‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangiles (volume 2)Chapitre 32 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

l'Evangile. La loi Mosaïque, dans la suite des âges, en était la préparation; les Prophètes annonçaient son avènement; Jean-Baptiste en a été le précurseur. La fleur du Testament Ancien c'est le Messie, le Christ, qui donne à la Loi sa perfection, aux prophéties leur accomplissement, aux espérances du monde leur réalisation. Les Pharisiens ne se méprennent pas sur la portée de celte doctrine. Us voient clairement toutes les conséquences qui vont en sortir. Jésus- Christ s'érige en législateur souverain , et proclame son droit imprescriptible de compléter la loi Mosaïque, et de la transformer en un code universel, qui sera la règle de toutes les générations humaines. Pour mieux le constater, et peut-être dans l'espérance de soulever l'indignation populaire contre le Sauveur, ils lui proposent une question qui divisait depuis quarante ans leurs écoles, et à laquelle le récent divorce d'Hérode-Antipas donnait une dangereuse actualité. Les disciples de Schammaï prétendaient que l'autorisation du divorce, accordée par Moïse, devait être exclusivement restreinte au cas d'adultère. Les disciples d'IIillel donnaient à cette faculté une extension générale et absolue. La controverse roulait sur ce texte du Deutéronome : « Si un homme a pris une femme qui ne trouve point grâce devant ses yeux, à raison de quelque défaut grave, qu'il lui donne un libelle de répudiation *. » La gravité du défaut allégué n'étant point définie par la Loi, les deux *Deuteron., xxiv, t.

écoles interprétaient à leur fantaisie la clause restrictive, et la solution du problème demeurait impossible. La haine des Pharisiens, en choisissant une question de cette nature, semblait donc parfaitement inspirée. Jésus-Christ annonçait son pouvoir de législateur suprême. Il devait dès lors résoudre toutes les difficultés légales. Mais s'il se prononçait en faveur de la doctrine rigoriste de Schammaï, il encourait toutes les colères officielles des partisans d'Hérode-Anlipas, et perdait, aux yeux de la multitude, le prestige que lui valaient sa miséricorde et son indulgence tant vantées. Au contraire, s'il adoptait ouvertement les principes relâchés d'Hillel, c'était un corrupteur de la morale publique, un ambitieux vulgaire, qui caressait les instincts dégradés et pervers du cœur humain, et sacrifiait la vérité, la justice et la loi à son désir de popularité.

16. «Les Pharisiens donc s'approchèrent de lui pour le oaestiou des

•n •! • ' m 1 f Pharisiens

tenter. Est-ilpermis a 1 homme de répudier sa femme, pour sariedivorce

quelque cause que ce soit? demandèrent-ils. — Jésus leur

répondit : Que vous a prescrit Moïse, à ce sujet? — Moïse,

dirent-ils, nous a permis d'écrire le libelle de répudiation,

et de renvoyer la femme \ — Jésus reprit : N'avez-vous

pas lu qu'au jour où Dieu créa le genre humain , il fit

l'homme et la femme, et qu'il dit : L'homme quittera son

1 Les Pharisiens prennent grand soin d'éluder la difficulté réelle. Ils suppriment à dessein, dans leur réponse, la clause : Ob aliqiiam fœditatem, insérée au texte de la loi, et sur laquelle portait tout le débat entre les disciples de Schammaï et ceux d'Hillel. Cf. Deuteron,, xxiv, i .

père et sa mère , il s'allacliera à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair? Ainsi ils ne sont plus deux , mais une seule chair '. Donc, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare point. — Mais alors, dirent les Pharisiens , pour(|Uoi Moïse nous a-t-il autorisés à donner le lihelle de répudiation, et à renvoyer une épouse? — Il leur répondit : C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier voire femme, mais il n'en fut point ainsi à l'origine. Pour moi, je vous dis, quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre , se rend coupable d'adultère ^ ; celui qui épouse une femme répudiée se rend

' Gènes., i, 27, n, 24.

