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ce Les Pharisiens demandèrent alors à Jésus : Quand

iDfprrogation

sitns Salive tiendra le royaume de Dieu? — Il leur répondit : L'avé- *"e°Dtru"^ nement du royaume de Dieu ne se produit point avec un éclat qui attire les regards. On ne dira point de lui : Il vient d'apparaître ici ou là. Car le royaume de Dieu est en ce moment au milieu de vous. — S'adressant ensuite aux disciples, il ajouta : Yiendra le temps où vous désirerez voir se lever un jour du Fils de l'homme et vous ne le verrez point. Ils vous diront : Il est ici! Il est là! ]N'y allez point, et ne suivez pas ces vaines indications. De même que l'éclair brille au ciel, et illumine l'horizon d'une extrémité à l'autre, ainsi paraîtra le Fils de l'homme, au jour de sa gloire. Mais auparavant il lui faut souffrir une passion douloureuse , il faut qu'il soit réprouvé par cette génération*. Ce qui eut lieu, à l'époque de Noë, se renouvellera à l'avénemcnt du Fils de l'homme. Aux jours qui précé- » Luc, XVII, 20 ad ultim. Matth., xxiv, 37-42.

CHAP. IX. — VOYAGE l'E JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 355

dèrentle déluge, les hommes buvaient et mangeaient: ils contractaient des alliances, ils mariaient leurs enfants. Cela fut ainsi, jusqu'au moment où Noë entra dans l'arche. Le déluge survint à l'improviste, et les engloutit tous. Tel sera l'avènement du Fils de l'homme. Même chose advint au temps de Loth. On mangeait, on buvait; les uns achetaient ou vendaient ; les autres construisaient des édifices ou faisaient des plantations. Mais le jour où Loth quitta Sodome, la pluie de soufre et de feu tomba du ciel, et fît périr tous les habitants. Ainsi il en sera au jour de la manifestation du Fils de l'homme. A cette heure-là, si un homme est sur la terrasse de sa maison , qu'il ne descende point pour emporter ses meubles. Que celui qui sera dans les champs ne retourne pas en arrière. Souvenez-vous de la femme de Loth. Quiconque cherchera à sauver sa vie la perdra; qui l'aura sacrifiée la sauvera. Je vous le dis : En cette grande nuit , deux seront couchés dans le même lit ; l'un sera pris, l'autre laissé. Deux femmes moudront ensemble leur grain; l'une sera prise, l'autre laissée; deux seront aux champs, l'un sera pris, l'autre laissé. — Les disciples lui firent alors cette demande : En quel lieu ces choses se passeront-elles , Seigneur? — Il leur répondit : Partout où sera le corps, les aigles s'assembleront', w

23. Dans la pensée des Pharisiens , et selon les préjugés Première populaires en Judée, le règne de Dieu, inauguré par le tjon de ïa

» Luc, XVII, 20-37. Matth., xxiv, 37-42.

356 UISTOIRE IpE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

répocse du Mcssic , Jevait être un cinquième empire succédant à ceux des Babyloniens, des Perses, -des Grecs et des Romains, ayant Jérusalem pour capitale, un fils de David pour roi, et le monde entier pour tributaire. Quand les fils de Zébédée font demander au Sauveur les premières places dans son royaume, ils n'avaient pas encore eux-mêmes d'autres idées que celles de leurs compatriotes. Ce que Daniel, ministre de Nabuchodonosor, ou Mardocliée, ministre de l'Assuérus * de l'Ecriture, avaient été à Babylone, Jacques et Jean prétendaient l'être dans le nouvel empire. Yoilà pourquoi les Pharisiens adressent au Sauveur cette question : « A quelle époque viendra le royaume de Dieu ? » Puisque Jésus proclamait hautement son titre de Messie , il devait savoir le moment précis où l'attente d'Israël serait réalisée. L'interrogation pliarisaïque , dans son apparente simplicité, cachait ainsi une arrière-pensée hostile, et un sous-entendu captieux. Si la réponse était évasive et indéterminée, il serait facile d'en conclure que Jésus ignorait le terme fixé par les décrets providentiels pour la délivrance du monde, et que son titre de Messie était une imposture. Au contraire, s'il assignait un temps limité, s'il indiquait une date, les événements contemporains se chargeraient eux-mêmes de lui infliger un démenti solennel.

^ L'identité de l'Assuérus de nos Livres Saints avec le Xerxès de l'tiistoire profane a ctc de nos jours péremptoirement étaljlie par notre illustre assyriologuc ^L J. Oi)pert. (Cf. Ilist. générale de l'Eglise, tom. m, p. 491.)

La puissance de Rome était alors si formidable qu'il était impossible à la prévision humaine d'en marquer la chute. La réponse de Jésus renverse tout cet échafaudage de ruses et de haines. « L'avènement du royaume de Dieu, dit-il, s'accomplit sans éclat extérieur. Il est en ce moment au milieu de vous. )> Par cette calme et solennelle déclaration, Jésus affirmait nettement sa divinité ; car enfin la seule apparition royale qui se fût produite alors, au milieu de la Judée, était celle de Jésus lui-même. Si donc le royaume de Dieu est, par ce fait seul, établi sous les yeux des Pharisiens, c'est que le roi divin promis à la descendance d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, n'est autre que Jésus. Cependant quelle différence radicale entre le sceptre qu'il revendique et celui que les Juifs voudraient lui voir en main! « Il faut auparavant que le Fils de l'homme souffre une passion douloureuse, et qu'il soit réprouvé par la génération présente. » Jamais le Sauveur ne sépare l'idée de sa royauté de celle de ses ignominies. Le contraste entre le nom de « Fils de Dieu » et celui de « Fils de l'homme « se retrouve en action, dans tout le cours de son ministère public. « Il faut que le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis , » et de peur que la perspective de ses humiUations futures, de ses souffrances et de sa mort ne fasse oublier sa divinité , il transporte ses auditeurs au jour du jugement final, du dernier avènement dans la gloire , alors que la sentence prononcée par

358 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-GllRIST.

le Fils de l'hùmme fixera à jamais, pour la vie ou la mort éternelles, les géuéralious humaines réunies. Le spectacle saisissant de ces grandes assises , dont l'heure reste inconnue , et dont la soudaineté surprendra les mortels, provoque , de la part des disciples, un sentiment de curiosité. « Où sera le théâtre de ce jugement suprême? » demandent-ils. Encore une question qui prouve les préoccupations d'un matériaUsme grossier. Le Divin Maître répond par un proverbe juif, dont l'application , en cette circonstance, détruit toutes les idées mesquines et étroites que les Hébreux se formaient au sujet de la résurrection des morts, et Partout où sera le corps, les aigles s'assembleront; » c'està-dire, partout où seront les coupables, là viendra aussi le Souverain Juge, avec le cortège des anges et des saints. Seconde in- 24. Daus uu autrc sens , « le royaume de Dieu c'est le règne de sa loi. Or la loi de Dieu doit régner dans chaque homme individuellement et dans la société en général, dans chaque homme pour régler son amour et ses actes ; dans la société, pour que, constituée selon l'ordre véritable, elle soit ce que Dieu a voulu, une famille de frères, sous sa direction paternelle ; et que marchant ainsi dans les voies d'une justice toujours plus parfaite, d'une charité toujours plus vive, l'humanité atteigne sa fin. En ce qui touche l'individu, le royaume de Dieu ne vient point « de manière à frapper les regards ; » il est « au-dedans de chacun » puisqu'il n'est que la soumission intérieure à la loi ,

la pureté du cœur, la droiture de la volonté, d'où naissent, par la fidélité aux devoirs, toutes ces saintes et obscures vertus que personne ne remarque et sans lesquelles pourtant le monde, livré au mal seul, périrait. Mais à l'égard de la société, l'établissement du royaume de Dieu, le règne du Fils de l'hom.me devait s'opérer au milieu de commotions violentes. Elles ébranlent, elles renversent tout, à l'heure où les hommes , s'y attendent le moins. La veille ils achetaient et vendaient, ils plantaient et ils bâtissaient, et voilà que soudain la terre tremble, le ciel est en feu, les chemins se couvrent de gens qui fuient ; partout l'inondation, partout l'incendie, comme aux jours de Lolh et de Noë. Jésus annonce ces choses aux disciples, pour qu'ils ne soient point surpris quand elles arriveront. Et que leur recommande-t-il? De sortir au plus vite , de sortir sans rien emporter de la maison qui croule, du champ qui va être dévasté. Ce champ, cette maison, c'est la vieille société condamnée à mourir , ce qui n'a plus en soi le souffle qui anime, ce qui doit disparaître à jamais. N'en emportez rien ; que feriez vous de ces restes du passé ? Quel en serait l'usage dans l'ordre nouveau près de naître? A quoi seraient-ils bons ? Est-ce dans les tombes que la vie germe? est-ce des lambeaux de cadavres que les jeunes êtres sont formés ? Entrez, sans regarder en arrière , dans le monde des vivants, et laissez les morts ensevehr leurs morts'. » * Lamennais. Les Evangiles, 3* édit. p. 2ïo, 256,

