La question est donc posée aussi clairement que Jésus
proclame sa
peuvent le souhaiter les rationalistes. Les Juifs ont inter- divinité. prêté la réponse de Jésus dans le sens d'une affirmation de sa divinité personnelle, et, sous les portiques du Temple, des cris de mort retentissent contre le blasphémateur. Si les Juifs se fussent trompés dans leur interprétation , le Sauveur, pouvait, d'un mot, dissiper l'équivoque et ramener le calme dans les esprits. Mais les Juifs avaient parfaitement saisi le sens des paroles du Sauveur, et Jésus-Christ élevant son enseignement à la hauteur d'une révélation divine, expose devant eux le mystère de l'Incarnation. Le Fils de Dieu a été envoyé aux hommes pour leur apporter le salut. Le Fils est égal au Père en puissance ; « ce que l'un fait, l'autre le fait également. » La source de la vie qui est dans le premier est tout entière dans le second. Refuser la foi, l'honneur et l'adoration au Fils, c'est les refuser au Père. Telle est la théologie de l'Evangile qui a constitué le dogme catholique de l'Incarnation , avec tous ses magnifiques développements ^ Dans cette égalité de nature, de
* Il suffit d'indiquer ici , pour en faire justice , les affirmations des nouveaux exégètes : « Jésus, disent-ils, est le créateur du culte pur. 11 a fondé la religion absolue, n'excluant rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment, une religion sans théologie ni symbole. On
puissance et de divinité entre le Père et le Fils , il y a toutefois une relation hiérarchique qui les unit sans les confondre, car « le Fils ne fait que ce qu'il voit faire au Père. C'est le Père qui révèle au Fils toutes ses œuvres et qui lui a remis le pouvoir souverain de juge. » La parole du Fils est un instrument de régénération ; elle produit directement la vie éternelle dans les âmes. Cette vie divine, Jésus- Christ l'apporte à la terre. Tous les morts spirituels, que le paganisme a tués, que les démons de la chair, du sensualisme et des orgueils cupides ont ensevelis dans la région des ombres de la mort , vont entendre la voix du Fils de Dieu , et ressusciter pour la vie de la foi, de la grâce et de l'amour. « L'heure est venue. » Mais cette résurrection des âmes ne sera qu'un prélude , et comme le premier acte de la grande résurrection universelle. Quand l'Eglise catholi([ue , dans son Symbole , a inscrit ce dogme solennel : a J'attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir \ » elle n'a fait que traduire, dans sa profession de foi, la parole de Jésus -Christ lui-même : « L'heure viendra où tous les habitants des tombeaux entendront la voix du Fils , et se lèveront , ceux qui auront fait le bien , pour la résurrection de la vie ; ceux qui auront fait le mal, pour la résurrection du châtiment. »
chercherait vainement dans l'Evangile une proposition théologique recommandée par Jésus. » Vie de Jésus , pag. 440.
^ Expecto resurrectionem mortuorum, et vitam venturi sœculL ( Symbol. Nicœn.)
CHAP. \r. — SECOND YOYAGE A JÉRUSALEM. 29
12. La voix qui retentira, à la fin des siècles, sur les se- Economie
divine
pulcres ouverts , dans les assises du ffrand et formidable ^^ mystère ^ ' ° de l'iD car-
jugement, sera la « voix du Fils ; » mais , ce Fils unique °*''°''-
de Dieu sera en même temps le « Fils de l'homme. » Telle est, en effet, cette sublime révélation du Sauveur, aussi formelle dans les termes que simple dans l'exposé. Comme Verbe , Jésus-Christ est a le Fils de Dieu ; » comme Yerbe incarné , il est a Fils de l'homme. » Et ces deux natures , divine et humaine , par un mystère ineffable , sont unies dans la personne de Jésus. Comme Yerbe, il est consubstantiel au Père ; comme Verbe incarné , il représente essentiellement la nature humaine , et porte un nom qui n'appartient qu'à lui. Il s'appelle : a Fils de l'homme. « Sauveur de l'humanité , qu'il a épousée , il en doit être le juge. Au prix de ses abaissements, il a acheté le droit d'en être le souverain arbitre. « Le Père lui a remis le pou\oir du jugement, parce qu'il est Fils de l'homme. » Yoilà pourquoi l'Eghse redit aujourd'hui, dans son Symbole, l'affirmation qui indignait les Pharisiens , sous les portiques du Temple. « Jésus-Christ, dit-elle, viendra une seconde fois, dans sa gloire, juger les vivants et les morts*. » Toute la théologie catholique est dans cet admirable discours, qui résume, avec une autorité divine, l'ensemble de la révélation évangélique. Jésus-Christ, Fils de Dieu, guérit
^ Et iterùm venturus est mm glorià judtcare vivos et mortuos. (Symbol. Nicœn.)