^ Nous reproduisons ici la parole de Notre -Seigneur, telle que l'a écrite saint Luc : Omnis qui dimittit uxorem siiam et altcram ducit mcechatur. (Luc, xvi, 18.) Elle exprime clairement la pensée du divin Maître. Un hébraïsme, qui se trouve dans la même parole, formulée par saint Matthieu, a donne lieu à l'interprétation erronée du protestantisme et du schisme grec. Voici le texte de saint Matthieu : (( «Quiconque renvoie sa femme pour une autre cause que celle de l'adultère , et en épouse une autre , commet un adultère ; et celui qui épouse une femme répudiée commet un adultère. » (Matth., xix, 9.) Les protestants et les schismatiques gï^ecs ont conclu, de cette parole, entendue dans le sens des traductions, et isolée de son contexte, à la permission, donnée par Jésus-Christ, de contracter une alliance nouvelle, après qu'une première a été rompue par l'adultère de la femme. Or la seule permission que donne le Sauveur, en ce cas, est de renvoyer la femme coupable, mais non d'en épouser une autre, puisqu'il ajoute immédiatement, et en termes absolus: <( Quiconque épouse une femme répudiée, cummet un adultère. » Evidemment donc la réponse du Sauveur, telle que la donne saint Matthieu, répond à deux pensées très-distinctes renfermées dans la question des Pliarisiens : Jésus déclare 1° que la séparation n'est permise que dans le cas unique de l'adultère; 2° que la séparation, même en ce cas, n'entraîne point la

coupable d'adultère. — Or quand il fut renlré à la maison,

les disciples l'interrogèrent sur le même sujet. 11 leur dit

encore : Quiconque renverra sa femme, et en épousera une

autre, sera coupable d'adultère. Celui qui épouse une femme

répudiée par son mari est adultère; et la femme, qui,

abandonnant son mari, en épouse un autre, est adultère. —

Les disciples lui dirent alors : Si telle est la situation de

faciillé de contracter une autre alliance. Si la réponse du Sauveur avait eu un autre sens, elle n'aurait nullement choqué les disciples; elle n'aurait point provoqué , de leur part , cette plainte qu'ils expriment un peu plus loin : « S'il en est ainsi, disaient-ils naïvement, si telle est la situation d'un homme qui épouse une femme , il n'est pas avantageux de se marier ! » Jamais les disciples n'auraient manifesté un pareil étonnement , si leur Maître avait dit : (( Il est permis d'épouser une autre femme, après la séparation pour cause d'adultère. » Cette réponse eût été exactement conforme à la doctrine de Schammaï , qui n'étonnait personne , et que tous les plus fidèles Hébreux se faisaient gloire d'observer. Enfin cette réponse n'eût rien changé à la loi Mosaïque, et au libellm repudii , temporairement accordé ad duritiam cordis. A moins donc de vouloir à son gré travestir l'Evangile, on ne saurait méconnaître la loi d'indissolubilité du lien conjugal, même après la séparation, posée expressément par Jésus- Christ. L'enseignement de saint Paul n'en est que l'écho fidèle : Prœcipio, non ego, sed Dominus , quod si discesserit, manere innuptam. (I Cor. vu, a.) Le concile de Trente a donc résumé sur ce point toute la doctrine du divin Maître , recueillie par la tradition catho- Uque : « Si quelqu'un dit que l'Eglise est dans l'erreur lorsqu'elle a enseigné et enseigne encore , selon la doctrine de l'Evangile et des apôtres , que le mariage ne peut pas être dissous pour cause d'adultère, qu'il soit anathème! » (Concil. Trid. Sess. XXIV, Can., vu.) L'Eglise conserve donc la clause de séparation telle que le Sauveur l'avait établie, mais elle proclame, même en ce cas, l'indissolubilité du lien conjugal. Les législations humaines qui voudront aller en deçà ou au delà de cette limite, seront toujours défectueuses. L'indissolubilité du mariage est la pierre angulaire des familles et des sociétés.