,, p,n,ra 25. « Veillez donc et priez, disait le Sauveur. Et il ajouta "^ mauvais" cette parabole, pour faire Comprendre à ses disciples qu'il rharisiei/ et faut prlcr toujours et ne se lasser jamais : Dans une cité

le l'ublicain.

vivait un juge qui n'avait pas la crainte de Dieu, et traitait les hommes sans aucun égard. Or une veuve de la même ■ville revenait souvent à son tribunal, en disant : Faites-moi justice de mon adversaire. Et le juge pendant longtemps refusait de l'écouter. Mais enfin il se dit un jour à lui-même : Je n'ai ni crainte de Dieu ni souci des hommes; cependant, comme cette veuve m'importune, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne m'accable plus de ses instances continuelles. — Vous entendez, continua le Seigneur, cette parole du juge d'iniquité : et vous croyez que Dieu ne rendra point justice à ses élus, dont la voix suppliante monte vers lui, nuit et jour ! Vous croyez qu'il sera pour eux inexorable! Moi, je vous dis qu'il leur fera justice. Cependant, quand viendra le Fils de l'homme, pensez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre? — Il dit ensuite cette autre parabole, l'adressant à quelques-uns qui se confiaient en leur propre justice, et méprisaient les autres : Deux hommes , un Pharisien et un Publicain , montèrent au Temple , pour prier. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : 0 Dieu ! je vous rends grâces de ce que je ne suis point semblable aux autres hommes, voleurs, injustes et adultères, comme l'est ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine ; et je donne la dîme de tout ce que je possède. — Le Publicain se tenant

éloigné, n'osait lever les yeux au ciel, il se frappait la poitrine, en disant : 0 Dieu, ayez pitié de moi, misérable pécheur! — Je vous le dis, celui-ci retourna justifié en sa de- . meure, et non pas l'autre, parce que quiconque s'exalte sera humilié, et quiconque s'humilie sera exalté K » La persévérance de la prière, dans l'humilité du cœur, telles sont donc les deux grandes lois de la vie chrétienne. L'abîme de nos misères sollicite la miséricorde infinie du Dieu, qui pardonne aux humbles et foudroie nos orgueils révoltés.

26. La parabole suivante nous donne, en quelque sorte, Paraboie des

vigneroDS et

la mesure de l'incommensurable tendresse de Dieu , qui du p"e de

' ^ famille.

dépasse toutes les proportions relatives dont notre intelligence peut se faire l'idée, et qui s'harmonise avec la justice infinie , à des hauteurs que le regard mortel ne saurait atteindre. « Le royaume des cieux , dit Notre-Seigneur, est semblable à un Père de famille qui sortit , à la première heure du jour ^, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Convention faite avec eux du prix d'un denier pour la journée, il les envoya à sa vigne. Vers la troisième heure, le père de famille étant sorti de nouveau vit sur la place d'au-

* Luc, XVIII, 1-14.

* La première heure du jour chez les Juifs correspondait, dans notre division actuelle du temps, à six heures du matin. La troisième heure représentait ce que nous appelons neuf heures du matin ; la sixième heure, midi; la neuvième, trois heures de l'après-midi; la onzième, cinq heures du soir.

362 lllSTOldE UE NOTRE-SEiCiNEUR J ÉSUS-CIIRI.ST.

très ouvriers inoccupés. Il leur dit : Allez, vous aussi à ma vigne, et je vous paierai le prix qui sera convenable. Ils y allèrent. Etant sorti vers la sixième et la neuvième heure, le père de famille fît la même chose. Enfin, vers la onzième henrCjil en trouva encore d'autres : Pourquoi, leur dil-il, restez-vous ici, tout le jour, sans rien faire? — Parce que personne ne nous a loués, répondirent-ils. — Il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne. Or, le soir étant venu, le père de famille dit à son intendant : Appelez les ouvriers, et payez-les, en commençant par les derniers venus, jusqu'aux premiers. Ceux donc qui étaient arrivés à la onzième heure s'approchèrent ; et l'on donna un denier à chacun d'eux. Les premiers s'attendaient à recevoir davantage, mais quand leur tour fut venu, on leur remit également un denier. En le recevant, ils murmuraient contre le père de famille. Quoi ! lui disaient-ils, ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et vous les traitez comme nous, qui avons porté le poids de la chaleur et du jour ! — Mais s'adressant à l'un d'eux le maître répondit : Mon ami, je ne vous fais point d'injustice. N'ctes-vous pas convenu avec moi du prix d'un denier pour la journée ? Prenez ce qui vous appartient, et retirez-vous. Il me plaît de donner au dernier venu autant qu'à vous-même. Ne suis-je pas libre de faire ce que je veux de mon bien? et faut-il que votre œil soit mauvais ' parce que je suis bon? — C'est ainsi que les derniers * L'œil mauvais est une locution hébraïque qui signifie l'œil envieux.

mœurs locales.

seront les premiers, et les premiers les derniers ; car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus \ «

27. La parabole prend sur ie fait et dessine, avec une ad- uiuiis da mirable netteté, les habitudes sociales des Juifs. Comme au temps du vieux Tobie, les ouvriers inoccupés, les serviteurs disponibles se tenaient sur la place publique, ou à la porte de la cité, offrant leurs bras à qui en avait besoin, attendant que le vigneron, le laboureur, le propriétaire de troupeaux vînt les "employer aux travaux de la vie agricole ou pastorale. Le prix de la journée entière, ou de la fraction de jour, était débattu à l'amiable, et fixé d'avance. Chaque soir le salaire était fidèlement distribué à ces ouvriers libres, qu'il était parfois nécessaire d'adjoindre, comme supplément, aux serviteurs ou aux esclaves à poste fixe, pour les travaux d'urgence. Le précepte Mosaïque était formel à ce sujet : « Tu ne dénieras point son salaire à ton frère ou à l'étranger indigent et pauvre, qui habite ton sol et l'enceinte de tes murs; le jour même, avant le coucher du soleil, tu lui paieras le prix de son travail, parce qu'il l'attend pour se nourrir; tu agiras ainsi de peur que le cri de sa détresse ne s'élève contre toi vers le Seigneur, et ne provoque la vengeance de ton péché ^ » Le prix d'une journée de travail

la jalousie. On la retrouve quelquefois avec ce sens dans les auteurs grecs et latins. L'œil bon marque au contraire la générosité, et, comme nous dirions de nos jours, la libéralité.

* Matth., XX, 1-16. — « Deuteron., xxiv, 14-15. Levit, xix, 13. Tob., IV, 15.

