II
climats permet aux ligues d'automne de mûrir sur l'arbre, et on les recueille au printemps. Le figuier cultivé chez nous présenterait exactement le même phénomène , si le froid ne s'opposait au développement des fruits tardifs. Quiconque a vu un arbuste de ce genre , débarrassé au printemps de la gahie protectrice sous laquelle nous sommes forcés de l'abriter contre la gelée, a pu remarquer les fruits verts attachés à ses rameaux. C'était ce fruit tardif, amené à la maturité par le soleil de la Palestine , que Jésus cherchait sur le figuier du chemin de Béthanie. L'Evangéliste en fait expressément la remarque ; il désigne clairement la nature du fruit que demandait le Sauveur, en disant qu'on n'était pas encore « à la saison des figues, » c'est-à-dire au mois d'août, époque où a lieu la grande récolte de ces fruits, que les pays chauds nous expédient, après une dessiccation qui permet de les transporter au loin, et d'en faire un objet de commerce fort lucratif. Ainsi, au lieu du'ne contradiction ou d'une absurdité, la remarque de l'historien sacré est un nouveau trait de vérité locale et d'incontestable authenticité.
Sens de la 40. Et maintenant, sur ce terrain des réalités Evangé-
parabole en ...
action du liques, où le rationalisme a prétendu asseoir son n^onique
figuier
maudit, exégèse, nous dirons aux sophistes : Quand Jésus dessèche d'un mot un arbre plein de vie , est-ce sérieusement que vous nous parlez d'un acte d'emportement absurde et inexpUcable? Ce qu'il y a de vraiment inexphcable ici, c'est
•votre langage. Le figuier fut desséché. Donc vous êtes en face d'une intervention divine. Prenez garde que l'absurdité que vous osez faire remontera Dieu ne retombe, comme la foudre, sur vos têtes ! Trois ans il était venu , le Dieu Sauveur, chercher du fruit au figuier d'Israël. Les Anges, protecteurs de Jérusalem avaient dit, comme le vigneron de la parabole : « Maître, laissez debout, cette année encore , le figuier stérile. Je creuserai la terre au pied; j'entourerai d'engrais ses racines. Peut-être enfin portera-t-il du fruit ! » Le Maître avait attendu. Depuis dix-huit siècles, il attendait en vain. Au premier âge de la nation Juive, Moïse était apparu, pour guider le peuple choisi dans la véritable terre promise. Au second âge, les Prophètes avaient rappelé les promesses et les menaces du Tout-Puissant. Au troisième âge, le Fils de Dieu vient lui-même ; il épuise toutes les sollicitudes et les ineffables inventions d'une tendresse maternelle. 11 a faim du salut de ces âmes, que le Pharisaïsme stérile dispute à son amour. L'heure de la juslice inexorable a sonné. Le figuier maudit se dessécha sans retour ; le Judaïsme sera frappé de même, avec cette différence toutefois que, sur l'arbre mort, Jésus attendra jusqu'à la fin, sans se lasser jamais, les conversions individuelles. Telle est l'adorable miséricorde de ce Dieu, dans le gouvernement des nations et des âmes. Le bras de la justice ne frappe qu'à l'heure suprême. Le figuier resle stérile, durant des aunées, durant des siècles. Jésus attend.