342 iirsTOinE de notre-seigneur jésus-christ.

l'homme, vis-à-vis delà femme qu'il épouse, il n'est pas avantageux de se marier. — Jésus répondit : Tous ne sauraient comprendre cette parole, mais seulement ceux à qui il a été donné. Il y a des eunuques, nés' de la sorte dès le sein de leur mère; d'autres le sont devenus par le fait des hommes; d'autres enfin lesont de leur propre volonté, pour le royaume des cicux. Que celui-là comprenne qui sait comprendre ' ! » p'iîissanïde ^ 7- La répouse à l'interrogation captieuse des Pharisiens de jésu^* trompe toutes leurs espérances. Elle sert de thème au Divin Maître , pour établir les sociétés chrétiennes sur la double base du mariage indissoluble, auquel le plus grand nombre est appelé, et du célibat rehgieux, partage des âmes d'éhte, à qui cette vocation est donnée d'en haut. Chose remarquable! Les philosophes , les sages, les grands législateurs ont besoin de méditations solitaires, de recueillement, d'étude et de silence pour élaborer leurs doctrines, leurs théories ou leurs constitutions. Le génie humain se préoccupe, avant tout de rassembler ses idées, de les coordonner dans une suite logique, de les exposer avec méthode, comme les anneaux étroitement soudés d'une chaîne continue. Interrompez le travail, changez le cours de la pensée, coupez le fil délicat qui rattache les détails à l'ensemble; et toute l'œuvre est rompue. Jésus procède différemment , et c'est là , si on veut un instant y réfléchir, une preuve saisissante de sa divinité. Les plus sublimes institutions 1 Matth., XIX, 3-12. Marc, x, 2-12. Luc, xvi, 18.

jaillissent de ses lèvres , comme au hasard de la conversation, ou de la controverse. Les principes sur lesquels reposera tout l'ordre moral, éclatent, comme par accident, sans que le Maître paraisse provoquer l'occasion de les mettre en évidence. C'est que les hommes ont seulement des étincelles de vérité, qu'ils amassent et couvent avec effort, tandis que Jésus était le foyer de toute vérité : les hommes ont des reflets de lumière, et Jésus élaitla lumière même, qui illumine tout homme venant en ce monde. L'indissolubilité absolue du lien conjugal! Qui donc y songeait à l'époque où Notre- Seigneur vint la décréter, de son autorité souveraine ? Le judaïsme l'ignorait; Rome, depuis longtemps façonnée à la servitude, se fût soulevée contre le César qui eût osé porter une pareille loi. Mais les Césars n'y songeaient guère. L'étonnement , voisin de l'indignation , que les disciples eux-mêmes ne peuvent s'empêcher de manifester, nous donne la mesure exacte de ce qu'était alors le monde. Leur langage a eu de longs échos à travers les siècles. Toutes les passions ont protesté comme eux, et pourtant l'indissolubilité du lien conjugal Cit aujourd'hui admise, en droit, sinon respectée, en fait, par toutes les nations civilisées. C'est que le mariage n'est pas établi uniquement pour l'individu, mais principalement pour l'espèce, pour la conservation physique et morale du genre humain. Le mariage d'un seul avec une seule a affranchi la femme de l'esclavage, auquel la condamnaient, et la condamnent encore, les

3kk HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

caprices ignominieux des nations païennes. Il a constitué et maintient la famille , le droit de l'enfance , le respect filial, l'honneur de l'iiérilage et du foyer. Le sensualisme idolâtre méconnaissait toutes ces choses. La volupté brutale était pour lui l'unique loi de la vie. Tibère , à la lueur des lampes parfumées qui éclairaient ses orgies nocturnes, dans l'île de Caprée, aurait-il cru possible la prochaine explosion d'une doctrine qui ferait éclore des milliers d'hommes chastes , de vierges immaculées et d'époux fidèles? Ce miracle du monde moral est partout aujourd'hui sous nos yeux. Qui l'a opéré?