364 HISTOIRE DE ^OTRE-SEtGNErR JÉSCS-CHRIST.

commençant à six heures du matin et finissant à six heures du soir était, à l'époque évangénque, d'un denier, ou de seize as romains, représentant environ 0, 80 c. de notre monnaie actuelle. 11 faut tenir compte ici de deux éléments qui modifient le résultat de la comparaison qu'on voudrait étabhr entre l'exiguité d'une telle rémunération et le prix actuel de la main-d'œuvre parmi nous. D'une part, les denrées de première nécessité étaient proportionnellement moins chères. C'est l'abondance des valeurs d'or et d'argent, dans un pays, qui élève le taux de toutes les marchandises. D'un autre côté, il s'agit ici d'un travail des champs, partout moins rétribué que celui d'une industrie proprement dite, supposant'un apprentissage préparatoire, et s' exerçant d'ordinaire au sein des villes , où tout ce qui tient à la vie matérielle exige des dépenses plus considérables. Il n'y a pas longtemps encore qu'en France, dans nos provinces vinicoles, les bandes de travailleurs qui couvrent les coteaux, à l'époque des vendanges, recevaient, pour prix de la journée, un salaire inférieur à celui des vignerons de l'Evangile. Telle est donc l'explication littérale de la Parabole. C'est une scène familière de la vie des champs, que Notre-Seigneur expose, dans sa simplicité réelle et vivante. C'est une page qui ne pouvait être écrite par un apocryphe Grec ni Romain. Mais, au-dessus de l'authenticité, pour ainsi dire flagrante, du texte saint, quelle profondeur de révélation divine ! Le Père de famille,

c'est Dieu; la vigne, l'Eglise; les ouvriers sont les hommes, qui se tiennent , avant la vocation divine, sur la place publique du monde, dans l'oisiveté spirituelle. L'intendant du Père de Famille, c'est Jésus-Christ lui-même; et le denier, la vie éternelle. A toutes les heures de l'histoire humaine, depuis Adam jusqu'à Noë , de Noë jusqu'au temps d'Abraham, d'Abraham à Moïse, de Moïse à Jésus- Christ, de Jésus-Christ jusqu'à nous, Dieu n'a cessé d'envoyer des ouvriers à sa vigne. Tout le travail social de l'humanité s'est accompli sous cette action providentielle. La même loi s'applique aux individualités ; les unes sont appelées dès l'aube de la vie ; d'autres à l'époque de l'adolescence, ou de la maturité ; d'autres encore au déclin du jour, aux dernières limites de la vieillesse, aux portes de la mort. A tous l'Intendant du Père de Famille donne pour salaire le même denier de la vie éternelle : parce que Dieu est bon, d'une bonté excellente et infinie, que les ingratitudes, les rebellions et la paresse des hommes ne sauraient vaincre. Mais la miséricorde de Dieu laisse subsister toute entière l'infinie justice; et voilà l'alliance dont notre œil contemplera le mystère, dans les splendeurs de la radieuse éternité. Après la parabole de la miséricorde, écoutez celle de la justice.

28. « Il était un homme riche, vêtu de byssus et de Paraboiedu

, mauvais

pourpre, qui donnait chaque jour de splendides festins. A riche et du

pauyre

sa porte, gisait un mendiant, couvert d'ulcères, nommé Lazare.

366 HISTOIRE PE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRiST.

Lazare. Il eût c-ouhaité pouvoir se nourrir des miettes tombées de la table du riche; mais nul ne les lui donnait, et les chiens seuls venaient lécher ses plaies. Or il arriva que le pauvre mourut, et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli dans l'enfer. Levant les yeux , du fond de l'abîme ', il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein ^ Jetant un cri : Abraham, mon père, dit-il, ayez pitié de moi! Envoyez Lazare; qu'il trempe le bout du doigt dans l'eau et qu'il touche ma langue, pour la rafraîchir ; car je suis torturé dans cette flamme. — Mon fils, répondit Abraham, souvenez-vous que vous avez reçu les biens, durant votre vie, et Lazare les maux. Il est consolé maintenant, et vous êtes dans les tortures. De plus, entre vous et nous s'étend pour jamais un abîme infranchissable, en sorte que; qui voudrait passer d'ici à vous, ou venir ici, du lieu où vous êtes, ne le pourrait faire. — Le riche dit alors : Père, je

' Nous traduisons ces paroles d'après le texte grec : Kal i■^ rw â^y,

* Le « pcin d'Abraham » est une expression figurée, dont il importe de faire connaître le \'critable sens. La béatitude éternelle est plu- .sieurs fois assimilée par le divin Maître à un festin céleste. « Or, dit un récent exégète, dans les festins Juifs, où les convives étaient étendus sur des divans, et appuyés sur le coude gauche , la seconde place était à la droite de celui qui présidait ; le convive qui occupait cette place était comme couché sur son sein. » Telle est donc la signification du mot évangélique. Nous aurons l'occasion de noter le même fait, à la dernière cène, où le disciple bien-aimé reposa .sur le cœur de Jé.sus.

Yous supplie d'envoyer du moins Lazare dans la maison de mon père , près des cinq frères que j'ai encore, afin de leur apprendre la vérité par son témoignage , et les empêcher de tomber à leur tour dans ce lieu de tourments. — Ils ont Moïse et les Prophètes, dit Abraham ; qu'ils les écoutent! — Non, répondit-il, Abraham, notre père ! Mais si quelqu'un d'entre les morts allait à eux , ils feraient pénitence. — S'ils n'écoutent ni Moïse , ni les Prophètes, lui dit Abraham, ils ne croiraient pas davantage, même si quelqu'un ressuscitait d'entre les morts *. »

29. Le nom de Lazare est, en hébreu, le même que celui Appiicatioa

historique

d'Eliézer, le serviteur d'Abraham, envoyé jadis en Mésopota- de la

Parabole.

mie pour y demander la main de Rébecca, la future épouse d'fsaac. Ce nom était également celui du frère de Marthe et de Marie Magdeleine, que le Sauveur allait ressusciter d'entre les morts. L'heure approchait où l'obstination j)harisaïque, mise en présence d'une résurrection , devait persister dans l'incrédulité. La parabole du pauvre Lazare et du riche impitoyable offre , avec l'histoire de Lazare ressuscité , des rapports qu'il est impossible de méconnaître, et qui ont été depuis longtemps signalés par S. Cyrille , S. Ambroise et S. Chrysostôme. Nous verrons qu'après le miracle éclatant de Béthanie , le grand prêtre Calphe prononça , contre le ressuscité, l'excommunication solennelle. Dans les mœurs Juives c'était le réduire à la condition misérable du men- ' Luc, XVI, 19-31.

368 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CnRIST.

diant, couché à la porte, et sollicitant, sans les pouvoir obtenir, les miettes tombées de la table inhospitalière. Les chiens seuls oseront caresser le proscrit , et lécher ses plaies. L'épidiète injurieuse tle « chiens, » nous l'avons déjà dit à propos de la Chananéenne , était infligée par le Pharisaïsmc à quiconque vivait hors de la loi juive. La conduite du riche inexorable, vis-à-vis du Lazare de la parabole, est donc exactement celle, de Caïphe , vis-à-vis du frère de Marthe et Marie. Lazare ressuscité sera exclu de la société judaïque ; aucun de ses compatriotes n'osera l'approcher, les chiens seuls auront ce courage. Ce n'est pas tout; les cinq frères du mauvais riche sont demeurés sur la terre , et le damné implore pour eux la faveur d'un avertissement extraordinaire , qui les préserve du môme supplice. Or Caiphe avait cinq beaux-frères, fils du grand prêtre Anne. L'historien Josèphe nous a transmis leurs noms : Eléazar, Jonathan, Théophile , Mathias et Ananus. Tous persistèrent dans les errements paternels. Les liens de famille étaient si étroits, dans cette maison sacerdotale, qu'on avait vu le grand Pontife Anne faire passer sa dignité suprême, une première fois, à son fils aîné Eléazar, et, une seconde, à son gendre Caïphe. Si l'on songe aux sacrifices d'argent que la cupidité des gouverneurs romains imposait, pour chaque nouvelle investiture, on comprendra l'énergie du sentiment qui unissait entre eux tous les membres de cette race, et faisait prédominer leur

ambition sur l'intérêt pécuniaire. Voilà pourquoi , chez le damné de la parabole, l'amour fraternel survit, au milieu même des haines infernales. Quoi qu'il en soit, ce côté historique de l'allégorie du mauvais riche restera toujours de beaucoup inférieur à la révélation qui s'en échappe. Deux mondes éternels , séparés par un abîme infranchissable, sont en présence. De l'un à l'autre le passage est impossible. Le grand chaos, magnum chaos, a été posé entre eux par la puissance divine. Nul ne saurait plus passer par ce chemin. L'éternité des joies célestes est parallèle à l'éternité des tortures dans les flammes. La délicatesse de nos rationalismes humains, l'exagération de notre moderne sensiblerie ne changeront rien à cette immuable loi de l'éternité. On a dit qu'il ne convenait plus de parler de l'enfer, en ce siècle de progrès, où les mœurs s'adoucissent, et où les rigueurs sont proscrites, comme les vestiges d'une barbarie surannée. On l'a dit, au nom de la philanthropie, au nom de la civiUsation, au nom même de la charité évangélique ; car on n'a pas rougi de travestir ainsi l'Evangile de Jésus-Christ. Qu'on le sache donc ! Ce ne sont ni les prêtres, ni les moines , ni les conciles, ni les papes, ni les inquisiteurs, ni ce qu'on est convenu d'appeler l'ignorance du moyen âge , qui ont inventé , comme un épouvantail, le dogme de l'éternité des peines. Il est écrit, en caractères ineffaçables, dans l'Evangile de Jésus-Christ. Oserais-je le dire ! On ne concevrait pas l'excès de la bonté II, 24

370 niSTOFRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

de Dieu, telle que la Tarabolc des viguerous et du Père de famille nous la représente, sans le corollaire de la justice absolue dont la Parabole du mauvais riche nous peint l'image. Chacun des attributs divins est immense et infini. L'alUance, en Dieu, de la justice et de la miséricorde éternelles ne saurait s'exprimer que par les deux éternités du ciel et de l'enfer.