les malades, ressuscite les morts et commande à la nature, dont il e^l le créateur : Jésus-Christ, Fils de l'homme, subit toutes les inlirmilés humaines ; il naît dans l'indigence ; il fuit devant une tyrannie vulgaire ; il grandit dans les laheurs d'un atelier ; il est méconnu des siens , persécuté dans sa patrie , outragé , discuté, calomnié , jusqu'au jour où il mourra sur une croix. Si le Fils de Dieu trouve un Thabor, le Fils de l'homme trouvera un Calvaire. Qu'est-ce que tout cela, sinon le commentaire en action du discours du Temple? Mais les humiliations et les souffrances de l'homme ne sont que le manteau qui recouvre, sans l'effacer, la divinité toute-puissante. Jean-Baptiste est l'ange du témoignage , envoyé pour préparer le chemin sous les pas du Dieu incarné. Moïse et le Testament Ancien ont prédit ses gloires et ses opprobres. Le passé l'attendait; et les œuvres merveilleuses qu'il accomplit, proclament son avènement. Rhéteur, qui avez osé dire : « On ne trouverait pas, dans tout l'Evangile , une proposition théologique , » avez-vous lu l'Evangile?
§ II. Retour en Galilée.
Caractères 13. L'exaspératiou des Pharisiens contre le divin Maître,
iotriosèques
dautheu- ne les empêcha pas d'écouter, sans l'interrompre, celte
ticité da récit
é7aDgéiiquc. exposition doctrinale. C'est encore là un (rail que l'EvangéUsle ne prend même pas la peine de noter, et qui constitue un des caractères intrinsèques d'évidence, dont le
texte sacré est rempli. Qu'on se représente, à Athènes ou à Rome, une foule tumultueuse, vociférant des cris de mort contre Socrate ou Cicéron, et poursuivant, sous les colonnades de l'Agora ou du Forum , l'objet de ses fureurs. Ni le philosophe, ni l'orateur, quelle qu'ait été la séduction de leur éloquence, n'auraient pu obtenir un moment d'attention pour se faire entendre. Les passions populaires ont des soudainetés analogues à celles du fluide électrique, et des précipitations qui ressemblent à celles de la rage. Mais, à Jérusalem, sous les portiques du Temple de Jéhovah, quoique les passions fussent les mêmes, leur manifestation était modifiée par un ensemble de mœurs et de lois complètement inconnues ailleurs. Daniel, un jeune homme de vingt ans, avait arrêté, au nom de Jéhovah, la foule insensée qui conduisait l'innocente Suzanne au supplice. Un prophète devait toujours être écouté en Israël. Or, Jésus- Christ, aux yeux des Hiérosolymites, était un prophète. Yoilà pourquoi il fallut si longtemps aux Scribes et aux Pharisiens, pour amener le peuple à servir leur animosité, et à ne voir dans Jésus qu'un blasphémateur, dont l'obstination, aux termes de la loi, méritait la mort. L'attitude des Juifs, en cette circonstance, est telle que, non-seulement elle atteste la persistance de la tradition mosaïque au sein de la multitude, mais qu'elle confirme pleinement raulhenlicité du miracle de la piscine Probatique. Si le miracle n'eût pas été évident, rien n'eût empêché la foule
de se précipiter sur Jésus, qui venait de violer la loi sabbatique, dans le sens grossier où le pharisaïsme l'interprétait, et qui avait ajouté, à ce scandale apparent, celui d'afiirmer sa divinité. Usurper le nom incommunicable, que les fils de Jacob n'osaient même pas prononcer ; se dire l'égal de Jéhovab , était à Jt'Tusalem un crime de lèse-majesté divine et nationale. Toutes les pierres des portiques extérieurs en construction, saisies par le peuple furieux, eussent bientôt vengé, par le supplice légal de la lapidation, Toutrage fait aux institutions mosaïques. Pourquoi les bras déjà levés contre le Seigneur, s'arrètent-ils d'euxmêmes? Pourquoi les cris de mort tombent-ils devant la parole calme et solennelle de Jésus? En srpprimant le miracle de la piscine Probatique, la scène devient inexplicable. De toute nécessité, il faut admettre le prodige, si Ton veut comprendre comment Jésus sortit sain et sauf du Temple.