Jésus et les 18. « Cependant, continue l'Evangile, on présenta à

petits enfants

Jésus de petits enfants, que le peuple lui amenait de toutes parts, pour qu'il leur imposât les mains, les touchât et priât sur eux. Les disciples voulaient repousser cette foule, mais le Seigneur réprouva leur conduite. Laissez venir à moi les petits enfants, dit-il, ne les écartez point, car le royaume de Dieu est fait pour ceux qui leur ressemblent. Quiconque n'aura point reçu, comme un enfant, l'Evangile du royaume de Dieu, celui-là n'y entrera point. — Il embrassa donc ces petits enfants, leur imposa les mains et les bénit *. » Ne venait-il pas, en effet, de créer, par la fécondité de sa parole divine, une double paternité, dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce, pour ces petits enfants jusque-là si délaissés? Combien de fois, en rencontrant, au sein de 1 Matth., XIX, i3-i;j. Marc, x, 13-lG. Luc, xviii, \6-il.

nos sociétés si profondément troublées par l'égoïsme et la sensualité, les humbles vierges de Jésus-Christ, qui se font les mères de ceux qui n'ont pas de mères ; les modestes instituteurs de l'enfance, qui se font les pères de toute une génération de jeunes âmes; combien de fois n'avons-nous pas redit la parole du divin Maître : ce Laissez venir à moi les petits enfants ! » Quel prodige permanent de sacrifices sans gloire, de travaux obscurs, de dévouements inconnus, accomplis, sous l'influence du conseil évangéhque de la virginité chrétienne ! Eu dépit du rationalisme, notre civilisation, dont nos lettrés se montrent si fiers, vit des bienfaits de l'Evangile, du pain que lui distribue chaque jour le Sauveur. Si Jésus fermait sa main sur tant d'ingrats qui le maudissent, le monde mourrait de faim.

19. « Jésus continua sa route, dit l'Evangile, et voilà m jeune

homme noble

qu'un jeune homme, noble et riche, s'approcha, et, fié- et riche aux

pieds de

chissant le genou, lui dit : Bon Maître, que dois-je faire Jésus. pour obtenir la vie éternelle? — Pourquoi m'appelez-vous bon? demanda Jésus. Dieu seul est bon. Si vous voulez obtenir la vie, observez les commandements. — Quels sontils? dit le jeune homme. — "Vous les connaissez, répondit Jésus : Tu ne tueras-point; lu ne commettras point l'adultère; tu ne déroberas pas le bien d' autrui; tu ne rendras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère ; aime ton prochain comme toi-même. — Seigneur, reprit celui-ci, j'ai observé tous ces commandements, depuis mon adoles-

3i6 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSl'S-CnRIST.

cence. Que me manque-t-il encore? — En entendant celte parole, Jésus le regarda d'un œil de complaisance, et lui dit : Il vous manque encore une chose. Si vous voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, donnez-en le prix aux pauvres; vous aurez ainsi un trésor dans le ciel. Venez alors et suivez-moi. — A ces mots, le jeune homme, désolé de cette réponse, s'éloigna plein de tristesse, car il avait des possessions considérables. Jésus le voyant ainsi affligé, se retourna vers ses disciples, et leur dit ; Combien difflcilement ceux qui possèdent des trésors entreront dans le royaume de Dieu! — Les disciples, muets d'étonnemeut, ne répondirent pas, et il ajouta : Encore une fois, mes petits enfants, je vous le dis , combien il est difficile à ceux qui mettent leur confiance dans leurs trésors d'entrer dans le royaume de Dieu ! Un câble passera plus facilement par le chas d'une aiguille, qu'un riche n'entrera dans le royaume de Dieu. — Cette parole redoubla l'étonnement des disciples. Ils se disaient entre eux : Qui donc pourra être sauvé? — Jésus, fixant sur eux son regard, leur dit : Cela est impossible de la part de l'homme, mais non de la part de Dieu ; car tout ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. — Pierre, prenant la parole, lui dit : Voici que nous avons tout quitté pour vous suivre; quel sera donc notre sort? — Jésus leur répondit :En vérité, je vous le dis, parce que vous m'avez suivi, quand viendra le jour de la régénération, et que le Fils de l'homme siégera sur le