452 niSTOlRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
Jusqu'au dernier moment, le Sauveur prévient le Juge ; il faut que le pécheur ait lassé la miséricorde éternelle, avant de tomber sous l'éternelle justice ! Source du H . « Etant arrivés à Jérusalem , continue l'écrivain sa-
pouvoir de
Jésus, cré, Jésus entra au Temple, et, se promenant sous les por-
Parabole des
deux fils, tiques, il enseignait et évangélisait le peuple. Les Princes des prêtres, les Scribes et les Anciens, se réunissant, lui demandèrent : Dites-nous par quelle puissance vous agissez de la sorte. Qui vous a donné le pouvoir d'en user ainsi? — Jésus leur répondit : Je vous poserai, moi aussi, une question. Si vous y répondez, je vous dirai en vertu de quelle puissance j'agis. D'où procédait le baptême de Jean? Du ciel ou des hommes? Répondez-moi. — Or ceux-ci, refléchissant entre eux disaient : Si nous répondons que le baptême de Jean venait du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n'y avez-vous pas cru? Si, au contraire nous répondons qu'il venait des hommes, le peuple entier nous lapidera, car tous sont convaincus que Jean était réellement un Prophète. Ils répondirent donc à Jésus en ces termes : Nous ne savons d'où procédait le baptême de Jean. — Et Jésus reprit : Je ne vous dirai pas non plus par quelle autorité j'agis moi-même. — IV leur adressa alors cette parabole : Que vous semble de ce fait? Un homme avait deux fils, et s' adressant au premier : Mon fils, lui dit-il, va travailler aujourd'hui à ma vigne. — Je ne veux pas , répondit le jeune homme ; mais ensuite, se repentant; il y alla. Le
père, s'adressant à son autre fils, lui donna le même ordre. J'y vais, Seigneur, répondit celui-ci. — Cependant il n'y alla point. Lequel des deux a fait la volonté de son père? — Tous répondirent : Le premier. — Jésus reprit alors : En vérité, je vous le dis, les publicains et les pécheresses vous précéderont dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n'avez pas cru en lui ; mais les publicains et les pécheresses ont cru en lui ; et vous, à ce spectacle, vous ne vous êtes point repentis, pour entrer dans la foi ' . »
12. « Ecoutez cette autre parabole : Un père de famille paraboie des planta une vigne, l'entoura d'une haie , y creusa un près- du père de
. .1, 1 F « 1 1 M famille.
son-, et y bâtit une tour ; puis, rayant louée a des colons, il , partit pour un pays lointain. Or, le temps de la récolte approchant, il envoya aux colons un serviteur, pour recevoir le fruit de sa vigne. Mais se saisissant de l'envoyé , les vignerons l'accablèrent de coups, et le renvoyèrent les mains vides. Le père de famille leur envoya un autre serviteur, qu'ils chassèrent à coups de pierre. Le maître de la vigne se dit alors : Que ferai-je? Je vais leur envoyer mon fils bien aimé. Peut-être qu'en le voyant ils le respecteront. Mais les vignerons, à la vue du fîl^ , se dirent entre eux : Celui-ci est l'héritier. Venez, tuons-le , et nous aurons son héritage ! Ils le saisirent donc, le chassèrent de la vigne et le mirent à mort. Comment le maître de la vigne, à son 1 Matt. XXI. 23-32. Marc. xi. 27-33. Luc. xx. 1-8.
retour, Iraitera-il ces colons? — Les Juifs répondirent : Il enverra au supplice ces infâmes, et il louera sa vigne à d'autres colons, qui lui en rendront les fruits, au temps de la récolte. — Oui! reprit Jésus, le Maître viendra, il les fera périr, et confiera sa vigne à d'autres mains ! — Les Juifs, épouvantés du ton avec lequel il prononçait cette sentence, s'écrièrent : A Dieu ne plaise ! — Mais Jésus, fixant sur eux son regard, leur dit : N'avez-vous pas lu la parole de l'Ecriture : «La pierre que les constructeurs ont rejetée est devenue le sommet de l'angle ; c'est là l'œuvre du Seigneur, merveille qui s'est accomplie sous nos yeux? * » Voilà pourquoi je vous dis que le royaume de Dieu sera ôté du , milieu de vous, et transféré à un peuple qui en produira les fruits. Quiconque tombera sur cette pierre s'y brisera , et celui sur lequel elle tombera sera écrasé. — Les Princes des prêtres, les Pharisiens et les Scribes comprirent que celte parabole était dirigée contre eux. Dès cette heure, ils cherchaient à mettre la main sur Jésus, mais ils étaient retenus par la crainte de la multitude, qui le considérait comme un prophète ^ »
Ce que les ennemis du Sauveur comprirent, au point de vue de leur amour-propre personnel, nous le contemplons aujourd'hui, dans le rayonnement de l'histoire, et dans les réalités du présent. La transformation du monde par l'Evangile ; l'édifice de l'humanité nouvelle reposant sur la 'Psalm.cxvii,22-23.—2Matth.,xxi, 33-46. Marc, XII, 1-12. Luc, XX, 9-19.