§ IZ. XCésurrection de Iiazare.

Maladie et 30. Depuis la fèto dcs Encénics, et le départ de Jéru-

niort de . . .,,..,

Lazare salcm , Notre-Scigueur u ovait pas quitte la rive orientale

& Bétbinie

message ..c Ju Jourdaiu, ct la province de Pérée. « Là, dit TEvangile,

ses deux

sœursà Jésus QQ jIqj^i même où Jean avait baptisé, il séjourna durant cet intervalle, et une multitude de peuple venait à lui. Il guérissait les malades et enseignait, selon sa coutume. Cependant la foule disait : Jean-Captiste n'a fait aucun miracle; mais tout ce qu'il a annoncé de celui-ci était la vérité. — Et un grand nombre crurent en Jésus *. »

« Or Lazare était malade à Béthanie, la bourgade habitée par les deux sœurs, Marie et Marthe ^ Marie était celle

• Matth., XIX, 1, 2. Marc, x, 1. Joann., x, 40-42.

* Il y avait, sur la rive orientale du Jourdain, une localité d'un nom identique, dont saint Jean avait déjà parle, à propos du baptême de Notre- Seigneur. Ilœc in Bethania facta sunt trans Jordanem, uhi Joannes erat baptisans. (Joan., i, 28.) C'est donc pour prévenir la confusion entre la Béthanie de Pérée et la bourgade du même nom , à quinze stades de Jérusalem, que l'Evangcliste ajoute la désignation formelle de « bourgade de Marie et Marthe. » Cette observation a été

qui oignit le Seigneur d'une huile parfumée , lui essuyant

les pieds de ses cheveux. Lazare, alors malade, était son

frère. Les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : Sei-

faite par la plupart des commentateurs ; elle est d'une justesse incontestable , mais elle semble avoir échappé à M. de Saulcy, dont la science biblique , le talent et l'érudition sont d'ailleurs au-dessus de tout éloge. « Il n'y a jamais eu, dit-il, de Béthanie au delà du Joui'dain. Il y a longtemps que Suidas a fait une correction sur le texte de saint Jean, ainsi gâté par quelques copistes. Le lieu dont parle saint Jérôme, et où baptisait le précurseur du Christ est Bethabara, qu'on a pris pour Bethania. 11 serait important de faire cette correction, du moins par une note, aux éditions -latines de l'Evangéliste saint Jean. Les éditions grecques, notamment l'Elzévir de 1638 d'Amsterdam, portent Brfiy.oxçi. Il est vrai que la faute avait été commise par des exemplaires grecs que la Yulgate n'a fait que traduire. » La faute relevée par Suidas , vers le x*' siècle de l'ère chrétienne , n'est rien moins que prouvée ; et cet incident va nous fournir une nouvelle preuve de la sagesse de l'Eglise catholique, qui maintient le texte de l'Evangile dans son intégrité , sans permettre au zèle même le plus bienveillant des érudits, à chaque époque, d'y introduire le moindre changement. Depuis que M. de Saulcy écrivait ces lignes , la découverte du manuscrit sinaïtique de l'Evangile, est venue confirmer l'exactitude de la version de saint Jérôme. On y ht en effet la double mention d'une Béthanie au delà du Jourdain, et de l'autre Béthanie, séjour de Marie et de Marthe. Très -certainement donc à l'époque évangélique , il y avait deux localités de ce nom. S'il s'agissait d'une faute de copiste, ayant écrit Bethabara pour Bethania, (Jean, i, 28) comme il n'y avait qu'une seule Bethabara en Palestine il eût été inutile de faire suivre ce nom de la désignation spéciale « au delà du Jourdain. » Et de même, comme dans l'hypothèse, il n'y aurait eu qu'une seule Béthanie , l'Evangéliste n'aurait pas eu besoin , en parlant de cette localité (Joan., xi, 1 ), de la spécifier plus particulièrement. Si l'on prend la peine d'étudier les autres mentions "-éo^va.phiques données par les Evangélistcs, on restera convaincu de la vérité de cette remarque. ( Cf. Tischendorf. Noviim Testamentum Sinaiticum, in-4°, Lipsiae, 1863. Fol. 48. Colon. 3, Lignes 39 et 40. Fol. 53. Colon. 1, Lignes 19-21. ) L'ancienne Bethabara ou Bethbara du livre

gneur, celui que vous aimez est malade ! — En entendant cette parole, Jésus leur dit : Celte maladie n'est point à la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que )e Fils de Dieu soit glorifié par elle. — Or, Jésus aimait Marthe et sa sœur Marie, et Lazare leur frère. Après la nouvelle de la maladie de celui-ci, il demeura encore deux jours de l'autre côté du Jourdain. Ensuite il dit à ses disciples : Retournons en Judée. — Les disciples lui répondirent: Maître, il y a quelques semaines les Juifs voulaient vous lapider, et vous retournez dans leur pays ! ; — Le jour ii'a-t-il pas douze heures? reprit Jésus. Qui marche durant le jour ne heurte point contre l'obstacle, parce qu'il se dirige à la lumière. Mais s'il marche la nuit, il se heurte, parce qu'il est sans lumière. — Et Jésus ajouta : Tsotre ami Lazare dort : je vais le réveiller. — Les disciples lui dirent : Seigneur, s'il dort, il guérira. — Or, Jésus avait voulu parler de la mort de Lazare , mais eux avaient compris qu'il s'agissait de l'assoupissement du sommeil. Jésus leur dit alors clairement : Lazare est mort; et je me réjouis, à cause de vous, d'avoir été absent, afin que vous croyiez. Allons le trouver. — En cet instant, Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : Et nous aussi, allons, et mourons avec lui ' ! »

des Juges (vu, 2i) portait donc k l'époque évangéliquc le nom de Bethania. Voilà tout ce qu'il est permis de conclure de cet incident, elle texte de saint Jean n'a besoin, ni dans l'original grec, ni dans la Vulgate , d'aucune « correction. »

' Joan., XI, t-16.

31. Le rationalisme antichrétien de toutes les époques a Lugubre

comédie

concentré, de préférence, ses efforts hostiles sur le fait évan- inventée par

\\'oolston

gélique de la résurrection de Lazare. On sait comment une et leprodnite

par le

récente exégèse a dénaturé ce récit. Mais ce dont on n'a rationalisme

^ actuel.

pas semblé se douter, c'est que le moderne critique a reproduit, sans avoir le moindre mérite d'invention, la théorie formulée, en J729, par le sceptique anglais AVoolston, et pillée depuis par Strauss, avec non moins de discrétion dans le plagiat. Chose étrange! L'impuissance des adversaires de l'Evangile est telle qu'un siècle suffît à faire oublier leurs blasphèmes les plus retentissants. Les derniers venus sur la route de l'incrédulité peuvent ramasser à terre les sophismes rouilles qui dorment à côté des vaincus. L'arme a changé de mains, et paraît toujours nouvelle. c( Il se passa à Bélhanie , chsait AVoolston , une scène de frauduleuse comédie, dont Lazare et ses deux sœurs se partagèrent les rôles, pour grandir la popularité du Christ '. » — « Nous pensons', disent aujourd'hui nos lettrés , qu'il se passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection. La famille de Lazare put être amenée, presque sans s'en douter, à l'acte important

