les petites le sera aussi dans les grandes. Si donc vous n'avez pas été fidèles pour le Mammon de l'iniquité, qui voudra vous confier l'administration des véritables richesses ? Si vous avez été infidèles dans la gestion du bien d'aulrui, qui voudra vous donner la gestion d'un bien qui serait à vous S » L'humanité, dans sa condition présente , est une mineure sous la tutelle de Dieu. La parole de Jésus élargit les horizons de la vie future, et nous révèle, dans l'avenir, des responsabilités d'honneur et de gloire, proportionnées à la fidélité rigoureuse dont nous aurons fourni la mesure icibas. c( Il y a, dans la maison de mon père, dit-il ailleurs, plusieurs étages *. » Nous comprendrons un jour tout le sens de cette révélation, dont les termes dépassent la portée de notre mortalité. Parmi les milliers de globes lumineux, que le regard de la science poursuit dans les routes de l'éther , il y a peut-être une échelle hiérarchique , dont chaque degré est occupé par des intelligences bienheureuses. Circonscrit dans les bornes étroites de la matière, * Luc, XVI, 10-12. — » Joan., xiv, 2.

l'esprit de l'homme ne fait qu'épeler le livre des mondes. Le Verbe incarné nous apprend que les épreuves de cette vie sont l'apprentissage des grandes responsabilités de la vie immortelle. C'est là tout ce que pouvait supporter notre intelligence bornée ; parce que le poids infini de gloire, qui nous attend aux cieux , écraserait en ce moment notre faiblesse. Il nous suffit de pratiquer maintenant cet autre précepte du Sauveur : « Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou ilhaïrarun,etaimerarautre;ouils'attaclieraàrun,etmépriseral'autre. Vous nepouvezàla fois servir Dieu et Mammon'.))

15. Le détachement évangélique était ainsi substitué à la L'Evangiie

substitué à

vie matérielle et aux jouissances de ce monde, dont les Pha- 'a. loi et aux

Prophètes.

risiens s'étaient fait une sorte de paradis terrestre, à l'ombre de la loi Mosaïque, interprétée par un sensualisme grossier. <( Ils étaient avares, continue l'Evangile ; et, en entendant ces paroles, ils se moquèrent de Jésus. Alors il leur dit : Pour vous, vous affectez d'être justes devant les hommes, mais Dieu lit dans le fond de vos cœurs. Or ce qui paraît grand, aux regards des hommes, est une abomination à ses yeux. La loi et les Prophètes ont subsisté jusqu'à Jean- Baptiste. Dès lors, le royaume de Dieu a commencé, et tous sont appelés à se faire violence pour y entrer. Le ciel et la terre passeront, mais un seul iota ne sera point efiacé de la loi divine ^ » Impossible d'imaginer une affirmation plus nette et plus précise du caractère surnaturel et divin de

' Luc, w}, 13, 14. — ^ Luc, XVI, li-17.

Page 1