pierre angulaire rejetée par les architectes du passé ; la ruine du Judaïsme infidèle ; l'immortalité de l'Eglise , ce rocher qui hrise depuis dix-huit siècles, toutes les mains hostiles; le royaume de Dieu transféré à la multitude des nations , ce sont là des faits accomplis ! Avec quelle majesté calme et someraine, Jésus , entouré des Princes des prêtres et des Scrihes, qui vont le crucifier dans trois jours, n'annonce-t-il pas ces grandes choses? «Manifestement donc, dit un écrivain célèbre, Jésus-Christ a l'intuition du glohe et de l'histoire, et de l'obstacle et de la lutte. Il voit ce qui est, et dit ce qui doit être, avec une certitude immédiate et une divine sérénité. Jamais roi n'a vu son empire, ni chef d'armée son terrain de bataille , ni laboureur son champ, comme Jésus voit le globe, et sur le globe la lutte des forces. Il est parfaitement assuré de ce qu'il veut, de ce qu'il peut, et de ce qu'il fera. Il le voit ; il le dit ; il le fait. Si l'on comprenait seulement ce qu'implique cette déclaration ; que le point de l'histoire où il parle est le moment de la grande crise du monde ! C'est la plus claire des prophéties du plus divin des faits. Ce qu'aujourd'hui, après deux mille ans, nous reconnaissons tous comme étant la grande crise de l'histoire, le point précis où cesse l'antiquité et où commence le monde nouveau, ce point du temps est celui-là même où Jésus prononçait ces paroles : « Maintenant est la crise de ce monde K » * A. Gratry. Les Sophistes. 'm-8°, p. 342. — Joan., xii, 31 .
Parabole 13. Eii étendant à l'univers entier le bienfait de la voca-
du festin
nupiiai. tien divine, la miséricorde du Sauveur réserve les droits de la justice éternelle. «Le royaume descieux, reprit Jésus, est semblable à un roi, qui voulut célébrer les noces de son fils. Il envoya des serviteurs appeler ceux qui avaient été conviés, mais ceux-ci refusèrent de venir. De nouveau il envoya d'autres serviteurs, avec cet ordre : Dites aux invités : Voici que le repas est préparé ; on a tué les bœufs et les animaux engraissés, tout est prêt; venez aux noces. Or les invités n'en tinrent compte ; ils s'en allèrent, l'un à sa ferme, l'autre à son négoce. D'autres se saisirent des serviteurs, les accablèrent d'outrages et les mirent à mort. A cette nouvelle, le roi laissa éclater sa colère ; il envoya ses soldats, fit égorger les meurtriers et livra leur ville aux flammes. Puis il dit à ses serviteurs : Le festin est prêt, mais ceux qui y furent conviés n'en étaient pas dignes. Allez donc à l'issue des chemins, et tous ceux que vous rencontrerez invitez-les aux noces. Les serviteurs, se dispersant sur toutes les routes, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, bons ou mauvais ; et la salle du festin fut remplie. Leroientrapour voir les convives, et aperçut parmi eux un homme qui n'avait pas la robe nuptiale. Il lui dit : Mon ami, comment êtes-vous entré ici, sans avoir la robe • nuptiale? Et cet homme resta muet. Alors le roi dit aux serviteurs . Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures ! Là seront les pleurs et le grince-
ment des dents ; car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus *. y>
De nos jours, une salle de festin , dans laquelle on ferait entrer sur-le-champ des pauvres , des mendiants , des inconnus, rassemblés à la hâte, et tels qu'ils se seraient trouvés sur le chemin, présenterait plus d'un convive qui n'aurait pas la robe nuptiale. Encore ici la parabole Evangélique fait allusion à des mœurs qui ne sont plus les nôtres. Les rois d'Orient, dit le docteur AUioli , avaient coutume d'envoyer à ceux qu'ils invitaient à leur table, des habits de fête, avec lesquels ils devaient paraître en leur présence ^. Les serviteurs , en introduisant les convives au festin parabolique, avaient eu soin d'offrir à chacun d'eux la tunique d'honneur , ou « robe nuptiale. » Le malheureux qui avait négligé de s'en revêtir , avait donc insulté volontairement la noble hospitalité qui lui était offerte, Yoilà pourquoi le roi le fait «jeter dans les ténèbres extérieures. » Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer que le festin nuptial, en Judée, avait lieu, pendant la nuit, à la lueur des lampes allumées \ « Les ténèbres extérieures » de la pabole se rapportent donc à la brusque transition qui fait passer le convive, ainsi expulsé , des lumineuses clartés de la salle du festin, dans la sombre nuit qui règne au dehors.
* Math., XXII, 1-14. — ^ Allioli. Nouveau Commentaire sur les Divines Ecritures. Edit. Vives, tom. VIII, p. 150. — * Tom. I de cette Eist., p. 36i-36o, AUioli. Loc citât.