1 Woolston hanc resuscitationera nihil aliud fuisse comminiscitur, quam fraudulentam comœdiara a Lazaro ac hujus sororibus Maria et Marthà ex condicto adornatara, ut sic Christo specialeni favorem exhibèrent, aut eidem eximiara œstiinationem et auctoritatem conciliarent tanquam viro thaumaturgo , qui hominera jani quatuor diebus mortuum ad vitam revocasset. (Veith. Scriptura Sacra contra increduîos propugnata, 1760, Pars vu, Sectio m, Quaestio xxi, n» 85. )

qu'on desirait. Peut-être l'ardent désir de fermer la bouche à ceux (]ui niaient outrageusement la mission divine de leur ami entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes '. w — « Un seul Evangéliste , disait W-oolslpn , a parlé de la résurrection de Lazare. Jean ne l'insère dans son récit qu'après la mort de tous les témoins qui auraient pu s'inscrire en faux contre une telle imagination. L'artifice est évident -. y) — « A la distance où nous sommes, répète la jeune critique, et en présence d'un seul texte offrant des traces évidentes d'artifices de composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout est fiction, ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux bruits répandus ^ )> Le parallélisme entre les deux langages est, c< dans le cas présent, un fait très-réel, » etpourrait, sans la moindre apparence de miracle, être « regardé comme une résurrection. »

impu=sibi- 32. Toutefois, il est fort peu intéressant de connaître le matérielles, véritable autcur de cette exégèse vieillie, mais il importe

1 Vie de Jésus, p. 360, 361.

- Instat Woolston , ac qua;slionem inovet cur Matthœus , Marcus et Lucas de iniraculo resuscitati a morte Lazaii altum sileant. Nuinquid h'ic fraus latet, dura tacentibus prioribus Evangelistis de resurrectione Lazari, solus Joanncs, et in extremà senectute suà et post raortem eorura qui hujus resurrcetionis testes esse potuerunt , camdem publicavit? ( Veitli. Ibid., n° 86. ) On trouvera le savant ouvrage de Veitli , qui renferme la réponse à toutes les objections présentées comme nouvelles par nos sophistes, dans le Cours complet d'Ecriture sairde, tom. iv.

' Vie de Jésus, p. 300.

d'en démontrer nettement l'absurdité. Le divin Maître était depuis deux mois sur l'autre rive du Jourdain, séparé de Béthanie par une distance de douze heures de marche, quand Lazare tombe malade. Marthe et Marie n'avaient pas quitté leur frère. L'une et l'autre continuent à lui prodiguer les soins de leur tendresse. Cependant le mal fait des progrès; toutes deux ont le même désir, c'est d'en informer Jésus. Mais pourquoi cet empressement? Jésus avait donc le pouvoir de guérir, puisqu'une famille désolée l'appelle si instamment près d'un malade qui lui est cher. Les deux sœurs lui envoient dire : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Le message n'a rien de mystérieux; il est d'un laconisme qui ne laisse aucune ressource à l'imagination des rationalistes. Comment introduire, sous une formule aussi simple, tout un plan de comédie à jouer de concert? Jésus, d'ailleurs, reçoit cet avis en plein air, au milieu de la multitude dont il est environné. Il ne se retire point à l'écart, pour entretenir isolément l'envoyé. L'immense foule qui l'entoure sans cesse, les apôtres et les disciples, qui ne le quittent jamais, sont présents. Le message est entendu par des milliers de témoins ; la réponse faite par le Divin Maître n'est ni moins instantanée ni moins pubhque. « Cette maladie n'est point à la mort, dit-il, mais pour la gloire d» Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » La prophétie contenue dans ces paroles renverse toute la thèse du rationalisme. Si, par impossible, la com-

binaison antérieurement élaborée d'un stratagème eût existé entre la famille de Béthanie et Jésus, ni le message, ni la réponse n'eussent été conçus en ces termes. Si l'on eût préparé d'avance la scène du tombeau de Lazare, l'envoyé serait venu dire à Jésus : Celui que vous aimez est mort! — Et, en tout état de cause, en admettant môme que, pour ménager les transitions, on eût commencé par avertir seulement de la maladie, pour préparer au dénoùment tragique, un imposteur se fût bien gardé de répondre : « Cette maladie n'est point àla mort. » Dans l'hypothèse d'une scène concertée, Jésus savait d'avance que la maladie devait se terminer parla mort. Il se serait donc bien gardé de répondre officiellement : « Cette maladie n'est pas à la mort.» Ces invraisemblances morales sont frappantes; les impossibilités matérielles ne le sont pas moins. Béthanie était à quinze stades seulement, c'est-à-dire à une lieue de Jérusalem Lazare et ses sœurs, dans leur condition de fortune, avaient de nombreuses relations dans cette capitale. Imaginez donc un théâtre plus mal choisi pour la scène qui se prépare ! Si l'on médite une imposture, d'un genre aussi extraordinaire que celle-là, l'idée viendra-t-elle à l'intelligence la plus bornée de se placer à la porte d'une grande ville, où chaquejour amène une foule de curieux, d'oisifs, d'indifférents, dont un seul regard indiscret peut tout compromettre? Que de précautions de tout genre, que d'artifices et de dissimulation n'exigerait pas la mise en scène de la comédie

supposée par nos lettrés. « Les amis de Jésus, disentils, désiraient un grand miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait de plus convaincant \ » Mais il eût fallu du moins que Jésus fût à Béthanie. Or, depuis deux mois Jésus avait franchi le Jourdain, et le messager qu'on lui dépêche ignorait vraisemblablement dans quelle région de la Pérée il le retrouverait. Etrange manière de se concerter que d'être séparé et par le temps et par l'espace ! La Judée n'avaitpas nos moyens de communication actuels. La vapeur et le télégraphe y étaient inconnus. Douze heures de marche étaient en ce pays un véritable voyage; et Jésus, qui ne se servit jamais «d'une mule à l'œil noir,^ «mais qui parcourait à pied toutes les provinces de la Palestine , était aussi loin de Marthe et de Marie, en cette circonstance, que Paris est aujourd'hui éloigné de Londres. Ce n'est pas tout. Si l'on trouvait à prix d'or, un scélérat qui voulut consentir à se faire enfermer dans une bière, et à se laisser ensevelir vivant, pour la plus grande gloire d'un charlatan de bas étage, on pourrait tout au plus obtenirqu'ilseprêtâtquelques heures àcetteplaisanterie funèbre. Mais essayez de le garder quatre jours enveloppé de son linceul, et par conséquent dans l'impossibilité de se nourrir, sous la pierre d'un tombeau ! Ses cris de rage auraient éveillé tous les échos d'alentour, avant que le der- ^ Vie de Jésus, p. 339. — ^ Ibid., p. 190. ^

378 IIISTOtRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

nier acte de votre comédie fût achevé. Or ce que le plus misérable de ces êtres dégradés, qui pullulent dans les basfonds de nos civilisations modernes, ne ferait pas, chez nous, vous croyez que Lazare, un des plus riches habitants de Bétlianie, un des hommes les plus connus de Jérusalem, l'eût fait, de gaîté de cœur, et comme en se jouant ! Chez nous, le linceul mortuaire est un tissu fort élastique, qui n'intercepte pas l'air respirable, et qui permettrait, au besoin, certains mouvements du corps indispensables à la vie. Mais chez les Juifs, la tête du mort était hermétiquement emprisonnée dans un suaire. Des bandelettes étroitement serrées liaient tous les membres, paralysaient tous les mouvements , et réduisaient le corps à l'état d'une momie. Quand même Lazare, encore vivant , se fut laissé garrotter de telle sorte, il serait certainement mort une heure après; et cependant, dans votre hypothèse, Lazare aurait volontairement accepté, pendant quatre jours, cet horrible supplice, et il y aurait survécu ! Pour quiconque a le sens commun, il est clair que si Lazare avait pu concevoir l'idée d'une telle imposture, il eût attendu, pour la commencer, que son libérateur fût à l'entrée de Béthanie, prêt à le sortir d'une position aussi risquée.