Les disciples 14. « Il retourna ensuite en Galilée, dit l'Evangéliste,
de Jésus daLs
un champ et sc Tcudit au delà du lac de Tibériade, suivi d'une grande
de blé mur.
multitude qui voyait les miracles opérés par sa puissance sur les malades *. — Or il arriva qu'au jour du sabbat nommé Premier-second, en traversant une moisson mûre, ses disciples cueillaient des épis, et les froissant dans leurs mains, mangeaient le grain nouveau. Or quelques Pharisiens, mêlés à la foule, leur disaient : Pourquoi faites-vous * Joan., VI, 1, 2.
un acte interdit le jour du sabbat ? — Et s'adressant à Jésus : Voici, lui dirent-ils , que vos disciples violent la loi du sabbat ! — Il leur répondit : N'avez-vous pas lu l'histoire de David et de ses compagnons ? Un jour qu'ils étaient pressés par la faim , David entra dans la maison du Seigneur , prit les pains de proposition , les distribua à ceux qui l'accompagnaient et tous se partagèrent cet aliment, que les prêtres seuls ont le droit de manger. Ignorez-vous aussi que la loi permet aux prêtres d'enfreindre, sans péché, le repos sabbatique, pour le service du Temple ? Or je vous dis qu'il y a ici quelqu'un plus grand que le Temple. Si vous compreniez bien la parole de l'Ecriture : « Je préfère la miséricorde au sacrifice, » vous ne songeriez pas à condamner des innocents. — Ensuite il ajouta : Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat. C'est pourquoi le Fils de l'homme est souverain même du sabbat. »
Tout ce récit évangélique porte en lui-même des signes d'authenticité qui défient la plus audacieuse critique. Partout ailleurs qu'en Judée , la culpabilité de l'acte des disciples eût consisté dans le tort fait au prochain , dont ils ■violaient la propriété. Le champ d' autrui chez les Romains, comme chez nous, était protégé par la loi. Res clamât domino, disaient les légistes du temps d'Auguste, comme nous le répétons aujourd'hui. A ciel découvert, en pleine
campagne, les fruits de la terre , les moissons, les grappes II 3
34 HISTOIRE DE KOTRE-SEIGNEL'R JÉSUS-CHRIST.
suspendues au cep, appartiennent exclusivement au laboureur, au \igneron, dont elles doivent payer les sueurs. La propriété n'existait donc pas chez les Hébreux? dira-l-on. Au contraire ; elle y était plus sacrée que dans aucune civilisation connue ; mais ses conditions d'existence, son principe, sa base fondamentale n'offrent d'analogie avec aucun autre état social. Au sein de la Terre Promise, il n'y avait qu'un seul propriétaire réil et absolu : Jébovah. « Vous êtes tous mes fermiers, » avait dit le Seigneur aux enfants d'Israël. Celte délégation théocratique donnait, d'une part, au droit du propriétaire, la sanction la plus inviolable, et, de l'autre, permettait d'établir la propriété elle-même dans des conditions de charité et de bienveillance sociales dont, hélas ! nous cherchons vainement, de nos jours, le type oublié. Ainsi, le droit du propriétaire était tellement inaliénable chez les Hébreux , que tous les sept ans, à la période sabbatique, et tous les cinquante ans au retour de la grande phase jubilaire, les dettes contractées dans l'intervalle; les saisies d'immeubles; les hypothèques sur les biens fonds, étaient effacées ; les évictions cessaient de plein droit, et les anciens propriétaires rentraient dans leur domaine patrimonial. En compensation de ces avantages inouïs, la législation de Moïse avait stipulé, au profit des pauvres, des conditions d'une prévoyance et d'une sollicitude vraiment paternelles. Ainsi, chaque année sabbatique , tous les produits spontanés du