458 niSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
Mais, sous le sens littéral Je celle page Evangélique, quelle révélation formidable! Le roi des cieux envoie ses Apôtres sur toutes les places du monde, pour convier les hommes à son banquet divin. A la fin des siècles, il passera la revue des invités. En ce jour, le dernier des jours mortels, il n'y aura plus de lumière que dans la salle de l'éternel festin. « Les ténèbres extérieures, » l'enfer, avec son horreur et son irrémédiable désespoir, attendentles infortunés qui n'auront point revêtu a la robe nuptiale ! »
Rendez à 14. « Les Pliarisieus , dit l'Evangile, quittant Jésus, se
César ce qui
est à César et conccrtèrcnt pour trouver un moven de le surprendre dans
à Dieu ce qui
est à Dieu, ggg paroles. Comme ils ne cherchaient que l'occasion de le perdre , ils lui envoyèrent des personnes apostées * , qui devaient contrefaire les Justes, pour le trouver en défaut dans ses réponses , afin de le hvrer au Sanhédrin et au tribunal du Gouverneur. Ils choisirent donc quelques Pharisiens, leurs disciples, avec des Hérodiens. Ceux-ci adressèrent à Jésus cette demande : Maître , nous savons que vous aimez la vérité. Vous enseignez la justice , sans faire acception des personnes. Vous ne regardez point au visage de l'homme , mais vous enseignez la voie de Dieu , selon
* « Qui ne sera surpris, dit M. Dupiti , de retrouver ici l'odieux emploi des urjents provocateurs? Flétris dans les temps modernes, c'est les flétrir encore davantage que d'en rattacher l'origine au procès du Christ. On peut juger, par le texte même de l'Evangile, si je n'ai pas employé le mot propre , en qualifiant d'agents provocateurs les émissaires que les Princes des prêtres dépêchèrent autour de Jésus. » (Dupin. Jésus devant Caiplœ et Pilate. § 1.)
Téquité. Dites-nous donc votre avis à ce sujet : Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? — Mais Jésus, connaissant leur malice et leur ruse perfide, répondit: Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? Montrez-moi la pièce de monnaie exigée pour le cens. — Ceux-ci lui présentèrent un denier. De qui est celte image et cette inscription? demanda Jésus. — De César, répondirentils. — Rendez donc à César ce qui est à César, dit-il , et à Dieu ce qui est à Dieu. — Dans l'impossibilité où ils se trouvèrent d'incriminer cette parole devant le peuple, ils gardèrent le silence; et, confondus par cette réponse, ils se retirèrent * . »
15. Le rôle des traîtres, apostés par le Sanhédrin, mérite inmteiiide fixer l'attention. « Ils devaient, dit l'Evangile , contre- leségèse faire les Justes. » Ce mot a, dans la circonstance, une signification toute particulière. Depuis le recensement de la Judée , sous Auguste , tous les Hébreux devaient payer l'impôt de la capilation , ou , selon l'expression romaine , le a cens. » Mais rien n'était plus odieux à la nation que ce tribut. La loi Mosaïque , si fortement empreinte dans tous les cœurs , avait inscrit, comme un principe fondamental, ce texte de la liberté d'Israël. « Yous n'aurez qu'un seul roi, Jéhovah ! » Aussi les révoltes contre César furent fréquentes. On en compte jusqu'à dix , dans l'intervalle de trente années. Toujours étouffées dans le sang
1 Matth., xsu, lo-22. Marc, xii, 12-17. Luc, xx, 20-26.
rationaliste.