CHAP. IX. — YOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 3iT

tribunal de sa majesté, vous serez vous-mêmes assis sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël. Quiconque aura quitté, pour moi et pour l'EvaDgile, sa maison, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses fils, ou ses champs, recevra, même en ce temps présent, malgré les persécutions, le centuple en maisons, en frères et sœurs, «n mères, en fils et en champs; et, dans le siècle futur, il recevra la vie élernelle K »

20. Yoilà, dans la bouche du divin Maître, le compté- i^s trois

consei's

ment de l'institution des trois vœux de chasteté , de pau- s'aDgéiiques vreté et d'obéissance, qui couronnent l'édifice de la perfection évangélique , et forment le sommet des sociétés chrétiennes. On ne saurait méconnaître le caractère essentiellement libre, volontaire,et spécialement privilégié, de ces trois institutions qui ont changé la face du monde. Le célibat ecclésiastique et religieux, armé de son dévouement, fort de ses propres sacrifices, apparaît, dans l'Evangile, entouré d'une lumineuse auréole. « Il en est, dit Jésus, qui renoncent au mariage, pour le royaume des cieux. « Les Apôtres l'avaient déjà fait, puisqu'en leur nom Pierre, le chef du collège apostolique , reprend : « Nous autres, nous avons tout quitté pour vous suivre. » Et le divin Maître, dans l'énumération détaillée de chacun des renoncements accompUs pour sa gloire, mentionne formellement celui-là : « Quiconque abandonne sa femme, pour l'Evangile et pour moi.» 1 Matth., XIX, 15-30. Marc, x, 16-31. Luc, xviii, 18-30.

348 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUn JÉSUS-CHRIST.

Voilà donc le célibat, ce vœu sublime de chasteté, institué divinement par le Sauveur. Ne craignez pas que l'économie du monde soit bouleversée par ce principe, ou que le genre humain soit menacé de dépopulation. « Tous ne comprennent pas cette parole, dit Jésus; mais seulement ceux à qui ce privilège a été donné d'en haut. » Qae n'a-ton pas essayé, au nom des passions révoltées, des convoitises ignominieuses, contre une telle institution ? Elle est debout cependant; elle substitue, en dépit de toutes les haines extérieures, et ce qui est incontestablement plus miraculeux, elle domine, radieuse, les faiblesses etla corruption natives des hommes qui la perpétuent. Le flambeau divin de la virginité chrétienne s'est transmis jusqu'à nous; il traversera les siècles, lumière angélique, toujours portée dans des vases d'argile, et triomphant toujours des défaillances de la chair, des luttes contre la nature et le monde. Que le rationalisme nous explique comment cette immense révolution morale, dont la persévérance est un fait constant et visible, n'a coûté à Jésus-Christ qu'une seule parole! Tout effet doit être en proportion avec sa cause. Or il est manifeste que l'effet dépasse ici toute la puissance humaine. Cependant une simple parole l'a produit. Donc cette parole n'était pas celle d'un homme. Mais le rationalisme s'est créé, àson usage, une interprétation de l'Evangile tellement en dehors de l'Evangile lui-même , qu'il nous faut insister sur chaque parole du texte sacré, pour en rétablir le véri-