impossibi- 33. Cependant Jésus reste deux jours au delà du Jour-

lités

morales, daiu, après la réception du message. Les rationalistes ontils songé à la signification de ces deux jours , perdus en pure perte, dans une circonstance aussi grave, par l'im-

posleur prétendu? Quoi ! Le comparse de Béthanie, qui joue un rôle si dangereux, va rester deux jours dans son tombeau. Le spéculateur au bénéfice de qui la scène est préparée ne craint pas que, pendant deux jours , la patience du comédien en second ne se lasse; qu'un ^accident, une rencontre fortuite, une indiscrétion subalterne, ne viennent "déjouer toutes les combinaisons et éventer le secret. Deux jours s'écoulent dans la Pérée. Le matin du troisième, Jésus dit à ses disciples : « Retournons en Judée. » — A cette parole l'effroi les envabit. « Seigneur, s'écrient-ils, les Juifs vous cbercbaient naguère pour vous lapider, et vous allez retourner en leur pays ! » Qu'on rapproche cette exclamation de l'hypothèse rationaliste : a Les amis de Jésus désiraient un grand miracle, etc.! » Ces amis de Jésus, qui désiraient un grand miracle, ne sont guère pressés de voir leurs vœux accomplis! Ils devraient compter les heures, les minutes, et hâter le départ; au contraire, ils s'opposent de tout leur pouvoir à la démarche concertée. Cependant chaque seconde de retard pouvait entrainer les conséquences les plus désastreuses. Il fallait encore une journée de marche pour arriver à Béthanie. On ne pourrait délivrer le faux mort de sa prison sépulcrale que le lendemain. Les Apôtres n'y songent pas; ils supplient leur Maître de renoncer à ce voyage. Vainement Jésus les rassure, avec cette majesté divine qu'il nous faut considérer ici. « Le jour n'a-t-il pas douze heures? dit-il. Or celui qui marche

durant le jour ne heurte point contre l'obstacle, parce qu'il voit la lumière du monde. » Voir le jour du Messie s'appelait chez les Juifs, voir la lumière du monde. Le Sauveur emploie cette locution , pour calmer les inquiétudes des Apùtres. Nul ne saurait prolonger ni raccourcir les heures du jour. De même il n'est pas au pouvoir des hommes d'abréger ou d'étendre la carrière du Messie, soleil divin du monde. « Notre ami Lazare dort, ajoute-t-il , je vais le réveiller. » Tous les idiomes de l'antiquité avaient une formule euphémique , pour déguiser le nom redouté de la mort. Les Romains disaient : « Il a vécu ; » les Arabes : « Il est parti;» les Hébreux : «Il dort.» Les Apôtres connaissaient parfaitement cette expression familière, mais, dans leur effroi, ils aiment à se faire illusion et ils répondent par le proverbe juif : «Puisqu'il dort, il est sauvé ! » Le sommeil, encore aujourd'hui, est un symptôme favorable dans la plupart des maladies. « Lazare dort , » inutile donc d'aller le trouver ; il guérira, sans qu'il soit besoin de nous exposer à la fureur des Juifs. Alors Jésus dissipe leur erreur. « Lazare est mort, dit-il; cet événement, survenu pendant mon absence, confirmera votre foi. » Qui donc avait appris à Jésus que Lazare était mort? Aucun messager n'était survenu, depuis deux jours, pour lui en apporter la nouvelle. Cependant les disciples ne songent point à s'étonner de cette perspicacité de leur Maître, pas plus qu'ils ne s'émerveillaient de l'entendre, à douze lieues de distance, dire d'un malade : « Il

dort! » Quoi qu'on fasse, l'EvaDgile est un tissu de miracles.

34. « Jésus vint donc à Bélhanie, continue saint .Jean, et, Arrivée de

Jésus à

lorsqu'il arriva , Lazare était depuis quatre jours dans le Bethanie.

Lis deux

tombeau. Or Bethanie était ' située à environ quinze stades sœurs de

Lazare.

de Jérusalem. Un grand nombre de Juifs habitant cette ville étaient donc venus près de Marthe et de Marie , pour les consoler de la mort de leur frère. Marthe ayant appris que Jésus venait , alla au-devant de lui ; et Marie demeura assise à la maison. Marthe dit à Jésus : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! Cependant, maintenant encore , je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu , Dieu vous l'accordera. — Jésus répondit : Votre frère ressuscitera. — Je le sais, dit Marthe. Il ressuscitera à la résurrection du dernier jour, — Jésus reprit : Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit eu moi, fûtil mort, vivra; et quiconque vit, et croit en moi, ne mourra point pour l'éternité. Le croyez-vous? — Oui , Seigneur, dit-elle; je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant , qui êtes venu en ce monde. — Après avoir ainsi parlé, elle retourna à sa demeure, et prévint, à voix basse, sa sœur Marie , en disant : Le Maître est arrivé ; il vous

^ Erat autem Bethania (Joan., xi, 18.). « L'Evangéliste emploie le verbe au temps passé. C'est qu'en effet la bourgade de Bethanie fut détruite par une émeute, vingt ans à peu près avant l'époque où saint Jean écrivait son Evangile, et avant la ruine totale de la Judée. » (Sepp. La vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ , tom. II, p. 212. )

382 niSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CIIRIST.

demande. — Aiissilôl Marie se leva et vint à lui. Car Jésus n'était point encore entré dans le bourg; il était resté au lieu même où Marthe l'avait rencontré. Les Juifs qui se trouvaient dans la maison avec Marie, et qui lui offraient leurs consolations , la voyant se lever en hâte et sortir, la suivaient, en disant : Elle se rend au sépulcre pour y pleurer. — Marie s'étant donc approchée de Jésus, se prosterna à ses pieds, et dit : Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! — Eu voyant ses larmes et celles des Juifs qui l'avaient suivie , Jésus frémit en son esprit, et se troubla lui-même. — Où l'avez-vous mis? dit-il. — Ils répondirent : Seigneur, venez et voyez ! — Et Jésus pleura. Les Juifs se dirent entre eux : Voyez combien il l'aimait! — Quelques-uns ajoutaient : Lui qui a ouvert les yeux d'un aveugle-né, ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir? •. » Us funé- 35. On a pu remarquer précédemment que les Juifs ne deuil ch?z conservaient pas, comme nous, une ou deux journées, les

les Juifa.

restes d'un défunt dans la maison mortuaire ^ Aussitôt que le corps était porté au tombeau , ce qui avait lieu ordinai- . rement trois heures après la mort , on enlevait tous les sièges et les lits , pour éviter les impuretés légales que le contact de ces objets aurait pu occasionner. Au retour de la cérémonie funèbre , les membres de la famille , la tête couverte d'un voile, et les pieds nus, s'asseyaient à terre; les parents, les amis, les voisins formaient cercle autour d'eux, ^ Joan., XI, 17-37. — - Voir, tom. 1 de cette Histoire, p. 451.

et répondaient à leurs plaintes par des paroles de consolation. Pendant les trois premiers jours, on allait au tombeau, visiter le corps. « Les Juifs, dit Sepp, croyaient que durant trois jours l'àme voltigeait autour de sa dépouille mortelle, afin d'y rentrer; mais qu'elle l'abandonnait détînitivement, quand les traces de décomposition commençaient à se manifester K » Cette croyance légendaire n'était autre chose , selon la remarque du docteur labn , que la traduction, en langage populaire, de l'admirable législation de Moïse relative aux funérailles. Pour prévenir les horribles conséquences des inhumations précipitées , tout en sauvegardant l'intérêt général de la santé publique, dans un climat où les émanations putrides sont si dangereuses, le cadavre ne pouvait séjourner en un lieu habité. Mais le tombeau de famille , où on le transportait immédiatement après le trépas, devait être visité, durant les trois premiers jours; et la pierre n'en était définitivement scellée qu'après constatation de la mort, par les deux signes les moins équivoques, la décomposition cadavéreuse et son odeur fétide. A la fin du troisième jour, on fermait donc, pour ne plus l'ouvrir, l'entrée du monument funèbre. Mais le deuil de famille se prolongeait encore quatre jours, durant lesquels on venait prier et pleurer à la porte du tombeau. Tous ces détails, empruntés à la civilisation juive, nous font entrer dans l'inteUigence de chaque mot du récit évangélique. Le 1 Sepp. La vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ , tom. II, p. 214.

troisième jour après la mort de Lazare avait vu s'accomplir, pour les deux sœurs, celle séparation dernière qui achève de briser tous les liens, en arrachant à la tendresse des survivants la dépouille d'une personne chérie. Marie -Magdeleine et Marlhe sont assises à terre, dans la maison de Béthanie, continuant le grand deuil qui ne doit finir qu'au septième jour. Un cercle d'amis, venus de Jérusalem, les entoure. Sous leurs longs voiles, elles laissent couler leurs larmes en silence. L'unique consolation qu'elles avaient tant espérée , la présence de Jésus, leur avait fait défaut. Combien de fois elles avaient dû se dire, et pendant l'agonie de leur frère , et depuis sa mort , et dans leurs visites au tombeau encore ouvert : « Si le Seigneur était ici, Lazare vivrait ! » Or le divin Maître, averti par un message, n'était pas venu.