■4G0 niSTOlRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
de leurs auteurs, les émeutes se reproduisaient sans cesse. Ceux qui y prenaient part s'appelaient Zélotes, « Zélés delà Loi, )) ou « Justes. •» La conscience populaire était avec eux. Les Pharisiens, les Scribes, les Grands-Prêtres les encourageaient en secret , tout en se maintenant, vis-à-vis des gouverneurs romains, dans une attitude de respectueuse et officielle soumission. Un tel état des esprits nous fait très-bien comprendre l'astucieuse tactique du Sanhédrin. Il ne s'agit plus ici d'incriminer Jésus, à propos de doctrines théologiques. Le titre de « Fils de Dieu » qu'il a pris ostensiblement , et qui soulevait toutes les colères du Pharisaïsme , ne saurait plus former la base d'une accusation capitale. Le peuple qui voyait Jésus agir en Dieu, l'acclamait comme le Christ. Le Gouverneur romain , habitué à toutes les apothéoses, n'était guère disposé à punir de mort une divinité nouvelle. A tout prix, il fallait transporter la question sur le terrain de la politique, et faire de Jésus un criminel de lèse-majesté Césarienne. Si l'on arrachait de ses lèvres une déclaration contre la légitimité du tribut payé à Tibère , Pilate , le gouverneur romain , enverrait au supplice le séditieux docteur. Si Jésus proclamait au contraire le droit de César et la légitimité du cens , il outrageait le sentiment national , et perdait , aux yeux des multitudes, tout le prestige de son caractère de Messie ; il livrait sa patrie à l'étranger, au heu de relever le trône et l'étendard de David. Les émissaires du Sanhé-
drin, chargés de poser cette dangereuse question, ne furent pas choisis avec moins d'habileté. Ils devaient se faire passer pourcc Zélotes » ou a Justes; » mais ils étaient accompagnés d'un certain nombre « d'Hérodiens. » Hérode- Antipas, tétrarque de Gahlée, venait d'arriver à Jérusalem pour y assister à la solennité pascale. Ce prince tenait sa couronne de César. Les officiers de sa suite, désignés sous le nom « d'Hérodiens, « ne manqueraient pas de déférer au Gouverneurromain la réponse du Sauveur, si elle était contraire à la légitimité du cens. Pareillement, les faux c( Zélotes » ou « Justes » se chargeraient de soulever le peuple contre Jésus , s'il commandait de payer l'impôt. Telle fut l'arme à deux tranchants que les Princes des prêtres remirent aux mains de leurs espions. « Est-il permis, oui ou non , de payer le tribut à César? » L'affirmative doit soulever, contre le Rabbi galiléen, toutes les fureurs de la multitude. La négative entraînera une sentence de mort, prononcée par le représentant de César. Un mot suffît au divin Maître, pour rompre tous les artifices de cette trame merveilleusement ourdie. En face d'un danger si pressant, pas l'ombre d'une hésitation, d'une inquiétude, du trouble le plus léger! «Montrez-moi la pièce de monnaie exigée pour le cens. » Un lettré, à propos de cette demande du Sauveur, fait une observation qu'il a dû croire profonde. « Etablir en principe, dit-il, que le signe, pour reconnaître le pouvoir légitime, est de regarder la monnaie, c'était
favoriser toutes les tyrannies*. «Essayons de faire ressortir ce qu'il y a d'incroyable naïveté, dans cette interprétation rationaliste. Supposons qu'aujourd'hui la taxe de la capilation, ou, comme on dirait en langue fiscale, la cote personnelle de chaque Français fût de 1 fr. Si la scène Evangélique se passait à Paris , et que Jésus demandât à voir une monnaie de cette valeur, il se pourrait ([ii'on lui offrît une pièce à l'effigie d'un monarque étranger, d'un souverain déchu, ou de quelque république enterrée. Le raisonnement que le divin Maître veut baser sur le Numisma censûs n'aurait donc chez nous sa précision, qu'à la condition de rencontrer par hasard une monnaie frappée à l'effigie du souverain actuel; et, comme l'inconstance politique multiplie, malheureusement pour notre pays, les changements de gouvernement , l'effigie de la monnaie ne signifie rien, la valeur intrinsèque du métal est tout. A l'époque Evangélique, il n'en était pas ainsi à Jérusalem. Le fisc romain n'acceptait, en paiement de l'impôt, que la monnaie romaine; tandis que les Juifs ne se servaient, pour leurs transactions privées , et pour la taxe du Temple , que leur monnaie nationale. Yoilà pourquoi nous retrouvons, à chaque page de l'Evangile, la mention des changeurs , qui spéculaient à la fois et sur le fisc romain et sur le préjugé patriotique des Hébreux. Le signe de la déchéance , la marque de la servitude juive, était donc réellement alors * Vie de Jésus, ç. 122.