table sens. Par exemple nos lettrés ontécrit, en ces derniers temps, une affirmation comme celle-ci : « Le pur éhionisme, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres [ebionim] seuls seront sauvés, fut la doctrine de Jésus. On entrevoit sans peine que ce goût exagéré de pauvreté ne pouvait être durable. C'était là un de ces éléments d'utopie, comme il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des riches dans son sein ^. » Telle est la nouvelle exégèse. Or il y avait des riches qui suivaient le Sauveur, dans le cours de ses prédications. Marie-Magdeleine était riche. Lazare, l'ami que Jésus ressuscitera bientôt, était riche. Joanna, la femme de Chusaï, l'intendant d'Hérode-Antipas, était riche; Joseph d'Arimathie était riche. Le divin Maître avait-il ordonné à Lazare de ■vendre la maison de Béthanie, et d'en distribuer le prix aux pauvres ? Avait - il ordonné à Joseph d'Arimathie d'aliéner le sépulcre de ses pères, sur le flanc de la colline du Golgotha, où le corps de l'Homme Dieu devait recevoir une hospitahté de trois jours? Avait-il ordonné à Magdeleine de vendre les parfums qu'elle répandait aux pieds du Verbe incarné, pour les distribuer aux pauvres'' Avait-il ordonné aux saintes femmes, qui subvenaient à ses propres besoins , et qui achetèrent cent livres 1 Vie de Jésus, p. 179-182.

350 histoihe de notre-seigneur Jésus-christ.

d'aromates précieux pour sa sépulture, de vendre leurs biens et de se défaire de leurs trésors? Quelle était donc la véritable doctrine du Sauveur, par rapport à la ricbesse? La voici. Un jeune Israélite, appartenant à une famille princière, imnce'ps, possédant des biens considérables, vient à lui, et s'agenouille à ses pieds, en l'appelant : « Bon maître ! » 11 fléchit le genou. C'eslTEvangile qui nous l'apprend. Le protestantisme serait tenté d'accuser ce jeune homme d'idolâtrie. « Que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle? » demande l'adolescent. — « Vous savez la loi, » répond le Sauveur; et il énumère tous les articles du Décalogue. Voilà donc ce qu'iJ faut pratiquer pour obtenir la vie éternelle. Mais le jeune homme se croit appelé à une vocation plus haute. Il aspire à la perfection. « J'ai accompli tout cela, dès mon adolescence, dit-il, que me manque-t-il encore? — Si vous voulez être parfait, reprend Jésus, vendez tous vos biens, donnez-en le prix aux pauvres, venez alors et suivez-moi. » Il ne s'agit donc plus ici de la vie commune et des simples observances de la loi, suffisant rigoureusement pour obtenir la vie éternelle. La distinction est nettement exprimée : « Si vous voulez être parfait» une seule chose vous manque, le vœu de pauvreté et d'obéissance absolue, a allez, vendez tous vos biens; venez alors et suivez-moi. » Le rationalisme s'étonne de voir une théologie toute faite sortir ainsi de chaque parole de l'Evangile. Les livres écrits parles hommes ne présentent jamais cette

rigoureuse application de la formule à la pratique. Il y règne une certaine élasticité entre la théorie et l'action, parce que la parole humaine est un verhe mort, qui n'a point d'efficacité en soi, et qui a besoin de ressusciter dans chaque inteUigence, de se transformer, en quelque sorte, par l'assimilation individuelle. La parole du Yerbe incarné ne connaît point ces défaillances, ni celte infirmité d'origine. Le jour où Jésus-Christ annonçait au monde la merveille de la virginité volontaire, de la pauvreté parfaite et de l'obéissance absolue, ces trois idées passaient à l'étal de forces sociales ; elles devenaient vivantes , actives et fécondes. Les Apôtres les embrassaient , comme la loi de perfection suprême, et, après dix-huit cents ans de révolutions, de bouleversements politiques, de vicissitudes de tout genre, ces trois institutions sont aussi vigoureuses qu'au premier jour. Si Jésus-Christ n'est pas Dieu, qu'on nous dise comment sa parole a pu avoir cette puissance créatrice. « Les œuvres, comme il le répétait lui-même, rendent témoignage à l'ouvrier. »

21 . « Or, continue l'Evangile , Jacques et Jean fils de , , ,

' O 7 1 La demande

Zébédée, ayant leur mère avec eux, s'approchèrent de deïfiis'de Jésus. Leur mère se prosterna a ses pieds, en 1 adorant. leur mère. Cependant ses fils dirent au Seigneur : Maître, nous voudrions que, quelle que soit la requête que nous allons vous adresser, vous nous promettiez de l'accueillir. — Que demandez-vous? dit Jésus. — Leur mère répondit : Ordonnez