L'hypothcîe 36. Tcllcs sout Ics réalités historiques à travers le

rationaliste

et les réalités tissu dcsquclles Ic ratioualisme voudrait introduire sa

du récit

évangéiiq-ie. ficlion d'uuc couiédie jouée par les deux sœurs. L'impossibilité d'une combinaison de ce genre éclate ici, avec une évidence manifeste. Marie et Marlhe n'ont pas un instant de solitude, pour se concerter. L'amitié juive avait conservé les habitudes de l'époque patriarcale. Elle entourait la douleur des parents , comme au temps de Job, dont les trois amis viennent partager l'affliction, et restent assis, sur la terre nue, sept jours et sept nuits, sans interrompre sa plainte. Yoilà donc ces deux femmes voilées,

qui n'ont plus de sandales aux pieds, qui passent la journée , assises à terre , dans la maison, et dont chaque visite au tombeau de leur frère s'accomplit au milieu d'un cortège de parents et d'amis. Que le rationalisme nous dise par quel don mystérieux d'invisibilité elles pourront se soustraire à tant de regards pour porter à Lazare les aliments dont il a besoin, dans sa prison sépulcrale? Après chaque visite publique faite au tombeau , durant les trois premiers jours, la pierre du monument était remise en place. Or cette pierre , de faibles femmes ne pouvaient la soulever. Lorsqu'elles se rendront plus tard au tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, elles se préoccuperont de cette circonstance : « Qui nous écartera la pierre de l'entrée du monument ? diront-elles. » Mais elles n'avaient point à s'en inquiéter, dans leurs visites au sépulcre de leur frère , parce que les hommes qui les accompagnaient se chargeaient de ce soin ; à l'arrivée , ils soulevaient la pierre et la détournaient; au départ, ils la remettaient en place. Cependant comment Lazare , enveloppé de bandelettes, pouvait-il vivre privé d'air, dans ce ténébreux cachot? Supposerez-vous qu'un affîdé revenait plus tard ouvrir la porte sépulcrale ? Mais les tombeaux, chez les Juifs, étaient placés sur le bord du chemin. Les passants ne manquaient pas, sur la route de Jérusalem à Jéricho, l'une des plus fréquentées de la Palestine; ils auraient facilement remarqué cette manœuvre; et l'affîdé lui-même, qui poun. 25

vait répondre de sa discrétion? Ce n'est pas tout. Dans l'hypothèse d'une scène d'imposture ainsi préparée, la conduite des prétendus acteurs devient inexplicable. Jésus arrive aux portes de Céthanie ; il apprend que Lazare est depuis quatre jours dans le tombeau ; il doit donc avoir hâte d'abréger le supplice volontaire de son complice. Chaque moment est précieux en pareil cas ; le moindre retard peut faire avorter tout le complot. Cependant, au lieu d'entrer dans le village , de se diriger vers la maison des deux sœurs , de se faire conduire sans délai au lieu de la sépulture , le divin Maître s'arrête à quelque distance du bourg. Et ce n'est pas seulement l'Evangile qui nous l'apprend; on montre encore aujourd'hui, sur une hauteur voisine de Béthanie, la pierre sur laquelle Notre-Seigneur était assis, lorsque Marthe vint à sa rencontre K Un imposteur n'aurait guère songé à s'asseoir en pareille occurence. Mais peut-être Jésus mandait-il les deux sœurs pour qu'elles vinssent immédiatement le trouver, avec les personnes crédules, choisies à l'avance comme témoins du futur miracle. Non. Marthe seule est avertie de l'arrivée de Jésus. Seule elle se porte au-devant de lui ; et sa première parole renverse tout l'échafaudage de l'invention rationaliste : « Seigneur, dit-elle , si vous eussiez été ici , mon frère ne

* On l'appelle Pierre du Colloque, ou de sainte Marthe. Tout près delà, il y a une citerne aussi nommée citerne de sainte Marthe. On croit que la maison des deux sœurs était dans le voisinage. (Mfi'Mislin. les Saints Lieux, tom. II, p. 485-486. )

serait pas mort ! » Une comédienne aurait dit, en fondant en larmes : Seigneur venez donc enfin ressusciter m.on frère ! Marthe est si peu dans l'esprit de son rôle prétendu qu'elle ne comprend même pas le sens de la réponse faite par Jésus. « Votre frère ressuscitera, dit-il ; » et Marthe, loin de profiter de cette ouverture pour laisser éclater son espérance, réplique : « Je sais qu'il ressuscitera, à la résurrection générale du dernier jour, )> Etranges acteurs qui disent le contraire de leur scène étudiée ! Il faut que Jésus opère d'avance, sur eux-mêmes, le miracle de conversion qu'il va produire sur tout un peuple. Marthe, qui devrait savoir le secret de cette comédie, refuse de croire au dénoûment, que, dans l'hypothèse, elle aurait préparé. Jésus lui affirme donc itérativement sa propre puissance : « Je suis dit-il, la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, fûtil mort, vivra ; le croyez-vous ? » Alors Marthe s'écrie : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant , descendu sur la terre. » Marthe croit au Fils de Dieu, mais elle ne croit pas encore à la résurrection prochaine de son frère. Nous le verrons bientôt. Cependant elle retourne à la maison prévenir Marie-Magdeleine sa sœur. Yoilà donc que tous les acteurs de la scène concertée vont être réunis. Que de temps perdu en démarches inutiles ! Marthe est arrivée seule • elle retourne à la maison chercher sa sœur; et il lui faudra revenir encore avec elle , auprès de Jésus, pour aller tous ensemble au sépulcre. Et

388 HISTOIRE DE NOTRE-SE.GNEUR JÉûUS-CHRIST.

VOUS croyez que si Lazare eût été enfermé vivant dans le tombeau par les deux sœurs, au lieu de ce calme et de cette attitude désolée mais tranquille, vous ne trouveriez pas tous les signes de la plus fiévreuse impatience, de l'empressement le plus inquiet? Enfin Marthe parle à sa sœur, mais au lieu de piquer la curio&ilé de l'assemblée, réunie dans la maison mortuaire et d'appeler des témoins sur le théâtre où le dénoùment va éclater, Marthe prévient Marie c( à voix basse, silentio, que le Mailre est arrivé, et la demande. » Marie va peut-être réparer l'oubli de sa sœur, et dire quelques mots significatifs aux assistants. Non. Elle se lève précipitamment et sort, sans proférer une parole. « Elle se rend au tombeau pour y pleurer, » se disent les Juifs, et ils la suivent. Qu'on cherche la trace d'une mise en scène quelconque, dans ce divin récit de l'Evangile , on ne l'y trouvera jamais. Marie aux pieds de Jésus éclate en sanglots, et les amis qui l'ont accompagnée ne peuvent retenir leurs larmes , en présence de cette nouvelle effusion de douleur : « Seigneur, dit-elle, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! Jésus pleura. — Voyez combien il l'aimait ! disent les Juifs. Ne pouvait-il donc l'empêcher de mourir, lui qui a ouvert les yeux de l'aveugle-né ! » Cependant le divin Maître se fait conduire au tombeau. Réii:rrection 37, « Frémissaut cu esprit, continue l'Evangile , Jésus

de Lazare.