l'efûgie de César , qui imposait aux fils de Jacob et sa monnaie et le cens. Aussi, ce sont bien et cette image et ce nom détestés que le divin Maître trouve sur le denier qu'on lui présente. Si on lui eût offert une drachme juive, qui avait la même valeur , ce n'eût point été le Niimisma censûs exigé par le fisc. Et maintenant, que devient la ridicule affirmation du lettré rationaliste ? Où trouver le prétendu « principe, établi par Jésus, que le signe, pour reconnaître la légitimité du pouvoir , est de regarder la monnaie ? » Jésus constate, en présence des espions du Pharisaïsme, un fait accompli, qui avait pour les Hébreux une signification immense. Il leur montre, sur la monnaie dont ils sont obligés de se servir, l'image et le nom d'un roi étranger ; c'était la réalisation flagrante de l'antique Prophétie : « Alors que le sceptre sera tombé des mains de Juda, le Désiré des nations , l'Envoyé céleste fera son avènement. » Et pour définir le caractère du royaume spirituel que lui, le Christ, le Messie, vient fonder ici-bas , il prononce cette parole : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » L'Envoyé des collines éternelles, le Désiré des nations, le Dieu fait homme ne vient pas ébranler les trônes de la terre , ni lever le drapeau de l'émeute ; il vient sauver les âmes, et apprendre à tous les peuples le respect pour les pouvoirs, comme à tous les pouvoirs et à tous les peuples la soumission à Dieu, Les passions pohtiques les plus contradictoires se sont tour à tour emparées de ce mot
464 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CnRIST.
divin , pour le plier dans le sens de leurs exagérations ou de leurs caprices. Malgré tant d'impuissants efforts, il conserve son inaltérable majesté ; il est l'asileetla sauvegarde des consciences, le fondement de toutes les sociétés humaines : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ! »
Lessadu- ^^' «Ccjour-lù, contiuue l'Evangile, quelques Saddurétuneci\oa céeus , dc ccux qui rejettent le dogme de la résurrection,
des morts. i t' i>-
S approchèrent de Jésus, et 1 mterrogerent en ces termes : Maître , Moïse a inscrit ce précepte dans sa loi : « Si un Israélite marié vient à mourir, sans laisser d'enfants , le frère du mort épousera la veuve, pour relever la race de son frère \ » Or, il s'est trouvé parmi nous une famille composée de sept frères. L'aîné prit une femme, et mourut sans enfants. Le second épousa la veuve, et mourut aussi sans postérité. Le troisième prit la veuve , et successivement tous les sept, qui moururent sans enfants. La femme mourut la dernière. Au jour de la résurrection, duquel d'entre les sept frères sera-t-elle l'épouse? — Jésus leur répondit : Tous êtes dans l'erreur , parce que vous ne comprenez ni le texte des Ecritures , ni la puissance de Dieu. Les fils de ce siècle se marient ; mais, quand ils ressusciteront d'entre les morts , ils ne contracteront plus d'alliance, ils ne prendront point d'épouses. Comme les Anges, et ne pouvant plus mourir, ils seront les fils de * Deuteron., xxv, b.
CHAP. X. — MARDI SAINT. 4f65
Dieu, Quant au dogme déi'à Résurrection, il est clairement enseigné par Moïse. Près du liuisson ardent, le Seigneur lui dit : « Je suis le Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac , le Dieu de Jacob *. » Or le Seigneur ne saurait être le Dieu des morts. Il est le Dieu des vivants, et tous vivent devant lui. Vous êtes donc dans une profonde erreur. — Quelques Scribes, en l'entendant parler ainsi , lui dirent : Maître, Yous avez bien répondu ! — Et la foule admirait sa doctrine. *. ))
Les Sadducéens formaient, depuis l'an 270 avant Jésus- Christ, une secte qui lutta avec succès, sous les rois Asmonéens, contre la politique du Pharisaïsme. A l'époque Evangélique^ ce dernier était prédominant. Moins influents et moins nombreux , les Sadducéens voyaient, avec dépit, la popularité de leurs rivaux. La démarche qu'ils font près de Jésus n'est point une manœuvre perfide. Ils espèrent que le divin Maître , poursuivi par la haine Pharisaïqae, inclinera vers leur propre doctrine, et profitera de cette ouverture pour se créer, dans des circonstances aussi graves, un corps d'auxiliaires et de défenseurs. Les Sadducéens, véritables Epicuriens du Judaïsme , étaient les disciples d'un Rabbi fameux, nommé Sadoc. Ils niaient Texistence des esprits, et l'immortalité de l'âme; ouvrant ainsi la porte aux plus dégradantes théories. Selon eux l'àm.e humaine
* Exod., III, 6, 15, 16. — "Matth., xxii, 23-33. Marc, xii, 18-27. Luc, XX, 27-39.