35ri UISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

que mes deux fils soient assis, Tun ;i votre droite, l'autre à votre gauche, daus voire royaume. — Il répondit en ces termes : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvezvous boire le calice réservé à mes lèvres, ou être baptisés de mon baptême? — Nous le pouvons, dirent-ils. — En effet, reprit Jésus, vous boirez à mon calice, vous serez baptisés de mon baptême. Mais je ne puis vous placer à ma droite ou à ma gauche. Ce privilège appartient à ceux que les décrets de mon Père ont désignés. — Or, les dix apôtres, qui avaient entendu Jacques et Jean, s'indignaient contre eux. Jésus leur adressa à tous la parole : Vous savez , dit-il , que les princes et les rois de ce monde imposent leur domination, et que les grands de la terre font ostentation de leur pouvoir. II n'en sera point ainsi parmi vous. Que celui qui voudra être le plus grand soit votre ministre à tous. Que celui qui voudra être le premier, parmi vous, s oit le serviteur des autres. Carie Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs ^ «

Leprograrame de l'autorité chrétienne, dans ce monde, et de la vie éternelle, dans l'autre, est tout entier renfermé dans

* MaUli., XX, 20-26. Marc, x, 3o-ia. « Dans le grand conseil de Jérusalem, les deux principaux membres, après le Nasi, ou prince du sanhédrin, s'appelaient, l'un le Père ou l'Ancien, et l'autre le Sage; ils siégeaient à droite et à gauche du prince. C'étaient ces deux places que Salomc voulait obtenir pour ses fils, à coté du Christ, dans le royaume qu'il allait bientôt fonder, ou dans le sanhédrin céleste. » ( D' Sepp. La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ , tom. II, p. 210.)

cette page de l'Evangile. La première place, au ciel et sur la terre, dans le royaume de Jésus-Christ, ne sera donnée ni à la chair ni au sang. Les deux fils de Zébédée , Jacques et Jean, étaient les cousins germains du Sauveur. Leur mère, Salomé , était la belle-sœur de la Sainte Vierge, on comprend donc, jusqu'à un certain point, l'ambition maternelle qui détermine l'épouse de Zébédée à cette démarche. Combien de sollicitations de cette nature, dans l'histoire de l'Eglise ? Les hommes ne comprendront-ils pas enfin la réponse de Jésus-Christ : oc La première place appartient à ceux à qui elle est réservée, dans les décrets de mon Père? » Certes, le divin Maître avait, pour saint Jean , un amour de prédilection, dont le fondement était plus élevé que celui d'une relation de parenté humaine. Le disciple vierge, à qui la Vierge Marie fut donnée pour mère, l'Aigle du collège apostoUque, dont le regard plongea dans les profondeurs de la Trinité Sainte , pouvait à juste titre faire l'orgueil de sa mère. Cependant les Apôtres s'indignent d'une requête, cil la personnalité avait une si grande part. L'Esprit Saint, qui dirige l'Eglise, ne permet pas à la chair et au sang, à l'ambition et à la vanité, de s'introduire subrepticement dans la hiérarchie sacrée. Malheur à ceux qui entreraient par cette porte ! Malheur au troupeau qui tomberait aux mains de tels mercenaires ! Ceux que Jésus appelle véritablement sont ceux qui n'ont jamais sollicité cet honneur formidable. Ainsi, Pierre n'avait rien demandé ; il fut choisi. n. 23

La vocation divine est indépendante du rang, des influences ou des richesses de ce monde. Quand elle se manifeste en faveur d'un élu, elle remplit son àme d'épouvante. Loin de chercher la responsabilité du gouvernement des âmes, il la fuit; loin d'aspirer à la gloire humaine, il tremble devant les jugements de Dieu. Le successeur de saint Pierre porte le titre de « Serviteur des serviteurs. )> Car « le plus grand, dans le royaume de Jésus-Christ, est, en réalité le ministre et le serviteur de tous les autres. »

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