■'"'■' f"''"^ vint au sépulcre. C'était une grotte , et une pierre était placée dessus. Otez la pierre , dit-il. — Marthe , la sœur

du mort, s'écria : Seigneur, Usent déjà, car il est là depuis quatre jours! — Ne vous ai-je pas dit, reprit Jésus, que si vous croyiez , vous verriez la gloire de Dieu ? — Ils ôtèrent donc la pierre : alors Jésus, levant les yeux au ciel, dit : Père, je vous rends grâces de ce qua vous m'avez écouté. Je sais, moi, que vous m'écoutez toujours ; mais je parle ainsi pour ce peuple qui m'entoure, afin qu'ils croient que vous m'avez envoyé. — Quand il eut dit ces paroles, il cria d'une voix forte : Lazare , sortez! — El aussitôt celui qui avait été mort sortit , les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d'un suaire. Débarrassez-le de ses liens, dit Jésus, et laissez-le aller *. »

Nous avons à peine le courage de poursuivre plus longtemps l'examen de la théorie sacrilège du rationalisme. La pierre du tombeau était définitivement fermée. Quand Jésus demande qu'on l'écarté pour lui, ainsi qu'il s'était pratiqué durant les trois premiers jours de la sépulture, Marthe, uniquement préoccupée du lamentable spectacle de la décomposition du cadavre , s'écrie : « Seigneur, il sent déjà! » Ce Jam fœtet de l'Evangile a épouvanté le moderne critique. Ce détail ne se laisse pas soupçonner dans son récit. Ecoutons le nouvel exégète : « 11 semble , dit-il, que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des sœurs alarmées que Jésus quitta la Pérée. La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. Peut-être Lazare,

* Joan., XI, 38-45.

paie encore de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort, et enfermer dans son tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes cbambres taillées dans le roc, où Ton pénétrait par une ouverture carrée que fermait une dalle énorme. Marthe et Marie vinrent au-devant de Jésus , et sans le laisser entrer dans Béllianie , le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son ami, qu'il croyait mort, put être prise par les assistants pour ce trouble , ce frémissement qui accompagnaient les miracles ; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tète entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection K » Qu'est devenu , dans cette narration étranglée et pleine d'embarras, le Jam fœtet de TEvangéliste? Moins vous l'avez mis, plus nous voulons le voir. Est-ce que cette circonstance blessait votre délicatesse? Avez-vous craint la susceptibilité d'un siècle trop impressionnable pour supporter de pareils spectacles ! Il a fallu pourtant, dans votre hypothèse, remplir le tombeau où Lazare eût été enfermé quatre jours, d'une odeur tellement fétide que Marthe , dans l'intérêt des assistants et par un sentiment de respectueuse tendresse pour le mort * Vie de Jésus, p. 3C 1-362.

lui-même, s'oppose au déplacement de la pierre sépulcrale. Comprenez-vous la possibilité de vivre quatre jours, dans une atmosphère aussi infecte? Jusqu'à ce que le Jam fœtet, devant lequel votre plume et votre imagination ont reculé, trouve une explication satisfaisante , vous n'avez rien fait contre le texte évaugélique. Du reste, les autres points, touchés par le rationalisme, ne sont pas mieux éclaircis. Que dire, par exemple, de « l'opinion populaire voulant que la vertu divioe fût, dans l'homme, comme un principe épileptique et convulsif? » Les affections du système nerveux sont assez fréquentes chez nous, pour que toutes « les commissions de physiciens et de chimistes » puissent les étudier. Nous n'avons pas encore entendu dire que l'épilepsie ait fait le moindre miracle. Où trouver d'ailleurs l'apparence d'une c( convulsion » dans l'attitude de Jésus-Christ au tombeau de Lazare? Le divin Maitre k pleura. « L'Evangéliste en fait la remarque , car Jésus, qu'on ne vit jamais rire», pleura deux fois seulement. Une première fois, il pleura la mort individuelle d'unhomme qu'il allait ressusciter; une seconde fois, il pleura devant l'aveuglement d'un peuple et d'une cité qui couraient à la mort. N'avoir pas ri une seule fois, et avoir pleuré deux fois seulement, en trente-trois ans de vie, cela parait à nos rationalistes le symptôme évident

* Cette observation aura sans doute échappé au moderne rationalisme, qui nous dit : « La vie de Jésus était une fête perpétuelle. » ( Vie de Jésus, p. 189.)

392 nisTOir.E de notre- seigneur Jésus- christ.

d'une constitution tellement nerveuse, et d'un organisme tellement affaibli qu'ils y reconnaissent tous les signes caractéristiques de « l'épilepsie ! » La déraison le dispute ici au sacrilège. Jésus « frémit en esprit et se troubla lui-même, » ditl'Evangéliste. Cette circonstance était tellement en dehors de l'attitude calme et souveraine de Jésus que son historien la relève avec élonnement. « 11 se troubla /Mi-?n^me / » Tant il avait habitué les disciples à le voir posséder son âme dans la majesté immuable qui convient à Dieu! A la vue de Marie-Magdeleine éclatant en sanglots, et des Juifs qui ne peuvent retenir leurs larmes, « Jésus pleura. » Dans la mort de Lazare, il pleurait, dit saint Augustin, les désastres de la mort, fille de l'enfer et du péché, dont il venait ruiner l'empire. « 11 pleura, » mais les Juifs s'en étonnent; tant était haute l'idée qu'ils avaient tous de la supériorité morale et de la puissance surhumaine de Jésus ! « Voyez combien il l'aimait! disent-ils. Ne pouvait-il , lui qui a ouvert les yeux d'un aveugle-né , empêcher Lazare de mourir? » Chaque mot de l'Evangéliste est un trait de lumière divine. Quoi! Jésus, dans la pensée de ces Juifs, aurait pu, s'il l'eut voulu, empêcher Lazare de mourir! Connaissez-vous un homme dont on proclame ainsi le miraculeux pouvoir? « Lazare, ajoutent nos lettrés , sortit avec ses bandelette?, et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée comme une résurrection. >) Certes, quand toutes les commissions de chi-

mistes, de physiciens et de philologues de nos modernes académies eussent été là, elles auraient de même crié au miracle. Le rhéteur ne semble pas se douter de^ ce qu'étaient ces fameuses bandelettes « avec lesquelles Lazare sortit naturellement du tombeau. Le « naturel » de l'apparition y> est mi mot d'une exquise naïveté. Les bandelettes, qui jouent, dans la récente exégèse, un rôle si complaisant, ne se prêtaient nullement à la supercherie. Une bande de toile, large de deux doigts, était roulée autour du corps, enveloppant les plis du suaire qui recouvrait entièrement le visage, serrant les bras sur la poitrine et pressant les pieds l'un contre l'autre, en sorte que le cadavre était exactement dans la position où nous retrouvons les momies d'Egypte. Qu'on essaie donc, avec tous les moyens d'électricité et de galvanisme dont nous disposons aujourd'hui de faire se dresser de lui-même, non pas un cadavre, mais un homme vivant, dontle corps serait ainsi garrotté de la tète aux pieds. Yoilà pourtant ce qu'un rationaliste trouve fort « naturel ! »

38. C'est trop insister sur de misérables sophisraes. Les Monuments

et traditions.

monuments, qui forment une garde solennelle autour du texte évangélique , suffisent à faire justice de telles puérilités. La bourgade de Bélhanie, détruite vingt ans après cet événement, a fait place à un village qui existe encore, et qui porte le nom arabe à'El-Azarieh, bourg de Lazare. On y montre le tombeau, qui rendit, à la voix du Fils de Dieu, un mort à la lumière. « C'est, dit Mgr. Mislin, une cavité

taillée dans le roc, cl revêtue eu partie de maçonnerie. On y descend par six degrés; il était recouvert par une pierre placée horizontalement, et qui en fermait Fenlrée; ce qui s'accorde parfaitement avec les paroles de l'Evangile : « C'était une grotte, et une pierre était placée dessus. Erat autemspelunca, et lapis superpositus erat ei. » Quoiqu'il diffère de la forme affectée par le Saint-Sépulcre, il ressemble pourtant à d'autres tombeaux de la même époque, qu'on trouve encore aujourd'hui, et où l'on ne mettait pas les morts dans des niches séparées, mais dans une grotte unique, qui pouvait renfermer plusieurs corps. Avant d'arriver au sépulcre proprement dit, on descend par un escalier de vingt-quatre marches dans un souterrain qui sert de vestibule '. » Qu'où nous dise, s'il n'y a point eu de résurrection à Béthanie, pourquoi cette localité, détruite par les Romains, et ayant survécu à cette première ruine, a changé son nom historique pour s'appeler : a Village de Lazare. » Pourquoi, si l'Evangile n'est qu'une légende, la tradition a-t-elle si soigneusement conservé le souvenir de Lazare; pourquoi surtout le tombeau lui-mùme conserve-t-il en ce moment, après tant de siècles de révolutions, la forme exacte et précise que lui donne l'historien sacré? Les apocryphes, les écrivains légendaires peuvent inventer des récits, mais ils ne sauraient créer ni les monuments , ni les traditions locales.

1 M" Mislin. Les Saints Lioix, tom. II, p. 483,484.

CHAP. IX. — EXCOMMUNICATION. RETRAITE A ÉPHREM. 395 § m. Excommunication. Sletraite à Epbrem.

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